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Souvenirs de Grospixeliens
Ce dossier est le récapitulatif d'un concours lancé début 2005 sur le forum de Grospixels. Il s'agissait pour les participants de raconter leur vie de joueurs dans un essai d'environ 4 pages. Cher lecteur, ne manque surtout pas de lire ces textes qui sont tous passionnants, vivants et la plupart du temps plein d'humour.

Les souvenirs de... Slowriot (Tristan)

LE VOISINAGE DE CONWAY

Nous vivons avec un fantme. La chaudire est sur le point de lcher, le robinet de la cuisine saigne constamment. Un clavier a rendu lme hier soir. Rien nest aux normes ici. Deux lourdes grilles de fer forg sparent la chambre dune cour au sol trou de dalles divoire. La galerie ronronne sous nos pieds. Les soirs de vernissage, de faibles halos de lumire surgissent pour engloutir la pnombre. Les conversations des invits semmlent et se tissent pour tapisser nos vies de leur bourdonnement. Et jentends les coupes qui sentrechoquent mais je narrive plus crire. Vers trois heures de laprs-midi le soleil abandonne la fosse o nous vivons et lappartement saffaisse sous un gris uniforme. En fumant, assis sur le rebord de la fentre, on peut pier le bleu du ciel. Bien sr il faut se tordre le cou jusqu manquer de tomber mais le ciel est toujours l. Cest rassurant, tu ne trouves pas ? La pluie ne tombe jamais. La pluie narrive pas jusquen bas.

Je conserve les rides dune vieillarde assise prs dune fontaine dans la carte mmoire prime dune console labandon. Jai dtrn des rois, gren des royaumes entre mes doigts et personne ne sen souviendra. Jai patiemment dress le plan despaces sauvages dont lexistence reste dbattre. Au dernier hoquet de lhistoire, lorsque celle-ci basculait dans le rel et que les flammes des tours vacillaient pour dessiner un peu de sens, je partais en tte queue au volant dune voiture hors de prix. Et puis le rel a bascul dans lhistoire. Alors la seule question valable, la seule qui mrite dtre pos, cest finalement de savoir sils continuent dexister lorsque nous partons, lorsque nous ne sommes plus l ?

Le destin a ses largeurs quil nous refuse souvent. On joue parfois pour oublier quon perd. Dsormais je joue pour vivre, comme toute forme daccoutumance vous pousse chaque jour un peu plus loin du bonheur. A mesure quon avance on garde le souvenir de temps plus simples tout en occultant la sensation et cest cette absence de sensation qui finira par nous tuer. Il y a vingt ans, lt tait tout entier contenu dans les cents mtres qui me sparait de la salle. Je men souviens, je men souviens mais plus rien ne me traverse.

Et je porte un sweat-shirt E.T., la queue de la soucoupe miroite de mille paillettes, il lve un doigt rougi et sourit 1985. Je glisse deux pices de 1 dans Dig Dug et commence creuser en direction des ballons rouges parce que les dragons sont trop dangereux. La terre change de couleur et je mmerveille sans raison. Mais en 1985, jen suis certain, je savais pourquoi les contours du labyrinthe marron de Pac Man taient plus beaux que ceux du premier niveau. Les contours marron sont plus beaux que ceux du premier niveau. Je perds trop rapidement et la salle est dserte. Mes poches sont pleines de peluches. Un cortge destivants sans visage dfile lextrieur et je me tient la frontire de la salle, maccroche aux parois vitres et vacille sur mon pied de pivot mais je ne veux pas sortir. Malgr lennui je ne veux pas sortir. Je nai plus dargent mais je ne veux pas sortir. Je veux voir plus loin...

Plus loin lespace est redessin par une grille o le temps nexiste pas encore. Je ny survivrai pas seul. Une fois la machine lance, je mteindrai en un mouvement pour rendre au monde sa perfection. Je suis la seule case pleine dun maillage vierge et ma singularit na rien de rconfortant. Une main trangre descend des cieux et efface les contours du quotidien. Je cherche une porte de sortie.

Nous vivons trois. La chaudire ronronne doucement, le dbit irrgulier du robinet de la cuisine a quelque chose de rassurant. Mon clavier a rendu lme mais a peut attendre demain. Deux lourdes grilles de fer forg nous protgent dune cour au sol trou de dalles divoire. La galerie ronronne sous nos pieds et cest ce ronronnement qui te berce lorsque tu te rveilles trois heures persuade quil fait dj jour. Les soirs de vernissage, de faibles halos de lumire slvent doucement pour engloutir la pnombre et illuminer ton berceau. Les conversations des invits semmlent et se tissent et flottent comme des ballons emportant nos vies loin du bourdonnement. Et jentends les coupes qui sentrechoquent mais je nai plus besoin dcrire. Vers trois heures de laprs-midi le soleil abandonne la fosse o nous vivons et nous sortons pour le poursuivre. Assis sur le rebord de la fentre, l o javais lhabitude de fumer, on peut pier le bleu du ciel. Bien sr il faut se tordre le cou jusqu manquer de tomber mais le ciel est toujours l. Cest rassurant, tu ne trouves pas ? Tu ten fous. La pluie ne tombe jamais. La pluie ne nous atteint pas.

Slowriot (Tristan)
(27 octobre 2005)