Le 1er site en français consacré à l'histoire des jeux vidéo
Renaud - Marche à l'ombre
Année : 1987
Système : Amstrad CPC, Atari ST, C64
Développeur : Infogrames
Éditeur : Infogrames
Genre : Aventure
Par Gregoss (25 août 2004)

Voici un jeu qui ne me fout pas les glandes, et qui mérite de faire partie de mon monde. Je ne lui dirai jamais de quitter le cercle de mes jeux préférés ou qu'il doive se casser à cause de l'incommodité olfactive qu'il peut me causer. Et je ne lui dirai pas de rester dans l'ombre de l'histoire vidéo-ludique...

Y'a t-il eu beaucoup de jeux sur (ou inspirés par) des chanteurs populaires, et français de surcroît ? Y'a t-il eut beaucoup de jeux sur ou inspirés par Renaud Séchan ? A vrai dire je n'en sais rien (ndJC: on peut toujours se remémorer MoonWalker (1990) mettant en scène Mickael Jackson, ou dans une moindre mesure Moktar (1991) avec Vincent Lagaf'. Le reste se limite généralement à du CD à peine interactif pour fan inconditionnel), mais ce qui est sûr, c'est que ce soft d'Infogrames est sans nul doute le seul rendant hommage à Renaud et l'un des rares osant s'attaquer à un genre vidéo-ludique très peu représenté et fort casse-gueule : le jeu vidéo réalisé en l'honneur d'une personnalité médiatique.

En tout cas, le succès de notre chanteur énervant national pendant les années quatre-vingt se mêlant aux âges d'or du CPC et de l'Atari ST, est pour moi un heureux télescopage, ce genre d'événements à marquer d'une pierre blanche et qui resteront à jamais ancrés dans ma mémoire de gamer... Bizarres années où il n'était pas surprenant qu'un jeu comme Renaud 'Marche à l'Ombre' ait pu voir le jour...

Je vais parler principalement ici de la version CPC qui a longtemps été la seule que je connaissais, je la traiterai en faisant un petit crochet par la version ST. Il est à noter qu'il existe une version C64 ainsi qu'une adaptation sur TO8, et que le jeu a même été exporté hors de la France sous le nom Sidewalk.

Un écran du jeu
'Kessta'ta ????

Paragraphe un... tatatinnnn !

Il fut un temps où le CPC était une sacrée machine. Pas pour ses capacités, mais pour l'extraordinaire réaction en chaîne qu'elle entraîna, celle de la conquête d'un grand public qu'elle parvint à rapidement amadouer, bluffant et charmant comme une traînée de poudre une foule de futurs aficionados du 'dixième art'.

Grâce à la machine d'Amstrad, c'est au moins ma façon de voir les choses, une micro informatique familiale française venait d'émerger. L'une des premières manifestation de cette réaction en chaîne fut l'engouement des professionnels et le nombre d'informaticiens créatifs qui ont pu travailler dessus... Parmi les héros d'alors, citons Serge et Ludovic Hauduc et Jacques Hémonic d'ERE, Didier et olivier Guillon, les créateurs de Sapiens, Alain Brégéon et Patrick Beaujouan, les créateurs du Passager du Temps, ou encore Eric Chahi. Chacun travaillait alors en indépendant, proposant son travail à tel ou tel éditeur, libre de refuser ou pas des projets qui n'étaient pas autant plombé par l'argent et la recette facile, tant de créativité et de liberté potentielle laisse aujourd'hui songeur. Les noms qui se cachent derrière 'Renaud - Marche à l'Ombre' sont ceux de Kamel Bala, à la programmation, et Didier Chanfray aux graphismes. Ils font partie de cette cohorte besogneuse et créative qui ont défriché les immenses territoires ludiques que désormais nous connaissons bien...

Le carrefour
La cabine téléphonique

Ah Marcher cinq minutes avec toi, pi jouer au CPC... tant qu'en y'a...

Renaud 'Marche à l'Ombre' m'est apparu un jour de 1989 alors que je ne connaissais pas le chanteur, et encore moins la chanson-titre, laissant ses compositions imprégner les oreilles paternelles post-soixante-huitarde et m'enfonçant de mon côté dans une overdose d'idéal numérique et futurologique, vénérant Jean-Michel Jarre et Vangelis en croyant que le synthétiseur serait l'instrument qui trônerait pour toujours en tant qu'aboutissement de siècles de créations musicales. Ah que je me suis lourdement gouré devais-je me dire à moi-même quelques années plus tard, le mal étant réparé et Renaud Séchan ayant prit la place qu'il méritait dans mon jugement esthétique et musical...

Rentrons maintenant dans le vif du sujet. Comment se présente ce jeu qui est l'une des petites réalisations dont beaucoup raffoleraient aujourd'hui d'en revoir un remake flash quelque part sur le Web ? Tout d'abord il commence par un écran d'intro qui nous offre à voir une image digitalisée très réussie de Renaud, le tout avec la musique 'Marche à l'Ombre' qui l'accompagne. Sur CPC, je trouve que ça a de la gueule. Sur Atari, le topo est le même. Bien sûr les possibilités techniques du ST font que c'est quand même plus beau et plus fin. Pourtant, le ST ne nous donnera pas à voir des graphismes couleurs : Bande dessinée encre de chine, c'est le look intemporel de ce jeu.

La version Atari ST : Des graphismes effectivement plus... beaux

Description du jeu... ah je veux !

En appuyant sur une touche, après un temps de chargement, on entre dans le vif du sujet, dans le jeu et là... Horreur ! La ruelle est sombre et crade, les bourgeois s'endorment au loin comme des cons, et moi je suis le petit loubard qui apparaît à l'écran, hyper vénère de m'être fait détrousser de tous mes attributs virils, c'est à dires des parties mécaniques qui composent ma mob !

Rapiécer une mobylette, en retrouver tous les éléments et les remonter ! Partir à l'assaut de cette quête insensée dans une banlieue qui, si elle n'est pas rouge, sera en tout cas bientôt tapissée de sang , voilà un objectif dont l'originalité est à inscrire au panthéon des intrigues vidéo-ludiques les plus audacieuses... Tatatin ! D'autant plus que ce soir il y a le concert du chanteur énervant et que j'ai promis à Françoise de l'y emmener, j'pourrai enfin me la faire, il était temps surtout que Dédé est en train de lui tourner autour pour me la piquer, y'a vraiment pas de justice dans ce triste monde non mais c'est vrai quoi à la fin... Deuxième quête insensée : gauler deux places pour le concert de Renaud. Quand on sait que tous les billets ont été vendus, je me dit que ça va pas être qu'une partie de plaisir...

Voilà pour le scénar, en béton ça va sans dire... Ils sont tout aussi bétons les graphismes noir et blanc et tout plein de personnalité qui servent de décor au jeu ; ils font d'ailleurs furieusement penser aux bandes dessinées de Franck Margerin ou de Franquin ! C'est la grande qualité du soft puisque ces graphismes mêmes s'ils s'avèrent être peu nombreux sont incroyables de suggestion. Ils sont beaux, en toute simplicité. Merci à Didier Chanfray de les avoir réalisés. Pour information, ce graphiste possède un parcours qui force le respect puisqu'il a oeuvré sur Hostages en 1988, Tintin sur la Lune (1989) Nord et Sud (1990) et Alone in The Dark (1992) le tout pour Infogrames. Il a ensuite travaillé comme directeur artistique pour Adeline Team sur LBA en 1995 et LBA2 en 1997 puis pour Sega en 1999 sur Toy Commander.

Vue panoramique

Au point de vue son, il n'y a par contre sur CPC aucune musique agrémentant le périple du héros, à part une musique de fin qui est une utilisation bis de la musique de Renaud que l'on entend pendant l'intro... le reste sont quelques bruitages musicaux qui se font entendre ça et là : une série de notes lorsqu'on se retrouve la gueule ensanglantée contre le bitume, quelques bruits lors de l'acquisition de parties de mobylettes... Ben oui, faut dire que la version CPC ne compte en tout et pour tout que 138 ko de données et, je n'ai pas vérifié, mais je suis sûr que la version Atari est elle aussi très légère, même si vous l'avez compris, tout est plus beau, plus agréable et plus appréciable sur le ST.

Qu'est c'que tu viens nous frimer la tête ?

C'esr là le problème crucial inhérent à la place mémoire de la machine : le jeu par son aspect ne sort pas du moule techniquement imposé par le CPC, ou en tout cas il fait partie de ces jeux excellents qui n'offrent qu'un seul voyage (et moins de liberté que par exemple Sapiens, programmé quant à lui de manière à pouvoir offrir au joueur la joie d'un trip vidéo-ludique aléatoire...).

Cependant d'autres comme Sram, Orphée, La secte noire, Le Passager du temps, pour ne citer qu'eux, sont à l'image de Renaud 'Marche à l'Ombre' : le cadre du jeu est assez réduit, tout comme les possibilités d'actions, prédéfinies et bien souvent restreintes. Il faut d'habitude dans ce type de réalisation CPC interagir (un bien grand mot) avec tous les personnages rencontrés, découvrir tous les objets dont chacun aura une utilisation spécifique et bien sûr explorer toutes les pièces que le jeu contient, ici des rues, afin d'arriver au bout.

La marge de manœuvre ? Quasiment nulle, les jeux comme Marche à L'ombre ne pouvant se terminer que d'une seule manière, selon un schéma imposé, ce qui n'enlève rien à leur charme ni à leur spécificité mais oblige le joueur quand il veut se (re)plonger dedans à prendre des notes circonstanciées des étapes qu'il devra passer... Mais qu'on ne s'y trompe pas : ces jeux, Marche à l'ombre en tête, ont un charme inégalable car ils font bel et bien partie d'une époque révolue de l'artisanat du jeu vidéo. Avec leurs ambiances bizarres, inégales, presque surréalistes tant les graphismes (la plupart du temps dus au mode 0 du cpc) nous offrent à voir des dessins presque maladroits, simplistes à l'extrême, ou une musique tantôt inexistante, tantôt stridente et inaudible, qui sont loin des représentations habituelles. Pour peu que je me souvienne, j'étais déjà à fond dans ce genre de jeux : au dessin minimaliste de la lande désolée du Passager du Temps suppléait mon imagination pour que je puisse en deviner les limites et l'atmosphère.

J'étais déjà à fond dedans, immergé dans ces aventures uniques. Car ce que ces mondes perdaient en capacité à retranscrire les décors mêmes, ces graphismes malhabilement rendus à cause de l'indigence technologique de cette période, ils y gagnaient en capacité d'être incroyablement et pour toujours uniques. Un jeu reste un jeu oui, mais la 2D et l'informatique d'alors pouvaient nous offrir la possibilité de nous frotter à des mondes mystérieux, muets, tendant tantôt du côté de l'art naïf, du cubisme ou de l'impressionnisme le plus dépouillé. Des mondes sans sauvegardes, donc mortels et qui ne souffraient aucune maladresse de la part du joueur.

Echec cuisant

J'vais t'apprendre un jeu rigolo :

Une partie typique de Renaud - Marche à l'ombre se déroule comme suit : tout d'abord, vous commencez dans une ruelle et l'horloge vous indique l'heure. Le compte à rebours défile à vitesse grand V. Utilisant le curseur Haut-Bas-Droite-Gauche, vous allez ainsi vous promener sur des écrans. Une pression de la touche Haut vous permet de marcher tout le long du trottoir, ce qui vous fait apparaître en tout petit à l'écran. Une pression de la touche Bas vous fait apparaître au premier plan et vous permet de vous diriger sur la carte dans cette direction. Il est à noter que la carte de Renaud - Marche à l'ombre est l'une des plus fantasques et illogiques. Sans un plan qu'il semble assez prise de tête de concevoir, impossible de s'y retrouver.

Le carrefour, et le garage de Dédé & fils

A chaque rencontre, une petite description du personnage que vous croisez se fait via des écrans bleus et vous avez alors trois options : le gnon, la parlotte, ou la fuite. Avec des personnages aussi inoffensifs que le baba cool crade, il est impossible de se battre et fuir ne sert à rien. Avec les quelques hordes de jeunes sauvageons qui peuplent nos villes et nos compagnes, il est parfois utile de se rompre à l'art délicat du maniement d'opinel. D'autant que ces salauds vous lâcheront à l'issue d'un combat une partie de votre mob... Les combats se déroulent sur le trottoir. Votre sprite est le même que lors des phases de déplacement et face à vous un gros costaud s'avance pour cogner dur. Généralement, le combat se gagne en appuyant le plus vite possible sur la barre d'espace tandis que les jauges d'énergie (sous forme d'un bock de bière!) s'amenuisent petit à petit. Il faut d'ailleurs aller la recharger au bistrot du coin mais attention à une jauge vide et, une fois arrivé dans la rue du troquet, la trouver barrée par une autre bande de jeune qui vous fende la gueule... en deux (eh oui, les méchants réapparaissent automatiquement à un endroit x du jeu dès que vous les supprimez à un endroit y).

Lors de votre périple, vous pouvez passer à la casse. C'est dans cette dernière que dédé le garagiste pourra vous vendre l'une des roues de votre mob. Mob d'ailleurs que vous ne pourrez rapiécer que si vous allez voir la délicieuse punkette de l'immeuble désaffecté. Le baba crade est quant à lui un autre oiseau haut en couleur du petit monde de Renaud - Marche à l'ombre. Il a un peu le look de notre chanteur énervant, z'avez pas remarqué ? A moins que ce ne soit un étudiant poil au dent, vu la farde qu'il se trimbale. Eh bien il sera d'une utilité assez inextricable et contagieuse si je peux m'exprimer ainsi puisque c'est lui qui vous dira où trouver le disquaire pour gauler les places du concert (parfois vous arrivez à temps pour en acheter deux, parfois une, parfois pas du tout...), ainsi que là où crèche miss Germaine, moi qui croyait qu'elle habitait une chambre de bonne, quelque part dans le cinquième à côté de la sorbo... bon d'accord j'arrête.

Le héros & Le babe crade

Des personnages atypiques et sympathiques, le jeu en regorge plein. Bizarrement, votre fiancée n'en fait pas partie... Elle est prête à se barrer avec le premier venu, cette morue ! De manière systématique, une fois arrivé 19h00, elle décide d'aller au concert avec Dédé. Oui, le garagiste. Mais accuser ce dernier du vol de votre destrier ne sert strictement à rien, ce qui nous prouve bien que les plus viles tragédies qui se trament en ce bas monde ne trouvent pas d'échos assez sombre pour expliquer la solitude et le dénouement de l'innocent victime devant les affres abyssaux de... de... de quoi au juste ?

Quelque fois je me met à rêver que c'est plutôt la punkette que j'emmène sur ma bécane, au lieu que ça soit l'autre greluche... M'enfin bon, qu'est ce que vous voulez, la vie est ainsi faite. D'ailleurs, en parlant de la punkette, c'est la meuf d'un des chefs de bande, et lui proposer une passe n'est pas des plus délicat puisque cela vous vaudra d'être systématiquement attaqué par ladite bande en question. Enfin bon, il ne faut pas oublier que nous avons affaire ici à un jeu vidéo typiquement masculin dans le sens où la Femme, Les Femmes (à part peut-être Madame Thatcher), sont la finalité de ce trip banlieusard.

Votre meuf : La punkette. Une certaine idée de l'idéal féminin

Conclusion :

Bien franchouillard, décalé, Renaud-ien jusqu'au bout des cordes (le pack du jeu comprenait même paraît-il un bandana !) et donc irrésistiblement exotique pour la culture vidéo-ludique dans son ensemble (on s'en rend pas compte, hein), tellement proche de nous et de nos envies de disséquer un jeu d'aventure à l'ancienne (puisqu'on peut en deviner la structure), ce jeu m'apparaît quelque fois comme le très lointain cousin de jeux tels Shenmue. Comparaison stupide ? Peut-être pas car qu'on enlève la 3D et les perfectionnements multiples d'un des titres phares de Sega (intelligence artificielle, gestion des paramètres temporels et rythmiques d'un monde qui peut parfois se passer du joueur) et l'on se retrouve avec l'ossature d'un périple en milieu urbain, fait de rencontres hautes en couleurs, de castagne endiablée, de dialogues savoureux, et d'une recherche d'objets d'une importance capitale. Il est sûr que de Renaud-Marche à l'Ombre à Shenmue il aura fallu rajouter des centaines de lieux, des centaines de personnages et de dialogue et écrire des milliers de lignes de code supplémentaire, mais le fond reste le même pour ce qui est de l'impression de dénuement et d'aventure solitaire violente où l'on doit forcer le destin à chaque carrefour...

Hein ? Comment ? Comment ça je fais plus du Renaud ? Kessta ta ? Tu m'cherches ? De toute façon le premier qu'est pas content avec mon utilisation du parler de la France, j'lui apprendrai un jeu rigolo à grands coups de... de...
- De chaînes de vélo ?
- De mob, s'teuplait...

Gregoss
(25 août 2004)
Sources, remerciements, liens supplémentaires :
- La solution du jeu (et bravo pour la carte )
- Sans oublier, le lien des afficionados de Renaud... poil au dos : http://www.sharedsite.com/hlm-de-renaud/

REMERCIEMENTS :
- TobiasJones du site Atari : http://www.fr.atari.com
- Phénix, Mig et Fagal de l'excellent site http://www.phenixinformatique.com
- Chabre, du site http://emultoo.com
- Atari Frog, /Doublec/ et Mickmils pour leurs infos complémentaires donnée via le forum de grospixels.
Un avis sur l'article ? Une expérience à partager ? Cliquez ici pour réagir sur le forum
(18 réactions)