

Les
aventuriers de l'arche perdue (1981) et ses deux suites Indiana Jones et
le temple maudit (1984) et Indiana Jones et la dernière croisade
(1989) résultent d'une collaboration étroite entre Steven Spielberg
et Georges Lucas, ce qui fait de cette trilogie un cas unique. Ces deux icônes
du cinéma populaire américain, qui ont vieilli et dont l'image s'est
depuis vue quelque peu égratigner, étaient à leur zénith
créatif dans les années 80. Les aventures d'Indiana Jones représentent
une sorte d'aboutissement du film d'aventure à l'américaine bourré
d'effets spéciaux, d'humour, d'émotion et de paysages exotiques.
Des films qu'on a vus et revus sans lassitude, mais dont on a un peu oublié
l'impact extraordinaire (surtout le premier, qui prit tout le monde par surprise).
Des films si denses et rythmés qu'ils passèrent peut-être
trop vite sur certains éléments de l'univers cohérent et
attractif qu'ils décrivaient.


Spielberg et Lucas sur le tournage du Temple Maudit,
et Indiana Jones and the Last Crusade, le jeu d'aventure (version PC)
C'est
avec une intelligence et une maîtrise absolue que LucasArts a poursuivi
le travail abattu sur les trois films dans le cadre de jeux d'aventure graphiques
qui font, malgré les années qui passent, toujours figure de référence.
Ces jeux, qui se situent dans la tradition de titres comme Zak McKraken &
The Alien Mindbenders ou la série des Monkey Islands,
tout en visant un plus large public, ne sont pas pour rien dans la fascination
qu'exerce le personnage d'Indiana Jones. Pour beaucoup de joueurs, ils comptent
tout autant que les films eux mêmes, les transcendent en démontrant
que leurs personnages et enjeux peuvent être la base d'une narration très
élaborée.
Quelques années près une borne d'arcade d'Atari inspirée du second volet des aventures
d'Indiana Jones (The Temple of Doom), sortie en 1985 et traitée dans cet
article, la sortie en salles et le succès de Indiana Jones and the last crusade ont
donné lieu en 1990 à la création de deux jeux sortis parallèlement. Le premier
était un plate-forme/action sans intérêt particulier, correctement réalisé
mais pas très maniable et inutilement difficile. L'autre était un jeu d'aventure ardu, complexe,
passionnant, qui étirait magnifiquement le scénario du film. Sorti sur ST et Amiga, il impressionna
beaucoup de monde, mais ne constituait qu'un hors d'oeuvre.
L'Atlantide


L'intro du jeu fait l'objet d'une vraie mise en scène
Fate
of Atlantis est sorti deux ans après The Last Crusade, et s'en démarque
d'emblée dans la mesure où il a été développé
sur PC en vue d'une installation sur disque dur, l'adaptation sur Amiga n'étant
sortie qu'après. Ses graphismes sont en VGA 256 couleurs, affichage peu
adapté aux jeux d'action mais d'une redoutable efficacité lorsqu'il
s'agit de créer des décors de fond. Le rendu visuel et les couleurs
chaudes de ce mode le rendent particulièrement agréable dans le
cadre d'un jeu d'aventure.
L'interface utilise
le traditionnel moteur SCUMM (Script Creation Utility for Maniac Mansion), développé par
Ron Gilbert (voir article sur Maniac Mansion). On clique sur les commandes affichées
en bas de l'écran, puis sur les objets dans l'inventaire ou directement dans le décor, et
les réactions d'Indiana Jones indiquent s'il se passe quelque chose d'important ou non. C'est à
la fois simple et riche de possibilités, bien qu'un peu démodé en 1991 où
les jeux d'aventures privilégient plutôt décors plein écran et interfaces dépouillées.
La quantité d'actions possibles est gigantesque et garantit de longues heures de recherche. Rappelons
pour ce type de jeu qu'on n'en est pas encore, à l'époque, à la quasi obligation
d'une interface point'n'click peu encombrante dont les commandes se limitent à des changement de
forme du pointeur souris. La progression est constituée à 90% de phases de résolution
d'énigmes, d'exploration et de dialogues, le reste étant consacré à des scènes
d'action et de combat censées rompre la monotonie.


New York : Indy retrouve son ancienne assistante
 |
| Hal Barwood |
Le scénario,
signé Hal Barwood (qui a travaillé sur The Dig, les Monkey Islands,
Yoda Stories, Outlaws, Rebel Assault 2, et au cinéma
sur l'excellent Le dragon du lac de feu) est d'une qualité exceptionnelle. On n'ose rêver
d'un film de la série qui proposerait une intrigue aussi complexe, aboutie, pleine de rebondissements
et d'humour. Bien entendu, Indiana Jones s'y lance dans une course contre les nazis pour retrouver un
trésor archéologique légendaire, comme dans toutes ses aventures. Celle-ci commence
en 1938, alors qu'Indy se rend au Barnett College, à la demande d'un certain Mr Smith, pour chercher
une statuette. Lorsqu'il revient présenter l'objet à son commanditaire, celui-ci démonte
le socle de la statuette et en extrait une bille d'apparence métallique. Il menace d'un revolver
Indy et son assistant Marcus et s'enfuit, après une brève altercation au cours de laquelle
il perd sa veste. A l'intérieur, Indy trouve son passeport, qui lui indique que Mr Smith est en
réalité Klaus Kerner, un agent à la solde du IIIe Reich. Dans la veste se trouve
aussi une coupure de presse sur laquelle est imprimée une photo vieille de dix ans montrant Indy,
assisté d'une demoiselle nommée Sophia Hapgood, dirigeant des fouilles en Islande, fouilles
au cours desquelles fut trouvée la statuette.
Indy
pressent que Sophia est en danger et se rend à New York, où elle
donne une conférence sur la parapsychologie, sa spécialité
depuis qu'elle s'est découvert des pouvoirs de médium. Ennuyé
par le pompeux discours, Indy interrompt Sophia, et la ramène à
son appartement, que tous deux découvrent complètement mis à
sac. Elle lui explique que la matière trouvée par Kerner dans la
statuette est de l'orichalcum, un métal utilisé par les Atlantes,
et les gens qui ont fouillé son appartement cherchaient probablement son
pendentif, dont elle ne se sépare jamais et auquel elle doit ses pouvoirs.


Les Açores : De magnifiques décors
La suite de l'histoire raconte comment Indy et Sophia tentent de découvrir
l'emplacement de l'Atlantide avant les nazis. Cette cité perdue, dont l'emplacement
est mentionné dans le "Dialogue perdu" de Platon, recèle
une technologie supérieure et des quantités énormes d'orichalcum
qui leur permettraient, s'il mettaient la main dessus, de concevoir des armes
surpuissantes et dominer le monde...
Après
un premier chapitre le scénario propose, à un moment précis
de l'aventure, de partir dans 3 directions qui donnent lieu à des suites
d'événements différents. Il est alors demandé au jouer
de choisir une option : Fists (scénario orienté sur l'action), Wits
(sur la résolution d'énigmes) ou Team (sur la collaboration avec
Sophia et l'alternance d'un personnage à l'autre). A chaque fois, les lieux
visités, énigmes résolues et péripéties vécues
sont différents, avant que les trois branches ne se rejoignent sur un final
unique, au cours duquel on apprendra pourquoi l'Atlantide à disparu. Tout
a été mis en oeuvre pour qu'il vaille vraiment la peine de refaire
le jeu trois fois, ce qui est tout à l'honneur des développeurs.
Pas facile, la vie d'archéologue


En Islande, Indy et Sophia rendent visite à un éminent
professeur
La quantité d'objets collectés est impressionnante, et les possibilités
d'interaction semblent sans limite. Il en résulte que les énigmes
sont pour le moins retorses. Néanmoins, on est loin des combinaisons non-sensiques
d'un Monkey Island. Aussi inattendues soient-elles, les solutions sont toujours
logiques, sinon réalistes. Elles sont là pour que le joueur passe
vraiment du temps dessus, mais pas pour qu'il soit plongé dans une sorte
de délire déconcertant (ou délicieux, selon qu'on soit fan
des aventures de Guybrush Threepwood ou non) que les dialogues prolongeraient.
Par ailleurs le héros ne peut à aucun moment mourir (une tradition
ches LucasArts) et on n'est jamais totalement bloqué. Malgré tout,
il faut bien se dire qu'à l'instar de tous les jeux d'aventures du studio
(sauf peut-être Loom, et encore...), Fate of Atlantis s'adresse à
des aventuriers expérimentés et tenaces. La progression se fait
de blocage en blocage, à un rythme que les habitués du genre connaissent
bien.
Bien
qu'il s'agisse d'un titre grand public (enfin, le grand public de 1991...), donc,
on se situe bien au dessus du challenge proposé par des jeux comme Lost
Files of Sherlock Holmes ou Under a Killing Moon. Après
un certain nombre d'heures de jeu, on se surprendra à hurler de joie alors
qu'on n'est parvenu qu'à ouvrir une porte qui mène vers une autre
porte vérouillée. Heureusement, des événements importants
viennent régulièrement nourrir la motivation, accompagnés
en général d'une mini cinématique. Il est toutefois indispensable,
pour apprécier ce style de jeu, de prendre plaisir à chercher tranquillement
des indices en tentant toutes sortes de combinaison d'actions et d'objets, sans
se presser, et en se délectant des traits d'humour dans les réactions
d'Indy en cas de mauvais choix. Les aventuriers patients connaîtront un
plaisir vidéo-ludique subtil, à la fois cérébral et
divertissant, simple et sophistiqué, mêlant l'interactivité
à la pure narration.


De passage à Monte Carlo et au Guatemala
Quand
aux scènes d'action, elles ne sont sauraient en aucun cas constituer un
obstacle insurmontable. Elles permettent de changer d'air sans forcément
s'attarder. Seule certaines phases de combat peuvent causer quelques problèmes,
et encore, les développeurs ont prévu une touche appelée
"Sucker punch" (la touche Insert), qui permet d'envoyer son adversaire
directement au tapis. Il ne s'agit pas d'un cheat code, puisque le manuel du jeu
le mentionne clairement.
L'humour
est très présent, plus fin et décalé que celui des
films, notamment dans les phases de dialogues à choix multiples, célèbre
"trademark" LucasArts. Contrairement à ce qui est devenu une
regrettable habitude dans les jeux récents, ces discussions ne convergent
pas vers une ou plusieurs phrases incontournables, mais peuvent partir dans plusieurs
directions, et aboutir à ce que certains passages soient ou non facilités.
Style


Indy aux prises avec les nazis : Des passages riches en énigmes
tordues
Une
bonne aventure d'Indiana Jones se doit de faire voyager notre héros, son
fouet et son indéboulonnable couvre-chef aux quatre coins de la Terre.
Fate of Atlantis transportera donc le joueur, avant la légendaire destination
finale, à Alger, New York, en Islande, à Monte Carlo, en Crète,
aux Açores, au Guatemala..... Cette grande variété dans les
lieux (on en compte plus de 200) permet aux graphistes de faire des merveilles.
Les décors, qui parfois dépassent la largeur de l'écran,
sont magnifiques. Les personnages, quant à eux, conservent en l'améliorant
le style particulier, légèrement caricatural, qui avait été
introduit dans la précédente aventure graphique d'Indiana Jones.
Leur design et leur animation sont en parfaite osmose avec l'humour très
second degré des dialogues.
Indiana
Jones apparaît dans ce jeu plus faillible et humain que dans les films,
et sa complicité avec le joueur est totale, Surtout lorsqu'il s'adresse
directement à lui, tournant soudain le dos à ce qui se passe dans
le jeu. Il faut noter que les personnages, Indy en tête, semblent en permanence
garder un certain recul vis à vis de ce qui leur arrive, comme s'ils étaient
au courant de leur virtualité et du folklore dans lequel s'inscrivent leurs
aventures. Ils se situent quelque part entre le coeur du récit et la position
d'observateur occupée par le joueur. Cette distanciation est typique des
jeux d'aventure LucasArts. On ne trouve rien de tel, par exemple, dans la série
des Gabriel Knight (qui n'est pourtant pas dénuée
d'humour). Même si elle ici est un peu moins marquée que dans Maniac
Mansion ou Monkey Island, qui comptent parmi les titres les plus délirants
qu'on ait vus, elle contribue à conférer à Fate of Atlantis
une saveur particulière dont on ne saurait se lasser, d'autant qu'il se
situe, faut-il le rappeler, dans un genre quasiment disparu.


Alger : L'ambiance change radicalement d'un lieu à
l'autre
Les
clins d'oeil, nombreux, viennent renforcer l'ambiance quelque peu parodique du
jeu. Lorsque Indy arrive à Monte Carlo, par exemple, il traverse un "Boulevard
des Guerres des Etoiles" (en français dans le texte, bien sûr).
On peut aussi le voir expliquer que lorsqu'il était écolier, le
directeur écrivait régulièrement des lettres à ses
parents commençant par "Regarding Henry..." (Regarding Henry
est le titre d'un film avec Harrison Ford où celui-ci retombe en enfance
à la suite d'un accident cérébral, et Indiana Jones s'appelle
en réalité Henry Jones Jr., Indiana étant le nom de son chien,
comme chacun le sait depuis le générique final de The Last Crusade).
L'intro du jeu, quant à elle, donne le ton d'entrée : On y voit
Indy chercher la statuette dans les sous-sols du Barnett College. L'interface
n'est pas encore affichée, mais le joueur intervient quelque peu, cliquant
lui même sur les endroits que Indy peut fouiller, ce qui provoque dans chaque
salle une mini catastrophe qui le propuse vers la suivante (il ouvre sous ses
pieds une trappe qui mène à l'étage inférieur, une
armoire lui tombe dessus et lui fait traverser le plancher...). Cette intro, entrecoupée
du générique du jeu, constitue une série de gags réellement
surprenants, qu'une animation et un timing absolument parfaits rend hilarants,
dignes dans la forme de leur ascendance cinématographique.
Signalons
enfin que l'ambiance sonore est assez élaborée. Les dialogues sont
muets, mais la musique, utilisant le système iMUSE (qui permet aux jeux
LucasArts de bénéficier d'un accompagnement musical qui varie en
fonction de l'action, comme dans les films), est très agréable pour
peu que l'on dispose d'un périphérique MIDI. Elle reprend le célèbre
thème du film, mais aussi des compositions originales soulignant les diverses
ambiances (française, arabe, grecque...).
Réédition


Le Barnett College : Certains indices se trouvent dans les endroits les plus inattendus
Fate
of Atlantis a été accueilli par des critiques dithyrambiques, à
une époque ou les jeux d'aventures côtoyaient les jeux d'action sans
s'adresser à une clientèle (soi disant) restreinte. Sa qualité
et la popularité de son héros en ont logiquement fait un succès
commercial considérable, mais les aventures d'Indy sur PC se sont arrêtées
là, en raison de l'arrêt (provisoire mais durable) de la série
au cinéma. Un nouveau jeu de conception similaire, intitulé Indiana
Jones and the Spear of Destiny, a été mis en chantier mais n'a jamais
vu le jour officiellement. Depuis, l'archéologue risque-tout est revenu
rendre visite aux gamers, mais dans le cadre de jeux en 3d orientés action/exploration
(Indiana Jones and The Infernal Machine, Indiana Jones and the Emperor's Tomb,
tous deux assassinés par la critique), dans l'ombre d'un Tombraider qui
pourtant lui doit tout.
La version originale de Fate of Atlantis tient sur 10 disquettes. En 1993, une
version CD-ROM est apparue, enrichie d'effets sonores digitaux et de quelques
8000 lignes de dialogue parlé. La voix d'Harrison Ford n'est pas au programme
de ce lifting sonore, mais le comédien qui incarne Indy fait parfaitement
illusion. Il faut aussi signaler (rapidement) l'existence d'un Fate of Atlantis
: The Action Game, tout à fait dispensable. Aujourd'hui, Fate of Atlantis,
qui se satisfait amplement d'un 386 SX à 25 Mhz, est difficile à
trouver en téléchargement, du fait que LucasArts continue de le
vendre (sur le net), et refuse tout idée d'abandonware, ce qui n'a rien
d'étonnant venant d'une société qui vend les mêmes
produits dérivés depuis 1977. Néanmoins, le moteur SCUMM
a fait l'objet d'émulateurs sur de nombreux supports, comme la GP32 ou
le Pocket PC, permettant d'y rejouer sur une machine portable avec un excellent
rendu.
Pour
finir sur la descendance de Fate of Atlantis, il faut évoquer le Fate of
Atlantis 2 créé par des fans, en vente sur ce
site. Toute opinion sur ce jeu est la bienvenue.
Conclusion


Une phase d'action (le pilotage d'un sous-marin), et un gros plan sur le pendentif
de Sophia
En
résumé, le seul aspect qui pourrait rebuter certains dans ce jeu
est sa difficulté, plus abordable que ce à quoi LucasArts a pu nous
habituer, mais tout de même assez élevée. Ceci dit, même
si cela doit se faire avec l'aide d'une solution, il serait vraiment dommage de
se priver de ce petit bijou qui n'a pas pris une ride, malgré son absence
d'effets spectaculaires. On est tout à fait libre de préférer
les Gabriel Knight ou les Monkey Islands, mais Fate of Atlantis régale
par la beauté de sa réalisation, son scénario passionnant
et son humour aussi rafraîchissant qu'intelligent. Il s'agit d'une des meilleurs
utilisations d'une licence cinématographique à succès qu'on
ait vues. Une réussite exemplaire, qui mérite un coup de chapeau
(même si celui-ci est poussiéreux et sent la transpiration).

Montage réalisé par des fans : L'affiche fantasmée du futur Indiana Jones IV
A l'heure où
ces lignes sont écrites, on sait que le sexagénaire Harrison Ford va endosser une quatrième
fois le costume d'Indiana Jones, pour un film qui ne sortira pas avant 2004, voire 2005 (MAJ
: ce sera même plutôt 2007 ! MAJ2 : Finalement ce sera avril 2008, avec un Indiana
Jones vieillissant incarné par un Harrison Ford assumant son âge). Le scénario
ne s'inspirera pas, contrairement à ce que certains fans ont prétendu (ou disons plutôt
espéré) durant des années, de Fate of Atlantis.
Laurent