

Fin 1994 représente pour le PC à
la fois le passage du 486 au Pentium, avec la fameuse affaire du "bug du Pentium" (rappelez vous, 2+2=3.99999999…)
et la généralisation de l'usage du CD-ROM comme support pour les logiciels commerciaux.
C'est à ce moment là que l'on a vu apparaître des jeux énormes, bourrés
de séquences vidéo, comme Under a Killing Moon d'Access Software. Il s'agit du troisième
volet des aventures de Tex Murphy, héros de Martian Memorandum et Mean Streets, deux excellents
jeux d'aventure graphique précédemment édités par Access Software, développeur
et éditeur très célèbre dans les années 80 (Beach Head, 10th Frame,
Raid over Moscow, Leaderboard...).

L'action se passe dans le vieux San Francisco, en 2042. Vous voilà
dans les baskets de Tex Murphy, un détective privé, qui est plus privé de clients
et de vie sexuelle qu'autre chose. Vous vivez dans la partie désaffectée de la ville, car
bien que non-mutant vous préférez vivre auprès d'eux. Vous avez un seul avantage,
celui d'être génétiquement protégé contre les radiations qui ont transformé
en créatures repoussantes des millions de gens. Le prêteur sur gage au coin de la rue a été
dévalisé et vous a confié l'enquête. Du travail, enfin ! Mais ce n'est que
le début d'une histoire longue et complexe, dans laquelle Tex traquera un gibier en théorie
bien trop gros pour lui...
Under a Killing Moon est le genre de jeu que l'on pourrait jouer un paquet de pop-corn à la main
tant l'expérience dévie du simple jeu d'aventure vers le cinéma interactif (l'appellation
"interactive movie" est d'ailleurs clairement revendiquée sur la boîte originale
du jeu). La production dans son ensemble occupe 2.4 Go de données sur 4 CD-ROM, du jamais vu à
l'époque de sa sortie. Les scènes cinématiques alternent avec les passages interactifs
et enrichissent le scénario sans jamais donner l'impression d'être devant une démo
géante. L'interface est très évoluée : lors de l'installation du jeu (qui
tourne sous DOS) par exemple, il est possible si vous disposez de plusieurs unités CD-ROM d'assigner
les CD à plusieurs d'entre elles pour éviter de faire du "grille-pain". D'autre
part les options de détail graphiques sont paramétrables pour s'adapter aux différentes
configuration (le jeu est plutôt gourmand pour l'époque), et la musique d'ambiance peut-être
jouée par un périphérique MIDI.

La progression dans l'aventure se fait en utilisant deux interfaces : le
mode "mouvement", et le mode "interactif". Le mode mouvement lance un moteur 3d très
évolué (et en Super VGA, chose rarissime à l'époque) qui permet de se déplacer,
de grimper ou s'accroupir, et d'observer le décor dans toutes les directions, toutes ces actions
étant indispensables à un moment ou un autre du jeu. Avec une grosse (pour l'époque)
config, genre Pentium 75 et 16Mo de RAM, il est possible d'utiliser le mode mouvement en affichage plein
écran. Le mode interactif sert à dialoguer avec les personnages, examiner les objets de
l'inventaire, lire des documents trouvés (comme des quotidiens bourrés d'informations qui
n'ont aucun rapport avec l'histoire mais contribuent à rendre tangible l'univers virtuel du jeu),
ou consulter l'aide en cas de difficulté, celle-ci distillant les informations au compte-goutte
pour que jamais le joueur ne soit bloqué, sans pour autant rendre les choses trop faciles. L'écran
est alors partagé en plusieurs sections, la principale étant celle ou apparaissent les décors
et personnages.


Les graphismes et la bande-sonore sont d'une qualité remarquable.
Les personnages sont tous des acteurs filmés, puis incrustés dans des décors 3d,
ce procédé étant aussi utilisé dans les cinématiques en FMV, longues
et bourrées d'humour, afin que le jeu conserve son unité visuelle.
Bien entendu, ce genre de jeu repose quasi entièrement sur la prestation des comédiens (les dialogues sont en VO sous-titrée). Dans Killing Moon, ceux-ci sont excellents. Tex Murphy
est interprété par Chris Jones, co-directeur de Access Software, qui est aussi le metteur
en scène des séquences filmées, à participé au scénario, et
parvient sans problème à incarner avec talent le détective privé de film noir,
loser au grand-cœur qui prend des beignes tout au long de l'histoire mais ne perd jamais sa dignité
ni son sens de l'humour. Les autres comédiens, parfaits, sont des acteurs venus du cinéma
ou plus souvent de la télévision. On reconnaîtra au passage Margot Kidder, qui fut
Lois Lane au cinéma dans la série des Superman. A signaler aussi, dans le rôle du
dieu des détective qui intervient parfois pour conseille Tex Murphy, la voix de James Earl Jones
(doubleur en VO de Darth Vader dans les Star Wars).

Bien sûr, tout ce petit monde ne se prend pas au sérieux, et
l'ensemble des scènes baigne dans une forme d'auto-dérision qui fait souvent mouche, sans
empêcher le jeu de développer une atmosphère intéressante, mi-science fiction
mi-polar. Le scénario ne se limite pas à la seule enquête sur le cambriolage du prêteur
sur gage. Celle-ci amènera Tex Murphy vers d'autres sombres histoires, puis plus tard à
sauver la Terre, l'intrigue s'épaississant à mesure que l'on progresse dans le jeu. Quant
aux mutants, ils sont affublés de maquillages volontairement ridicules, genre trompe d'éléphant
ou masque à la Star Trek New Generation (quand je vous dis qu'ils sont ridicules).
Egalement édité sous forme de roman
en 1996 (par Aaron Conners), Under a killing Moon a été suivi quatre ans après sa
sortie d'une suite, The Pandora Directive, basée sur le même moteur de jeu et tout aussi
passionnante, ainsi que d'un remake de Mean Streets utilisant des graphismes et des séquences filmées
comparables (sur DVD-ROM), Tex Murphy Overseer. Les trois jeux, qui ont obtenu un joli succès,
restent un des rares exemples de réussite commerciale incontestable dans le domaine du film interactif,
à tel point que Chris Jones a tenté de faire migrer le personnage de Tex Murphy vers d'autres
médias : c'est ainsi qu'en 2001 est apparu le show radiophonique Tex Murphy Radio Theater,
écrit en collaboration avec Aaron Conners. Mais l'entreprise étant trop coûteuse,
seuls 6 épisodes ont été enregistrés, que l'on peut trouver facilement sur
le net.



En 1999, le studio Access Software a été racheté par Microsoft pour développer
les jeux Amped et Amped 2 sur Xbox, puis revendu en 2004 à Take-Two Interactive, qui lui a confié
(sous le nom de Indie Built Games) le développement de Amped 3 sur Xbox 360, avant de le dissoudre
sans explication, comme cela a été le cas pour de nombreux acteurs majeurs du jeu vidéo
micro des années 80-90 (Interplay, Westwood...). C'est aujourd'hui Take-Two, donc, qui possède
les droits de la série Tex Murphy, et il est fort peu probable qu'un autre épisode sorte
un jour, sous quelque forme que ce soit. Ainsi s'achève la carrière d'un des détectives
les plus attachants de l'histoire du jeu d'aventure, auquel plusieurs sites web sont dédiés,
en particuler Alcatraz: a Tex Murphy Site et The
unofficial Tex Murphy site. Chris Jones, de son côté, n'a jamais exploité ses
talents de comédien, a dirigé Access jusqu'au bout, puis est devenu exécutif chez
TruGolf, une entreprise qui fabrique des simulateurs de golf sur écran géant.
Laurent (merci à Capt. Blood pour ses précisions)