
Encore une petite
merveille qui nous vient de l’époque ou le PC s’impose dans le domaine de l’aventure graphique.
LFSHCSS (appelons le ainsi) est le premier jeu d’une série inspirée par les aventures du
plus célèbre violoniste toxicomane du monde, excentrique et anti-conformiste doté
d’un esprit de déduction hors du commun, j’ai nommé Sherlock Holmes. Londres à la
fin du XIXe siècle est un univers fascinant, cadre de toutes les bizarreries, inspirateur de toute
une littérature. La simple idée de s’y plonger dans le cadre d’un jeu d’aventure a de quoi
séduire n’importe quel joueur, qui peut en plus ici se régaler d’une enquête Holmesienne
très recommandable, même s’il s’agit d’un scénario original (non tiré des aventures
écrites du détective) qui s’écarte des habitudes narratives du genre.

Le meurtre, et la cinématique parlée qui suit
Sherlock Holmes
reçoit une lettre de Scotland Yard, signée par l’inspecteur Lestrade, lui certifiant que
Jack l’éventreur a encore frappé, et qu’il est invité à donner son avis sur
l’affaire. Une actrice nommé Sarah Carroway a été retrouvée morte derrière
les coulisses du Regency Theater. Lestrade pense que l’affaire sera vite classée, et semble chercher
à humilier Holmes en le confrontant à l’introuvable serial killer. Après une courte
investigation sur les lieux du crime, vous (c’est à dire Holmes) serez amené, avec l’aide
de votre assistant le docteur Watson qui vous suit partout et sait se rendre utile par moments, à
conclure que Jack l’éventreur n'est certainement pas l’assassin, mais que c’est ce qu’on a voulu
que la police croie. Cette astuce du scénario permet de faire figurer l’éventreur dans l’histoire,
et la rivalité que son cas entraîne entre Holmes et Lestrade, tout en évitant d’avoir
à expliquer pourquoi le détective n’a dans aucune de ses aventures pu identifier ce tueur
pourtant bien réel. L’enquête, très complexe, révèlera par la suite
que ce meurtre s’incrit dans une conspiration visant à séparer une mère de son enfant,
dont les tenants et aboutissants impliquent les classes sociales élevées de la ville.

L’interface est
en tout point copiée sur celle des jeux LucasArts de l’époque, comme Indiana Jones and the
Fate of Atlantis. En bas de l’écran, des actions apparaissent en toutes lettres, sur lesquelles
on clique avant de sélectionner l’objet dans la fenêtre graphique représentant le
décor et les personnages. Les graphismes s’inspirent aussi des productions LucasArts, et sont superbes.
En VGA 256 couleurs, c’est un régal pour les yeux, et la gamme de couleurs choisies restitue parfaitement
l’ambiance voulue. Quelques particularité dans le jeu sont à signaler, notamment le journal
tenu par le docteur Watson, qui permet de consulter toutes les phases de dialogues passées, et
même d’y faire des recherches par mots-clés. La carte qui permet de se déplacer dans
les différents endroits de la ville constitue un des éléments les plus réussis
du jeu. Au départ, on n’a que deux ou trois endroits où aller, mais à mesure que
l’on progresse, d’autres lieux apparaissent. L’accès à un nouveau lieu après la résolution
d’une énigme est donc vécu comme une récompense par le joueur, qui se réjouit
de pouvoir aller plus avant dans le jeu. Lorsque l’on clique sur une destination, une délicieuse
(je ne vois pas d’autre mot) petite animation représentant une calèche Londonienne illustre
le déplacement sur la carte. L’idée est copiée sur la carte d’un jeu d’aventure Français
intitulé Iron Lord, sorti sur ST et Amiga, mais l’effet est superbe.

De manière
générale, les graphismes sont précis et détaillés, malgré la
pixelisation inhérente au mode VGA, et les nombreux décors (plus de 50) sont très
variés, même si l’ambiance glauque des quartiers populaires Londoniens de l’époque
fait un peu défaut. La bande son est constituée de quelques effets sonores et de musiques
jouées en mode synthétiseur FM qui ont une facheuse tendance à planter lorsque l’on
reste trop longtemps au même endroit. Les dialogues ne sont parlés que lors de scènes
clés, au début et à la fin du jeu, et pendant certaines cinématiques intermédiaires.

La carte et la partie de fléchettes
Ce qui fait de
LFSHCSS un jeu si attachant, c’est la difficulté très modérée des énigmes
qui permet de ne pas rester bloqué très longtemps même si on est pas un joueur expérimenté,
tandis que l’enquête elle-même est très complexe et garantit au jeu une bonne durée
de vie. La plupart des énigmes se résolvent grâce à la découverte d’objets
ou aux dialogues, qui se passent à la manière des jeux LucasArts, à savoir que l’on
a à choisir entre plusieurs phrases que prononce Holmes, et les réponses des interlocuteurs
varient. Le jeu n’est pas linéaire, et de nombreuses pistes peuvent être suivies. Certaines
ne mènent nulle part, et d’autres vont plus loin jusqu’à un certain point du jeu où
l’on est sur la bonne voie. On voyage beaucoup, des actions dans un lieux influençant le résultat
d’autres actions dans un autre. Parmi les curiosités que propose le jeu, citons une partie de fléchettes
particulièrement sympathique à jouer, dans un pub, dans le but d’obtenir une information
(là encore, il s’agit d’une phase d’action copiée sur le concours de tir à l’arc
d’Iron Lord).
Dans l’ensemble, il n’y a pas de déduction géniale à faire en combinant
des évènements et des objets, ce qui met le jeu à la portée des non-connaisseurs
de Sherlock Holmes. Les habitués pourront, eux, se satisfaire de l’histoire dans son ensemble,
qui est très riche, à tel point qu’il est recommandé de ne pas laisser tomber le
jeu trop longtemps sous peine de ne plus rien y comprendre (de plus, il faut avoir un bon niveau en Anglais
pour suivre). Une des particularités gênantes des jeux d’aventures rétro, à
savoir la « chasse au pixel », ou la recherche d’objets tous petits, n’est ici présente
qu’en une ou deux occasions. Pour le reste des défauts graves, comme d’être obligé
de recommencer le jeu du début si on a oublié une chose primordiale, aucun n’est à
déplorer.

The Case of the
Serrated Scalpel est donc un excellent jeu d’aventure, l’un des plus sympathiques sortis sur PC avant
l’arrivée du CD-ROM. La série s’est poursuivie le temps d’un autre titre, The Case of The
Rose Tatoo, plus ambitieux et réalisé à base de séquences filmées.
Depuis, on attend que Sherlock Holmes revienne sur nos moniteurs nous expliquer que "Lorsqu’on
a écarté toutes les hypothèses impossibles, ce qui reste, aussi improbable soit-il,
ne peut être que la pure vérité".
NB : A signaler aussi pour les amateurs du détective, le jeu Sherlock Holmes - Another Bow (PC
- 1984), une aventure textuelle illustrée par des écrans en CGA 4 couleurs, qui rattrape
sa faiblesse graphique par un scénario d’une grande complexité.
Quelques mots
sur Sherlock Holmes avant de partir.
Sir Arthur Conan Doyle
Sherlock Holmes
est un détective imaginé par Sir Arthur Conan Doyle (1859-1930), qui a écrit 56 nouvelles
mettant en scène son héros. Sa capacité de déduction, son sens de l’observation
aigu et son ouverture d’esprit lui permettant de ne rejeter aucune possibilité en font la terreur
des assassins, et l’exemple même du détective à qui rien n’échappe, au point
que d’autres détectives ou la police lui demandent souvent de reprendre leurs enquêtes (ce
qui explique son titre de détective consultant). La simple observation d’un détail anodin
lui permet en très peu de temps d’écarter la majeure partie des hypothèses impossibles,
et il ne lui reste qu’à combiner les options restantes pour déterminer la vérité
avec une exactitude confondante. Il se contente alors d’annoncer froidement ses conclusions à ses
interlocuteurs, et sa clairvoyance passe pour de la sorcellerie alors qu’elle n’est que logique pure.
Holmes mène ses enquêtes en compagnie de son fidèle ami le docteur Watson, un allié
dont les connaissances médicales sont précieuses, même s’il est un peu un faire-valoir,
et le narrateur des histoires. Watson, qui apparaît pour la première fois dans la nouvelle
A study in Scarlet, est en général la seule personne à qui Holmes explique
ses conclusions, comme pour lui apprendre le métier. Bien qu’intelligent et instruit, il ne parvient
pas à raisonner comme son mentor, et suit l’enquête avec un temps de compréhension
de retard, tout comme le lecteur.
Le plaisir procuré par la lecture des nouvelles réside en partie dans ce décalage.
Holmes utilise, en dehors de sa capacité d’analyse, des méthodes scientifiques qui lui permettent
de trouver des pistes de manière beaucoup plus rapide et efficace que la police, qui du coup ne
l’apprécie guère. Son ennemi n’est pas, comme le laisse penser le jeu d’Electronic Arts,
Jack l’éventreur, mais le professeur Moriarty, seul malfaiteur à pouvoir rivaliser avec
lui sur le plan intellectuel. Holmes n’a à vrai dire été confronté à
l’éventreur que dans un roman d’Ellery Queen (Sherlock Holmes contre Jack l’éventreur),
où cet autre célèbre détective (Ellery Queen est à la fois le nom du
héros et le pseudonyme des deux auteurs qui l’ont créé) reprend une enquête
échouée par Holmes sur la base du journal de Watson (cette histoire est en fait un tour
de passe-passe d’Ellery Queen dans le but d’écrire une aventure de Holmes). Sherlock Holmes habite
au 221b Baker Street à Londres, une des adresses les plus célèbres de la littérature.
Cette adresse existe réellement, c’est aujourd’hui celle du musée Sherlock Holmes. Il s’adonne
occasionnellement au violon, fume la pipe, et consomme régulièrement cocaïne et morphine,
ce qui en fait un personnage haut en couleurs. Sa vie privée est plutôt mystérieuse,
mais pas exempte de tout épisode sentimental : dans la nouvelle A scandal in Bohemia, il
est indéniable qu’il tombe amoureux d’une femme nommée Iren Adler, sans que l’on puisse
dire réellement si l’idylle se concrétise. Quant à sa relation avec Watson, elle
semble plus professionnelle que réellement amicale ou affective. Dans une de ses nouvelles, Doyle
a fait mourir Holmes mais l’a immédiatement ressuscité sous la pression de son éditeur,
lui même alerté par la réaction du public.
A noter enfin que Sherlock Holmes a un frère, prénommé Mycroft, qui apparaît
dans diverses nouvelles. Tous ces personnages sont purement fictifs, à l’exception dit-on du docteur
Watson, inspiré par une connaissance de Conan Doyle. Holmes est apparu au cinéma en plusieurs
occasion, notamment dans Le chien des Baskervilles (de Terence Fisher, avec Peter Cushing), et
dans Meurtres par Décret (de Bob Clark, avec Christopher Plummer), ainsi que dans une série
télévisée qui n’a pas eu un grand succès, et même une série animée.
A noter aussi le film de Barry Levinson (produit par Steven Spielberg) Le secret de la Pyramide,
qui met en scène Sherlock Holmes et Watson enfants, menant une enquête aventureuse comme
s'ils étaient adultes.

Pour finir, si vous aimez Sherlock holmes et que vous avez épuisé l'oeuvre de Conan Doyle,
précipitez vous sur L'ultime défi de Sherlock Holmes, de Michael Dibdin, une des
meilleurs reprises, avec celle de Ellery Queen, du personnage qui se retrouve là encore face à
Jack L'éventreur.
Laurent