
Rare,
ex-Ultimate tout le monde connait, c'est l'un des studios
de développement les plus prestigieux de la planète, gros fournisseur
de hits pour Nintendo sur Super NES et plus encore sur
Nintendo 64, le créateur de Donkey
Kong Country, Killer Instinct, Golden
Eye, Banjo Kazooie, Perfect Dark.... Et désormais,
depuis son rachat par Microsoft pour entre 300 et 400 millions d'euros (estimation
des analystes), le studio anglais est une filiale du géant américain.
Le divorce d'avec Nintendo (La possibilité de racheter la totalité
de Rare avait été refusée par la firme japonaise) s'explique
en partie par l'évolution sensible de la production et des ambitions de
Rare. Depuis la sortie de Perfect Dark, on pouvait en effet sentir que la politique
du studio n'était plus exactement la même que celle de Nintendo.
Mais c'est surtout avec Conker's Bad Fur Day que les Anglais vont définitivement
rompre avec l'esprit Big N. Ce jeu est une sorte de manifeste et une véritable
révolution culturelle sur le marché des jeux vidéo.
C'est en 1997 que Conker, gentil écureuil tout plein (qui ressemble furieusement
à Mr Nutz) fait sa première apparition dans
Diddy Kong Racing au côté des stars du développeur anglais
comme Donkey Kong, Banjo et autres. Puis en 1999 il revient sur Gameboy Color
dans un épisode intitulé Conker's Pocket Tales.



Conker dans Diddy Kong Racing (1997) et Conker's Pocket Tales...
Cette
fois il est le héros de cette cartouche destinée au jeune public.
Conker doit retrouver des cadeaux d'anniversaire avec sa copine Berri. Les graphismes
sont mignons et le jeu est correct, sans rivaliser toutefois avec les références
de la portable de Nintendo. En tout cas, Conker est en train de s'imposer comme
un des héros de l'éditeur anglais. Rare capitalise ainsi le travail
de game-design réalisé en interne sur ce sympathique écureuil
depuis quelques années. En effet, pendant le développement de Banjo-Kazooie,
un autre jeu de plateforme est en gestation, intitulé Twelve Tales : Conker's
Quest. Ces deux jeux sont présentés à l'E3 en 1997 mais alors
que Banjo se fait remarquer, Conker lui passe plutôt inaperçu...
Des graphismes colorés, un écureuil tout mignon et sa petite amie
qui partent à la recherche de cent bibelots qu'on leur a dérobés
et répandus dans 4 mondes... Les previews de l'époque évoquent
un jeu très enfantin, à l'univers Walt Disney très "mignon",
peut-être même trop (certains parlent du plus "cute" des
"cutegame").


La première version N64 de Conker, Twelve Tales, présenté à l'E3
Le temps passe, et régulièrement Rare repousse la sortie de Twelve
Tales. La raison est commerciale avant tout. Quel intérêt le studio
peut-il avoir à concurrencer ses propres productions en mettant sur le
marché deux jeux de plate-forme similaires ? On croit alors que Conker
va être purement et simplement abandonné, mais en réalité
une transformation incroyable est en cours...
En
Janvier 2000, le site officiel de Rare annonce que Twelve Tales change de nom
et s'intitule désormais Conker's Bad Fur Day. Une applet java lance une
séquence audio très explicite : quelque chose de grave s'est passé
pendant le développement, apprend-on dans un message ponctué d'insultes,
de grossièretés et d'expressions plutôt imagées...
Une vidéo de présentation est disponible quelques mois plus tard,
en mai 2000, et présente le nouveau Conker : univers glauque, violence,
grossièreté dans un monde cartoon résolument mature. Conker
est désormais un écureuil alcoolique, grossier et vénal.
Quand à son amie Berri, elle ressemble à une playmate. Le jeu sera
classé (M) aux Etats-Unis, autrement dit interdit aux moins de 17 ans.



Le nouveau Conker et sa copine Berri
Ces révélations font l'effet d'une bombe auprès de la presse
spécialisée, qui se passionne soudainement pour le nouveau projet
de Rare. Les compte-rendus mettent alors l'eau à la bouche des joueurs
adultes qui rêvent de voir enfin les jeux vidéo se parer d'un humour
mature et provocateur. Les journalistes sont incrédules et ont parfois
du mal à comprendre ce soudain revirement, d'autant plus que Nintendo est
l'un des éditeurs ayant la politique la plus stricte en matière
de contenu. Comment est-il possible qu'un tel jeu apparaisse sur Nintendo 64 ?
Et jusqu'où les développeurs vont-ils aller ? A quel moment Nintendo
va-t-il censurer le jeu ? Le projet va-t-il aller jusqu'au bout de sa logique
outrancière ? Des rumeurs de censure, puis d'abandon pur et simple sont
relayées sur le Net au cours de l'année 2000.

Finalement, le jeu est annoncé pour le 2 mars 2001 aux USA. Nintendo US
va alors assurer une promo spectaculaire pour le lancement : des publicités
plutôt trash (Conker le nez dans le décolleté d'une jeune
femme, Conker vomissant dans les toilettes, Conker se faisant offrir un préservatif...)
fleurissent dans les magazines adultes tel que Playboy.


Publicités américaines
Une soirée à Las Vegas sera organisée pour la presse, un
site web hilarant et très vulgaire (interdit au moins de 17 ans) est mis
en ligne (avec vérification de l'âge sur la page d'accueil) mais
n'est malheureusement plus disponible et renvoie désormais vers la page
de Nintendo (qui n'a pourtant aucun Conker's Bad Fur Day dans sa base de données).
Ce site, dans un style très "fifties" proposait différentes
rubriques évocatrices comme "apprenez vous-même la sculpture
érotique sur glace", "la vie sexuelle de nos amis à fourrures"
ou encore "Hardcore Footage" (les captures d'écrans), ainsi que
plusieurs vidéos délicatement appelées : "Poo Problems",
"Phallic Fun et Bullets & Blood" .



Extrait du site officiel de conker (désormais off-line)
Une
tournée des universités est également mise en place en partenariat
avec le magazine Playboy, avec divers concours et la présence de la playmate
du mois. Les compte-rendus et autres photos grivoises sont publiés sur
le site web. Evidemment, des réactions de parents choqués, ainsi
que des menaces de poursuites judiciaires surviennent. Certains magazines refusent
de passer les publicités et des chaînes entières de magasins
refusent de distribuer Conker. Pourtant, Nintendo US a pris toute les précautions
possibles pour clairement indiquer le classement mature du jeu...
Aux USA, l'accueil du jeu par les critiques et les joueurs est unanime. Conker est acclamé comme un vrai chef d'oeuvre, le meilleur jeu de la Nintendo 64. C'est ce qui revient le plus souvent dans les critiques. Le seul point négatif concerne le niveau de grossièreté du jeu que certains trouvent "too much", mais qui pour d'autres est l'une des qualités du titre.
Même si lors de sa sortie Conker devient le numéro 1 des ventes sur
la N64, il n'en reste pas moins que les volumes sont très décevants.
Nintendo décide alors de ne pas commercialiser Conker's bad Fur Day au
Japon et en Europe (sauf en Grande Bretagne où la localisation n'est pas
difficile). L'éditeur explique dans un communiqué que le potentiel
de vente n'est pas assez important. Furieux, les possesseurs de N64, alléchés
par les articles élogieux de la presse, prennent les choses en main et
de nombreuses pétitions fleurissent sur le web. Le site MaXoE64 recueillera
ainsi des milliers de signatures. Heureusement, c'est finalement un autre éditeur
qui arrive au secours des fans français et européens : THQ décide
en effet de prendre à son compte la distribution de Conker's Bad Fur Day
(il semble qu'au Japon le jeu n'ait pas été distribué du
tout). Malheureusement il y a un prix à payer : la cartouche de 512 Mb
(64 Mo), disposant d'une "battery backup" sera uniquement en anglais
et vendue au prix prohibitif de 590 FF (90 €). Mais quand on aime, on ne
compte pas. En France le lancement de Conker ne donnera pas lieu à la même
promo, mais la presse spécialisée recevra une pub sacrément
culottée :

Toute cette promo est à l'image du jeu : politiquement incorrecte. L'humour
de Conker, que certains ont voulu rapprocher de Tex Avery (par analogie entre
Nintendo et Walt Disney) est plutôt proche de celui de Mike Myers ou de
Michel Muller. Outre un goût pour la parodie, il se complaît dans
les gags crades, bêtes et méchants, voire gores (le sang coule à
flot de manière outrancière). Le sexe est également présent
à travers des gags plutôt bon enfant mais c'est vraiment le côté
"trash" qui est le plus manifeste.
Le ton est donné dès l'allumage de la console : on y voit Conker
armé d'une tronçonneuse qui s'applique à découper
sauvagement le logo de la N64... Et ce n'est qu'un début... Sans dévoiler
les gags du jeu (qui ont besoin d'être découverts en jouant et non
pas en lisant un article), sachez que Conker n'hésitera pas à vomir,
pêter, roter, p... sur ses ennemis, utiliser des briques pour castrer un
robot, se bourrer la g... à la bière, affronter un gros tas de m...
à coup de rouleaux de papier toilette...... Bien évidemment si tout
cela passe aussi bien c'est parce que cet humour potache est entrecoupé
de moments moins vulgaires et de plus il est parfaitement intégré
dans les différentes phases de gameplay.
Le jeu se présente sous la forme de différents chapitres, comparables
à des sketches ou à une BD humoristique (ainsi que les développeurs
l'ont souhaité, et grâce aussi aux bulles dans lesquelles les personnages
s'expriment). Chaque chapitre est entrecoupé de scènes cinématiques
et se termine par une chute. La motivation de voir ces épilogues humoristiques
devient rapidement l'un des moteurs du jeu. Les références au cinéma
sont très nombreuses et toujours très bien exploitées. L'intro
évoque Orange Mécanique, puis les clins d'oeil vont à
des blockbusters du cinéma hollywoodien : Matrix, Terminator
2, Il faut sauver le soldat Ryan, Les Dents de la Mer, Jurassic
Park, Dracula, La nuit des morts-vivants, Massacre à
la Tronçonneuse, et même Eyes Wide Shut. Les références
sont alors clairement adultes et flattent la culture pop du joueur.

Reprenant les bases du jeux de plateforme et particulièrement de Banjo Kazooie, Conker's Bad Fur Day dispose d'un gameplay d'une richesse inouïe pour un jeu de ce genre. Bien évidemment les poncifs du genre sont détournés : Conker n'agit que dans son propre intérêt et par appât du gain, il recherche des liasses de billets, n'hésite pas à se montrer grossier et violent avec son prochain... bref, ça change de la morale des jeux de plateforme habituelle.
L'histoire commence par la fin avec un Conker couronné, assis sur un trône.
Il se met à raconter comment il en est arrivé là. Tout commence
au cours d'une soirée bien arrosée au pub du coin... Conker boit
trop et s'égare dans un monde étrange en voulant rentrer chez lui.
Dans le même temps, le roi Panthère soumet à son éminence
grise, un savant au fort accent allemand, un problème qui le tracasse.
La petite table près de son trône tombe tout le temps, dès
qu'il y pose son verre de lait (il manque un pied à ladite table). Après
une intense réflexion, le savant parvient à la conclusion que seul
un écureuil pourra remplacer le pied manquant et faire tenir la table droite.
Ces séquences, et les autres qui ponctuent l'histoire, sont hilarantes
et parfaitement mises en scène. De plus grâce à une technique
de compression novatrice, tous les dialogues sont parlés dans la langue
de Shakespeare avec des voix extraordinaires (dont une bonne partie est doublée
par Chris Seavor, producteur du jeu)... On ne se lasse pas de regarder certaines
séquences...


Le joueur, en prenant le contrôle de Conker, va devoir rentrer chez lui et échapper au triste destin de pied de table qu'on veut lui imposer, il devra également sauver sa copine Berri, qui a été enlevée pour devenir danseuse en cage dans une boite de nuit. La prise en main est excellente, avec le pad analogique de la N64 qui fait encore une fois merveille. Conker à peu d'action à sa disposition par défaut, mais rapidement on fait connaissance avec les "zones de contexte". Sur certains emplacement, Conker peut réaliser une action appropriée au contexte : chevaucher un taureau, sortir un shotgun, avaler une aspirine, hypnotiser un dinosaure, se saouler à la bière puis uriner sur ses ennemis... Cette excellente idée permet de proposer un gameplay très varié (avec des phases de shoot, de vol, de course...) et surtout de l'adapter continuellement à l'humour du jeu.
Des énigmes plus ou moins évidentes ponctuent les différents niveaux contribuant ainsi à faire de Conker un titre qui transcende le simple jeu de plateforme... Tout le talent et la créativité de Rare sont concentrés dans Conker's Bad Fur Day. Ne retenir que l'aspect trash du jeu, c'est passer à coté d'un monument du jeu vidéo.


Les graphismes contribuent également à faire de Conker une totale
réussite. Pas de clipping, des couleurs qui flashent, des personnages cartoons
à l'animation et au design très réussis et des séquences
narratives somptueuses. Le graphisme des différents protagonistes est parfait.
Conker dispose ainsi d'animations absolument tordantes : lorsqu'il s'ennuie et
qu'il se met à lire Playboy, à jouer à la Gameboy ou encore
à interpeller le joueur (vous êtes mort ou quoi ? j'aimerais bien
rentrer chez moi), ses expressions sont fabuleuses. Une foule de petits détails
contribuent également à cette richesse graphique : les gouttes de
sang, les éclaboussures de vomi, les billets de banque que l'on sème
après avoir récupéré une liasse ... etc.
La partie son est également exceptionnelle : outre les dialogues parlés,
ce sont des musiques variées et drôles qui impressionnent le joueur
(jazz, techno, opéra, thème de grand film...). C'est tout simplement
la meilleure bande son de toute les cartouches N64, et on la doit à Robin
Beanland, qui a travaillé sur la plupart des grands titres de Rare.
La durée de vie est très raisonnable et surtout on y revient avec beaucoup de plaisir comme pour relire une bonne BD qui nous avait fait bien marrer.



Enfin, Conker dispose d'un mode multijoueur ! Composé de plusieurs mini-jeux
issus de l'aventure, ils permettent de s'affronter (de un à quatre joueurs)
dans cet univers si fun. On trouve ainsi des courses de surf sur lave, des invasions
de tanks, des infiltration dans les bases ennemis, des hold-up à la banque
et un véritable FPS, totalement hilarant où tous les clichés
de Quake et Unreal sont employés...
Conker's Bad Fur Day est un jeu hors normes et ce à tous les niveaux. Un
bijou réservé aux joueurs avertis (et non allergique à l'humour
trash). Suite au passage de Rare chez Microsoft, et en raison de l'aspect culte
de Conker, une nouvelle version sur Xbox, support parfaitement adapté au
public potentiel du jeu, devrait sortir en Juin 2005 après de nombreux
reports (devenus hélas une habitude chez Rare) : elle comprendra la partie
solo de la version N64, reproduite à l'identique (ou presque) avec des
graphismes fabuleux dignes la puissance de la machine, ainsi qu'un mode multi-joueur
en ligne (jouable via le service Xbox-live), qui transforme le jeu en shooter
à la 3e personne et lui adjoint un système de classe de personnage
inspiré des FPS tactiques comme Counter Strike. En attendant, il est important
de ne pas passer à côté de ce chef doeuvre...
Note sur l'émulation : Le jeu passe très bien avec Project64,
mais pour vraiment l'apprécier il est nécessaire de se procurer
un pad avec stick analogique sous peine de perdre toute la maniabilité
du jeu (Conker doit très souvent suivre des trajectoires circulaires ou
se déplacer avec prudence).
Djib