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Murdock, Matt
La presse vidéo-ludique française a aussi ses légendes vivantes. Matt Murdock (Patrick Giordano de son vrai nom) s'est fait connaître dans les années 90 en tant que journaliste, présentateur télé, et musicien. Un sacré personnage a qui nous avons pu tirer les vers du nez.
Par Jika (14 juin 2010)

Si le nom de Patrick Giordano ne vous dit rien, alors c'est que vous le connaissez sous le pseudonyme de Matt Murdock, ou encore Matt le Fou. Bien qu'il ait également écrit dans des magazines comme Amstrad 100%, Matt est surtout célèbre pour avoir fait partie de la troupe à l'origine de Player One, le premier magazine français dédié exclusivement aux consoles de jeu vidéo. Mais Matt Murdock, c'est aussi l'émission de télévision Télévisator 2 ou encore de fameuses reprises de musiques de jeu vidéo avec son groupe Madd Murdock. Grospixels a eu la chance de s'entretenir avec ce grand bonhomme de la presse vidéoludique française...

Matt MURDOCK / Patrick GIORDANO

  • Salut Matt. Peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaîtraient pas ?
  • Je suis musicien, j'écris et je bosse dans la vidéo et le jeu vidéo.
  • D'ailleurs, ça vient d'où ce pseudo de Matt Murdock ? Ca vient de Daredevil ?
  • Eh oui... J'ai été marqué par « Born Again » de Miller et de Mazzucchelli. Je ne suis pas aveugle comme Daredevil, mais très myope... L'identification vient peut-être en partie de là, qui sait ?
  • Comment as-tu commencé à jouer aux jeux vidéo ? Te souviens-tu de ton premier contact avec cet univers-là ?
  • Comme beaucoup, j'ai commencé sur les bornes d'arcade... Et ensuite les premières consoles et micros. J'ai tout de suite accroché... À l'époque, chaque nouveau jeu était une petite révolution et une grosse claque, mais à la différence de beaucoup, je n'ai jamais décroché. Je suis toujours les sorties et l'actualité, et je joue toujours beaucoup. Dernières claques : Heavy Rain et le dernier God of War.
  • Comment es-tu arrivé dans la presse jeu vidéo ?
  • Mon ami Pierre Valls avait décroché du boulot dans Amstrad PC, l'officiel Amstrad de l'époque. Je l'ai rejoint lorsque MSE, la société d'édition, a lancé Amstrad 100%. J'ai commencé en écrivant sur la musique et la BD, et j'ai vite enchainé avec les tests de jeux.

Player One

  • Ton nom est fortement associé à l'histoire de Player One... Peux-tu nous raconter comment tout a commencé ?
  • Tout en faisant Amstrad 100%, on commençait à jouer pas mal aussi sur les 8-bits de Nintendo et Sega... La direction de MSE voulait lancer un nouveau magazine sur les jeux vidéo, et le fait qu'il soit uniquement dédié aux consoles s'est donc fait assez naturellement...
  • Peut-on dire que lancer Player One au début des années 90, c'était un pari risqué ?
  • Je ne sais pas jusqu'à quel point, mais oui, il y avait une part de risque, surtout parce qu'à l'époque, la presse jeu vidéo parlait beaucoup de micro-informatique, de programmation et de ce genre de chose. En même temps, le terrain était vierge pour un magazine qui mettait cette culture informatique de côté et ne se consacrait qu'aux jeux vidéo sur consoles, à leur gameplay ou à l'aspect culturel du phénomène. Tout le monde n'était pas convaincu au départ, mais après quelques réunions de travail, Alain Khan, le boss de MSE, a décidé de prendre le risque, en pensant qu'il y avait un vrai potentiel...
  • À ton avis, quels éléments ont donné à Player One ce statut de magazine culte dont on parle encore aujourd'hui ?
  • Pour commencer, les joueurs avaient beaucoup moins accès à l'information sur les jeux vidéo. Les magazines avaient donc plus d'impact, que ce soit Player One ou les autres titres de l'époque. Ensuite, le jeu vidéo était vraiment considéré comme une passion d'attardés mentaux : ceux qui en parlaient comme d'une vraie culture émergente et prenaient la parole pour les joueurs n'étaient pas si nombreux, en tout cas dans les médias traditionnels. Enfin, pour ce qui est de Player One et des « journaux Player », nous avions une approche différente. Nous pensions que le jeu vidéo était le point d'ancrage de la mutation de la culture pop en devenir. Mais on était loin d'être les seuls... Si comme tu le dis, Player One a un statut de magazine culte, il ne faut pas oublier d'autres magazines ou les premières émission télé, ou encore les expériences diverses comme celles tentées par l'équipe des Nouveaux Programmes de Canal Plus avec la chaîne C: ou Cyberculture. C'était un combat permanent pour défendre les jeux vidéo ou les mangas.
  • Penses-tu qu'il y avait un « esprit Player One » ?
  • Difficile pour moi de le dire, ayant vécu l'aventure. Mais comme on peut le lire dans le livre d'Alain et Olivier (NdGP: Les chroniques de Player One, de Alain Kahn et Olivier Richard, disponible ici), c'est vrai qu'étant aussi investi dans le domaine du cinéma, de la musique et de l'image (mangas, comics, mais aussi BD européenne, animation...), Player One avait un esprit d'ouverture qui lui donnait une certaine personnalité.
Sam Player, la mascotte de Player One. Sam sera sur toutes les couvertures du magazine durant une bonne partie de son histoire et ce pseudonyme sera pris jusqu'au dernier numéro pour répondre au courrier des lecteurs.
  • De quel scoop/article/reportage de Player One es-tu le plus fier ?
  • Ce ne sont pas obligatoirement les sujets auxquels j'ai le plus participé, car j'ai été très investi dans la création de Nintendo Player avec Gambas, ou sur Télévisator 2 avec Crevette (ce qui m'a un peu éloigné de Player One un certain temps), mais j'aimais beaucoup la mise en avant des fanzines par Mahalia, ou encore les dossiers sur les métiers du jeu vidéo, un sujet qui m'a toujours tenu à cœur. Et puis j'ai adoré faire CD Player, le hors-série Musique.
  • Après 104 numéros, Player One s'est éteint en Janvier 2000. Quelles étaient les raisons de cette fermeture ?
  • Je pense que le livre sera plus explicite que moi à ce sujet. Mais il est certain que le visage de la presse avait changé. Tout devenait beaucoup plus difficile.
  • À tes yeux, Player One, ça représente quoi ?
  • Des souvenirs fabuleux. Des bouclages insensés, des rencontres extraordinaires et des jeux fantastiques. Beaucoup de travail aussi. Je n'en garde que du bon.
Player One numéros 1, 22, 47, 55, 88 et 104. Du début à la fin, de septembre 1990 à Janvier 2000.

Les petits frères de Player One

  • Player One a donné naissance à de nombreux dérivés très variés tout au long de son existence. Parmi les spin-offs les plus connus, on se souvient de Ultra Player/Nintendo Player où tu écrivais et où tu réalisais des plans et des soluces. Que retiens-tu de cette expérience ?
  • Ben, pour les premiers numéros, pas mal de nuits blanches qui se finissaient à 5 heures du mat' au Pied de Cochon, l'un des rares restaurants encore ouverts quand on finissait nos pages de plan. Et ces centaines d'heures passées à traquer les warp zones sur les jeux Nes et Super Nes, à faire des milliers de photos, découper et coller tout ça sur des planches gigantesques qui partaient en maquette pour être scannées. Nintendo Player, c'est aussi pour nous tous le souvenir de Gambas, notre ami qui nous a quitté trop tôt. Nos discussions sans fin à propos de Brian Wilson ou Procol Harum... Gambas était moins « joueur hardcore » que nous, mais il avait un vrai respect du lecteur. Et un vrai respect de la langue, de l'écriture, ce qui était aussi un élément important des magazines Player.
  • Un autre dérivé de Player One, Sega Player, a été moins prolifique avec seulement trois numéros. Pourrais-tu nous préciser pourquoi Sega Player n'a pas duré plus longtemps ?
  • Ouh là, je ne me souviens plus de ce genre de détails, même si j'ai écrit dans Sega Player. En tout cas, je n'y ai pas été assez investi pour savoir ce qui a pu clocher.
Manga Player, Nintendo Player et Sega Player, trois des magazines dérivés de Player One. D'autres magazines comme N64 Player, Player Station ou encore PC Player peuvent être rajoutés à ce tableau de famille.
  • Parmi les petits frères de Player One, on pense également à Manga Player. Penses-tu que Player One ait joué un rôle important dans la démocratisation de ce type de BD chez nous ?
  • C'est certain, car nous nous sommes vraiment battus pour la diffusion des mangas en France. On rencontrait les éditeurs (on remettait même un prix du jeune dessinateur à Angoulème), on faisait découvrir les auteurs japonais, on se battait contre les idées reçues... Ino (Olivier Richard), qui faisait les pages culture de Player, a dû susciter pas mal de vocations. En plus, il mettait au même plan Frank Miller ou Akira Toriyama. Je pense que c'est important, dans un sens comme dans l'autre. Mais nous n'étions pas les seuls, loin de là... Tonkam, Animeland et bien d'autres ont aussi travaillé dans ce sens.
  • Peu de gens s'en rappellent, mais Player One, ce fut aussi de la radio. Pourrais-tu rafraîchir la mémoire de ceux qui ont oublié les émissions de Player One sur la bande FM ?
  • Là, il faudrait plus en parler à Pierre, car c'est lui qui s'en occupait. Moi, je passais juste dire coucou et répondre à quelques auditeurs, mais j'étais très pris par Télévisator 2, Player One ou Mangazone sur MCM. Je regrette un peu, car, comme Pierre, j'adore la radio et je pense qu'il y a pas mal à faire sur ce media dans le domaine des jeux vidéo, ou de la culture japonaise.
  • Cependant, le plus connu des dérivés du magazine, c'est probablement la cultissime émission Télévisator 2 présentée par Cyril Drevet sur Antenne 2/France 2. Peut-on dire que cette émission ait bien marché ? Pourquoi a-t-elle dû s'arrêter alors qu'elle semblait avoir trouvé son rythme de croisière ?
  • Question difficile... Car dès qu'on parle télévision, ça devient compliqué. Tout devient problématique : la culture, le service public, les audiences... Il y a énormément de facteurs qui rentrent en jeu. Mais je vais essayer de répondre, sans trop m'étendre... L'émission a-t-elle bien marché ? Je pense que oui. Tout en sachant que nous avions en face le bulldozer Club Dorothée, avec les meilleures séries, Dragon Ball en tête. Nous ne pouvions acheter les séries que nous voulions, et surtout pas de séries japonaises. On se battait donc avec ce qu'il y avait dans le catalogue de France Télévision, comme Tiny Toons pour le mieux. Mais, toute proportion gardée, on tenait un petit peu tête à TF1 grâce à notre passion, nos spéciales Street Fighter (qui nous valaient des remontrances de la direction d'Antenne 2). Télévisator 2 était une émission jeunesse sur le service public, et notre approche culturelle était considérée comme limite satanique par la chaîne qui nous diffusait... Le problème est toujours le même sur le service public. Les gens qui dirigent n'ont aucune idée de la culture populaire. Et de toute façon, les enjeux sont ailleurs. Mais nous ne retenons que le côté positif de cette aventure : une émission jeunesse qui a pu parler de jeux vidéo, de cultures parallèles, réalisée par une vraie équipe de passionnés, encadrés par un producteur et un réalisateur qui en avaient, Patrice Drevet et Freddy Hausser, un vrai hardcore gamer, qui avait à l'époque autour des 60 ans... Le fait que Télévisator 2 se soit arrêté découle de ce que je viens de raconter.
  • D'ailleurs, penses-tu que parler de jeu vidéo sur une chaine hertzienne soit encore possible en 2010 ? En d'autres termes, Télévisator 2 pourrait-il être lancé sur France 2 de nos jours ?
  • Bien sûr. Cela devrait même être la véritable « mission » du service public : avoir un vrai discours sur la culture des enfants. Ne pas rejeter leur culture, mais l'accepter et la décrypter. Montrer une autre facette... Mais qui se soucie de cela ?
Télévisator 2, l'émission de télé proposée par Player One sur France 2. Cyril Drevet, qui signait sous le pseudonyme de Crevette dans le magazine, fut le présentateur de l'émission du début à la fin de Télévisator 2.

Le jeu vidéo en général

  • La question piège, malheureusement inévitable : tes jeux préférés, toutes époques confondues, ça serait quoi ?
  • Pas du tout dans l'ordre : Tetris / Zelda / Mario / Shenmue / Katamari Damacy / Cossaks / Dynasty et Samura Warriors / God of War / Uncharted / Heavy Rain / GTA / Dragon Quest / Final Fantasy / Shining Force / Sim City / Gitaroo Man / Bully.
  • Quelle est la période de l'histoire du jeu vidéo que tu préfères ?
  • Toutes. Chaque période a été riche en innovations, en émotions. Nous sommes encore dans l'invention. Et dans l'incompréhension, pour tous ceux qui ne sont pas dans les jeux vidéo. Tant mieux, il n'y a rien de pire qu'une culture établie.
  • Quel regard as-tu sur le paysage du jeu vidéo d'aujourd'hui ? Et sur les jeux d'aujourd'hui en eux-mêmes ?
  • Rien n'est écrit, même aujourd'hui. Et c'est ce qui est merveilleux, qui fait que le jeu vidéo est vivant.
  • L'instant Madame Irma de l'interview : le futur du jeu vidéo, tu le vois comment ?
  • Hélas, je ne suis pas Madame Irma, sinon je serais riche... surtout dans le domaine du jeu vidéo.

La musique

  • On connait également ta passion pour la musique. Quel style de musique pratiques-tu ? De quel(s) instrument(s) joues-tu ?
  • Chant, guitare, claviers.
  • Si je te demandais quels seraient les 5 disques cultes que tu emmènerais avec toi sur une île déserte, tu penserais à quoi ?
  • Ween, Beatles, Miami, Bowie, Mozart. Désolé, c'est pas des disques, mais ce serait un disque de chacun de ces artistes... Mince, j'ai oublié Joe Hisaishi.
  • On te doit également pas mal de reprises de musiques de jeu vidéo, à commencer par les génériques de Télévisator 2... Racontes-nous un peu l'histoire de ces reprises.
  • En fait, j'avais un groupe à l'époque qui s'appelait Madd Murdock. En sortant de Player One, je courais en studio, répéter, ou jouer sur scène... Quand on a fait Télévisator 2, les Drevet (Cyril et Patrice) ont décidé de confier l'habillage de l'émission à Hugues Martin et Jean-Philippe Astoux, deux petits nouveaux au magazine qui voulaient faire du cinéma. Comme ils faisaient l'image, il fallait du son et je me suis naturellement retrouvé à proposer des musiques. Là, on s'est dit qu'il fallait qu'on joue à notre manière ces musiques de jeu fabuleuses. Du coup, on a fait Street Fighter façon Madd Murdock, et ensuite on a enchainé sur Sonic, Castlevania, Mario, Starfox.... Tout le groupe adorait ça, même si tous n'étaient pas vraiment des gamers. Du coup, on a été parmi les premiers à faire des reprises « personnalisées » de musiques de jeu..
Le groupe Madd Murdock avec Matt au centre(Photo Franck Guillon, art Eric Antolinos). A droite, Matt durant un concert à Avignon (Photo Jipé Truong)
  • On se rappelle également du fameux Hors-Série de Player One sur la musique de jeu vidéo, vendu avec un CD à l'intérieur, avec à la fois des morceaux originaux issus de jeux comme Earthworm Jim ou Sparkster, mais également des reprises à toi. N'était-ce pas trop dur de mettre un tel projet sur pied à l'époque ? Serait-ce à nouveau faisable aujourd'hui ?
  • C'est un peu la suite de la réponse précédente, mais aujourd'hui, ce serait faisable en passant au niveau supérieur... Il y a des milliers de manières d'aborder la culture du jeu par la musique, et le contraire d'ailleurs. Mais plutôt que de continuer à être bavard inutilement, je vous conseille L'entretien de Rod Pulsar. Cherchez sur le net : le mec a fait la musique, les textes, les voix, et tout est lié aux jeux vidéo. Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres...
  • Sur Grospixels, on a également la chance d'avoir des musiciens qui s'essaient aux reprises de musiques de jeu vidéo avec les Gromix du site (disponibles juste ). Qu'en dis-tu ? Et Matt Murdock en guest star de luxe dans les Grosmix de Grospixels, c'est pour quand ? :)
  • Je découvre peu-à-peu votre univers... Laissez-moi un peu de temps. Juste un truc à dire : ne soyez pas trop respectueux. La reprise est un échange, il faut emmener sa personnalité. Par exemple, avec Madd Murdock, on était juste parti de l'ambiance de R-Type pour faire un titre, et on avait fait Fascinated, très éloigné de la musique de base, mais qui est une chanson à la gloire des shoot'em up. Pour ce qui est de cette apparition en guest star, pas de luxe du tout d'ailleurs, c'est comme vous voulez...
La fameuse Compil Player one, avec le magazine Hors-Série et le CD.

Matt MURDOCK aujourd'hui

  • Quelle est ton actualité pour cette année 2010 ?
  • Fermeture de ma société. La loose, l'horreur.
  • Dans quel domaine aura-t-on le plus de chances de te voir cette année ? Musique ou jeu vidéo ?
  • Difficile à dire. Si c'est possible dans la musique, alors ça sera musique...
  • Et si je te demandais, pour finir, si tu serais prêt à ressusciter Player One aujourd'hui (en magazine papier, en site web, en émission télé...), tu en penserais quoi ?
  • Partant, à fond. Ce serait bien... Mais bon, comme dans la chanson Fascinated : Improvise to survive... La vie, c'est un peu un shoot'em up, non ?
  • Matt, merci pour ta gentillesse et à bientôt.
Jika
(14 juin 2010)