Propos
recueillis par Jika (Avril 2010)
Si
le nom de Patrick Giordano ne vous
dit rien, alors c'est que vous le connaissez sous le pseudonyme
de Matt Murdock, ou encore Matt le Fou. Bien qu'il ait également
écrit dans des magazines comme Amstrad 100%, Matt est
surtout célèbre pour avoir fait partie de la troupe
à l'origine de Player One, le premier magazine français
dédié exclusivement aux consoles de jeu vidéo.
Mais Matt Murdock, c'est aussi l'émission de télévision
Télévisator 2 ou encore de fameuses reprises de
musiques de jeu vidéo avec son groupe Madd Murdock. Grospixels
a eu la chance de s'entretenir avec ce grand bonhomme de la
presse vidéoludique française...
À
propos de Matt MURDOCK / Patrick GIORDANO
Salut
Matt. Peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaîtraient
pas ?
Je suis musicien, j'écris et je bosse dans la vidéo
et le jeu vidéo.
D'ailleurs,
ça vient d'où ce pseudo de Matt Murdock ? Ca vient
de Daredevil ?
Eh
oui... J'ai été marqué par « Born
Again » de Miller et de Mazzucchelli. Je ne suis
pas aveugle comme Daredevil, mais très myope... L'identification
vient peut-être en partie de là, qui sait ?
Comment
as-tu commencé à jouer aux jeux vidéo ?
Te souviens-tu de ton premier contact avec cet univers-là
?
Comme
beaucoup, j'ai commencé sur les bornes d'arcade... Et
ensuite les premières consoles et micros. J'ai tout de
suite accroché... À l'époque, chaque nouveau
jeu était une petite révolution et une grosse
claque, mais à la différence de beaucoup, je n'ai
jamais décroché. Je suis toujours les sorties
et l'actualité, et je joue toujours beaucoup. Dernières
claques : Heavy Rain et le dernier God
of War.
Comment
es-tu arrivé dans la presse jeu vidéo ?
Mon
ami Pierre Valls avait décroché du boulot dans
Amstrad PC, l'officiel Amstrad
de l'époque. Je l'ai rejoint lorsque MSE, la société
d'édition, a lancé Amstrad 100%.
J'ai commencé en écrivant sur la musique et la
BD, et j'ai vite enchainé avec les tests de jeux.
À
propos de Player One
Ton
nom est fortement associé à l'histoire de Player
One... Peux-tu nous raconter comment tout a commencé
?
Tout
en faisant Amstrad 100%, on commençait
à jouer pas mal aussi sur les 8-bits de Nintendo
et Sega... La direction de MSE voulait lancer un nouveau magazine
sur les jeux vidéo, et le fait qu'il soit uniquement
dédié aux consoles s'est donc fait assez naturellement...
Peut-on
dire que lancer Player One au début des années
90, c'était un pari risqué ?
Je
ne sais pas jusqu'à quel point, mais oui, il y avait
une part de risque, surtout parce qu'à l'époque,
la presse jeu vidéo parlait beaucoup de micro-informatique,
de programmation et de ce genre de chose. En même temps,
le terrain était vierge pour un magazine qui mettait
cette culture informatique de côté et ne se consacrait
qu'aux jeux vidéo sur consoles, à leur gameplay
ou à l'aspect culturel du phénomène. Tout
le monde n'était pas convaincu au départ, mais
après quelques réunions de travail, Alain Khan,
le boss de MSE, a décidé de prendre le risque,
en pensant qu'il y avait un vrai potentiel...
À
ton avis, quels éléments ont donné à
Player One ce statut de magazine culte dont on parle encore
aujourd'hui ?
Pour
commencer, les joueurs avaient beaucoup moins accès à
l'information sur les jeux vidéo. Les magazines avaient
donc plus d'impact, que ce soit Player One
ou les autres titres de l'époque. Ensuite, le jeu vidéo
était vraiment considéré comme une passion
d'attardés mentaux : ceux qui en parlaient comme d'une
vraie culture émergente et prenaient la parole pour les
joueurs n'étaient pas si nombreux, en tout cas dans les
médias traditionnels. Enfin, pour ce qui est de Player
One et des « journaux Player », nous
avions une approche différente. Nous pensions que le
jeu vidéo était le point d'ancrage de la mutation
de la culture pop en devenir. Mais on était loin d'être
les seuls... Si comme tu le dis, Player One
a un statut de magazine culte, il ne faut pas oublier d'autres
magazines ou les premières émission télé,
ou encore les expériences diverses comme celles tentées
par l'équipe des Nouveaux Programmes de Canal Plus avec
la chaîne C: ou Cyberculture. C'était
un combat permanent pour défendre les jeux vidéo
ou les mangas.
Penses-tu
qu'il y avait un « esprit Player One » ?
Difficile
pour moi de le dire, ayant vécu l'aventure. Mais comme
on peut le lire dans le livre d'Alain et Olivier (NdGP: Les
chroniques de Player One, de Alain Kahn et Olivier Richard,
disponible ici),
c'est vrai qu'étant aussi investi dans le domaine du
cinéma, de la musique et de l'image (mangas, comics,
mais aussi BD européenne, animation...), Player
One avait un esprit d'ouverture qui lui donnait
une certaine personnalité.
De
quel scoop/article/reportage de Player One es-tu le plus fier
?
Ce
ne sont pas obligatoirement les sujets auxquels j'ai le plus
participé, car j'ai été très investi
dans la création de Nintendo Player
avec Gambas, ou sur Télévisator 2
avec Crevette (ce qui m'a un peu éloigné de Player
One un certain temps), mais j'aimais beaucoup
la mise en avant des fanzines par Mahalia, ou encore les dossiers
sur les métiers du jeu vidéo, un sujet qui m'a
toujours tenu à cœur. Et puis j'ai adoré
faire CD Player, le hors-série Musique.
Après
104 numéros, Player One s'est éteint en Janvier
2000. Quelles étaient les raisons de cette fermeture
?
Je
pense que le livre sera plus explicite que moi à ce sujet.
Mais il est certain que le visage de la presse avait changé.
Tout devenait beaucoup plus difficile.
À
tes yeux, Player One, ça représente quoi ?
Des souvenirs fabuleux. Des bouclages insensés, des rencontres
extraordinaires et des jeux fantastiques. Beaucoup de travail
aussi. Je n'en garde que du bon.
À
propos des petits frères de Player One
Player
One a donné naissance à de nombreux dérivés
très variés tout au long de son existence. Parmi
les spin-offs les plus connus, on se souvient de Ultra Player/Nintendo
Player où tu écrivais et où tu réalisais
des plans et des soluces. Que retiens-tu de cette expérience
?
Ben,
pour les premiers numéros, pas mal de nuits blanches
qui se finissaient à 5 heures du mat' au Pied de Cochon,
l'un des rares restaurants encore ouverts quand on finissait
nos pages de plan. Et ces centaines d'heures passées
à traquer les warp zones sur les jeux Nes et
Super Nes, à faire des milliers de photos, découper
et coller tout ça sur des planches gigantesques qui partaient
en maquette pour être scannées. Nintendo
Player, c'est aussi pour nous tous le souvenir
de Gambas, notre ami qui nous a quitté trop tôt.
Nos discussions sans fin à propos de Brian Wilson ou
Procol Harum... Gambas était moins « joueur hardcore
» que nous, mais il avait un vrai respect du lecteur.
Et un vrai respect de la langue, de l'écriture, ce qui
était aussi un élément important des magazines
Player.
Un
autre dérivé de Player One, Sega Player, a été
moins prolifique avec seulement trois numéros. Pourrais-tu
nous préciser pourquoi Sega Player n'a pas duré
plus longtemps ?
Ouh
là, je ne me souviens plus de ce genre de détails,
même si j'ai écrit dans Sega Player.
En tout cas, je n'y ai pas été assez investi pour
savoir ce qui a pu clocher.
Parmi
les petits frères de Player One, on pense également
à Manga Player. Penses-tu que Player One ait joué
un rôle important dans la démocratisation de ce
type de BD chez nous ?
C'est
certain, car nous nous sommes vraiment battus pour la diffusion
des mangas en France. On rencontrait les éditeurs (on
remettait même un prix du jeune dessinateur à Angoulème),
on faisait découvrir les auteurs japonais, on se battait
contre les idées reçues... Ino (Olivier Richard),
qui faisait les pages culture de Player,
a dû susciter pas mal de vocations. En plus, il mettait
au même plan Frank Miller ou Akira Toriyama. Je pense
que c'est important, dans un sens comme dans l'autre. Mais nous
n'étions pas les seuls, loin de là... Tonkam,
Animeland et bien d'autres ont aussi travaillé dans ce
sens.
Peu
de gens s'en rappellent, mais Player One, ce fut aussi de la
radio. Pourrais-tu rafraîchir la mémoire de ceux
qui ont oublié les émissions de Player One sur
la bande FM ?
Là,
il faudrait plus en parler à Pierre, car c'est lui qui
s'en occupait. Moi, je passais juste dire coucou et répondre
à quelques auditeurs, mais j'étais très
pris par Télévisator 2,
Player One ou Mangazone
sur MCM. Je regrette un peu, car, comme Pierre, j'adore la radio
et je pense qu'il y a pas mal à faire sur ce media dans
le domaine des jeux vidéo, ou de la culture japonaise.
Cependant,
le plus connu des dérivés du magazine, c'est probablement
la cultissime émission Télévisator 2 présentée
par Cyril Drevet sur Antenne 2/France 2. Peut-on dire que cette
émission ait bien marché ? Pourquoi a-t-elle dû
s'arrêter alors qu'elle semblait avoir trouvé son
rythme de croisière ?
Question
difficile... Car dès qu'on parle télévision,
ça devient compliqué. Tout devient problématique
: la culture, le service public, les audiences... Il y a énormément
de facteurs qui rentrent en jeu. Mais je vais essayer de répondre,
sans trop m'étendre... L'émission a-t-elle bien
marché ? Je pense que oui. Tout en sachant que nous avions
en face le bulldozer Club Dorothée,
avec les meilleures séries, Dragon Ball en tête.
Nous ne pouvions acheter les séries que nous voulions,
et surtout pas de séries japonaises. On se battait donc
avec ce qu'il y avait dans le catalogue de France Télévision,
comme Tiny Toons pour le mieux. Mais, toute proportion
gardée, on tenait un petit peu tête à TF1
grâce à notre passion, nos spéciales Street
Fighter (qui nous valaient des remontrances de la direction
d'Antenne 2). Télévisator 2
était une émission jeunesse sur le service public,
et notre approche culturelle était considérée
comme limite satanique par la chaîne qui nous diffusait...
Le problème est toujours le même sur le service
public. Les gens qui dirigent n'ont aucune idée de la
culture populaire. Et de toute façon, les enjeux sont
ailleurs. Mais nous ne retenons que le côté positif
de cette aventure : une émission jeunesse qui a pu parler
de jeux vidéo, de cultures parallèles, réalisée
par une vraie équipe de passionnés, encadrés
par un producteur et un réalisateur qui en avaient, Patrice
Drevet et Freddy Hausser, un vrai hardcore gamer, qui avait
à l'époque autour des 60 ans... Le fait que Télévisator
2 se soit arrêté découle de
ce que je viens de raconter.
D'ailleurs,
penses-tu que parler de jeu vidéo sur une chaine hertzienne
soit encore possible en 2010 ? En d'autres termes, Télévisator
2 pourrait-il être lancé sur France 2 de nos jours
?
Bien
sûr. Cela devrait même être la véritable
« mission » du service public : avoir un vrai discours
sur la culture des enfants. Ne pas rejeter leur culture, mais
l'accepter et la décrypter. Montrer une autre facette...
Mais qui se soucie de cela ?
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Télévisator
2, l'émission de télé proposée
par Player One sur France 2. Cyril Drevet, qui signait
sous le pseudonyme de Crevette dans le magazine, fut le
présentateur de l'émission du début
à la fin de Télévisator 2. |
À
propos du jeu vidéo en général
La
question piège, malheureusement inévitable : tes
jeux préférés, toutes époques confondues,
ça serait quoi ?
Pas
du tout dans l'ordre : Tetris
/ Zelda
/ Mario
/ Shenmue
/ Katamari Damacy / Cossaks
/ Dynasty et Samurai Warriors
/ God of War / Uncharted /
Heavy Rain / GTA
/ Dragon Quest / Final
Fantasy / Shining
Force / Sim
City / Gitaroo Man / Bully.
Quelle
est la période de l'histoire du jeu vidéo que
tu préfères ?
Toutes. Chaque période a été riche en innovations,
en émotions. Nous sommes encore dans l'invention. Et
dans l'incompréhension, pour tous ceux qui ne sont pas
dans les jeux vidéo. Tant mieux, il n'y a rien de pire
qu'une culture établie.
Quel
regard as-tu sur le paysage du jeu vidéo d'aujourd'hui
? Et sur les jeux d'aujourd'hui en eux-mêmes ?
Rien
n'est écrit, même aujourd'hui. Et c'est ce qui
est merveilleux, qui fait que le jeu vidéo est vivant.
L'instant
Madame Irma de l'interview : le futur du jeu vidéo, tu
le vois comment ?
Hélas,
je ne suis pas Madame Irma, sinon je serais riche... surtout
dans le domaine du jeu vidéo.
À
propos de la musique
On
connait également ta passion pour la musique. Quel style
de musique pratiques-tu ? De quel(s) instrument(s) joues-tu
?
Chant, guitare, claviers.
Si
je te demandais quels seraient les 5 disques cultes que tu emmènerais
avec toi sur une île déserte, tu penserais à
quoi ?
Ween, Beatles, Miami, Bowie, Mozart. Désolé, c'est
pas des disques, mais ce serait un disque de chacun de ces artistes...
Mince, j'ai oublié Joe Hisaishi.
On
te doit également pas mal de reprises de musiques de
jeu vidéo, à commencer par les génériques
de Télévisator 2... Racontes-nous un peu l'histoire
de ces reprises.
En
fait, j'avais un groupe à l'époque qui s'appelait
Madd Murdock. En sortant de Player One,
je courais en studio, répéter, ou jouer sur scène...
Quand on a fait Télévisator 2,
les Drevet (Cyril et Patrice) ont décidé de confier
l'habillage de l'émission à Hugues Martin et Jean-Philippe
Astoux, deux petits nouveaux au magazine qui voulaient faire
du cinéma. Comme ils faisaient l'image, il fallait du
son et je me suis naturellement retrouvé à proposer
des musiques. Là, on s'est dit qu'il fallait qu'on joue
à notre manière ces musiques de jeu fabuleuses.
Du coup, on a fait Street
Fighter façon Madd Murdock, et ensuite on
a enchainé sur Sonic,
Castlevania,
Mario,
Starfox.... Tout le groupe adorait ça,
même si tous n'étaient pas vraiment des gamers.
Du coup, on a été parmi les premiers à
faire des reprises « personnalisées » de
musiques de jeu..
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Le
groupe Madd Murdock, avec Matt au centre
(Photo Franck Guillon, art Eric Antolinos). |
Matt
durant un concert à Avignon
(Photo Jipé Truong). |
On
se rappelle également du fameux Hors-Série de
Player One sur la musique de jeu vidéo, vendu avec un
CD à l'intérieur, avec à la fois des morceaux
originaux issus de jeux comme Earthworm Jim ou Sparkster, mais
également des reprises à toi. N'était-ce
pas trop dur de mettre un tel projet sur pied à l'époque
? Serait-ce à nouveau faisable aujourd'hui ?
C'est
un peu la suite de la réponse précédente,
mais aujourd'hui, ce serait faisable en passant au niveau supérieur...
Il y a des milliers de manières d'aborder la culture
du jeu par la musique, et le contraire d'ailleurs. Mais plutôt
que de continuer à être bavard inutilement, je
vous conseille L'entretien de Rod Pulsar. Cherchez
sur le net : le mec a fait la musique, les textes, les voix,
et tout est lié aux jeux vidéo. Ce n'est qu'un
exemple parmi tant d'autres...
Sur
Grospixels, on a également la chance d'avoir des musiciens
qui s'essaient aux reprises de musiques de jeu vidéo
avec les Gromix du site (disponibles juste là).
Qu'en dis-tu ? Et Matt Murdock en guest star de luxe dans les
Grosmix de Grospixels, c'est pour quand ? :)
Je
découvre peu-à-peu votre univers... Laissez-moi
un peu de temps. Juste un truc à dire : ne soyez pas
trop respectueux. La reprise est un échange, il faut
emmener sa personnalité. Par exemple, avec Madd Murdock,
on était juste parti de l'ambiance de R-Type
pour faire un titre, et on avait fait Fascinated, très
éloigné de la musique de base, mais qui est une
chanson à la gloire des shoot'em up. Pour ce qui est
de cette apparition en guest star, pas de luxe du tout d'ailleurs,
c'est comme vous voulez...
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La
fameuse Compil Player one, avec le magazine Hors-Série
et le CD. |
À
propos de Matt MURDOCK aujourd'hui
Quelle
est ton actualité pour cette année 2010 ?
Fermeture
de ma société. La loose, l'horreur.
Dans
quel domaine aura-t-on le plus de chances de te voir cette année
? Musique ou jeu vidéo ?
Difficile
à dire. Si c'est possible dans la musique, alors ça
sera musique...
Et
si je te demandais, pour finir, si tu serais prêt à
ressusciter Player One aujourd'hui (en magazine papier, en site
web, en émission télé...), tu en penserais
quoi ?
Partant,
à fond. Ce serait bien... Mais bon, comme dans la chanson
Fascinated : Improvise to survive... La vie, c'est
un peu un shoot'em up, non ?
Matt,
merci pour ta gentillesse et à bientôt.
Jika