

Vadim Gerasimov et Alexey Pazhitnov
Chef d'œuvre entre les chef d'œuvres, Tetris est un des rares jeux qui n'aient jamais fait l'objet de la moindre critique. Sa popularité est
universelle. À la fois très simple et très difficile, il a été adapté
sur tous les systèmes informatiques connus de l'homme, et s'est vendu à des millions d'exemplaires
à travers le monde, sous tous formats possibles. Ses graphismes
simples, son principe compréhensible instantanément, son charme délicieusement soviétique
(ça change des US et du Japon) en ont fait un classique dès sa sortie en 1986. Le
but du jeu est de guider dans leur chute des formes géométriques composées de quatre
carrés (d'où le nom du jeu), en les emboîtant le mieux possible pour ne pas avoir
de trous dans l'empilement qui monte peu à peu. À chaque fois qu'un alignement de carrés
est formé sur toute la largeur de l'aire de jeu, il disparaît et l'édifice descend
d'une ligne. Lorsque celui-ci arrive assez haut de l'écran, la partie est finie. De nouvelles pièces
arrivent à l'infini, et elles tombent de plus en plus vite, de sorte que le joueur est progressivement
sous pression, ce qui fait tout le plaisir. À noter que le jeu comporte 7 formes de pièces à
empiler différentes qui apparaissent aléatoirement, Pazhitnov ayant lu dans un article sur
le cerveau humain que la mémoire immédiate d'un être humain moyen peut mémoriser
instantanément un maximum d'éléments estimé en moyenne à 7.
En parallèle de son incroyable succès,
Tetris a donné lieu à une des plus passionnantes batailles juridiques de l'histoire du jeu
vidéo. Cette histoire typique de cette industrie se finit bien, alors elle vaut le coup d'être
racontée.
Juin 1985
En observant un casse-tête en bois nommé Pentomino (qui consiste à emboîter
sans laisser d'espace vide des pièces composées de 5 carrés, la difficulté
étant de toutes les faire entrer un espace rectangulaire), Alexey Pazhitnov imagine Tetris et le
programme sur un ordinateur Electronica 60 à l'institut des sciences informatiques de Moscou, où
il travaille. Le jeu est adapté sur IBM PC par Vadim Gerasimov, et des copies en circulent rapidement
dans tout Moscou. Pazhitnov devient une petite célébrité locale. Si pour le Pentomino
une formule mathématique permet de calculer des combinaisons gagnantes, Tetris se termine systématiquement
par une défaite pour le joueur, l'intérêt se situant alors dans la tenue d'un classement
des meilleurs scores.
Juillet 1986
La version PC de Tetris arrive à Budapest,
Hongrie, où elle est adaptée sur Apple II et Commodore 64 par des programmeurs locaux. Ces
version attirent l'attention de Robert Stein, président de la société de logiciels
anglaise Andromeda Software. Il compte acheter les droits de la version PC directement à Pazhitnov,
et ceux des version Apple II et C64 a leurs auteurs, et prend contact avec la société Mirrorsoft
et sa filiale américaine Spectrum Holobyte, propriétés de la fondation Pergamon du
milliardaire et magnat de la presse Robert Maxwell.
Novembre 1986
Stein négocie un contrat avec l'institut
des sciences informatiques de Moscou. À ce moment, il n'a pas obtenu l'accord de Pazhitnov, mais se rend
tout de même à Moscou pour la signature. Il revient les mains vides, dans l'incapacité
de se mettre d'accord avec ses interlocuteurs, mais décide de continuer à vendre des licences
pour toutes les version de Tetris en attribuant l'idée du jeu aux développeurs Hongrois
qui l'ont adapté sur Apple II et C64.
Juin 1987
Stein dépose Tetris, et obtient le droit
de vendre des licences pour l'adapter sur IBM PC et compatibles, ainsi que sur tout autre système.
Bien que n'ayant jamais signé d'accord avec les Russes, il possède officiellement Tetris.
Janvier 1988
Tetris version Mirrorsoft pour micro-ordinateurs.
Des versions de Tetris pour micro-ordinateur
éditées par Mirrorsoft en Europe et Spectrum Holobyte aux USA sont commercialisées.
Les critiques sont dithyrambiques et les ventes explosent. Bien que le jeu soit bourré de références
visuelles à la Russie, pas un kopek n'y est retourné.


Images de la version Mac
Dans une interview pour les CBS Evening News, Pazhitnov révèle
la magouille de Stein, et le monde entier connaît le vrai visage du créateur de Tetris. Une
nouvelle compagnie Russe, ELORG (Electronorgtechnica), reprend les négociations avec Stein. Le président d'ELORG, Alexander Alexinco, exige que Stein le dédommage
pour son vol de propriété intellectuelle et lui achète réellement les droits
de Tetris pour pouvoir en continuer l'exploitation commerciale.
Mai 1988
Après des mois de palabres, un contrat
est signé entre Stein et ELORG. Il stipule que le jeu ne sera
adapté que sur micro-ordinateur, interdisant à Stein de vendre les licence de toute adaptation
en jeu d'arcade, sur consoles ou en jeu portable LCD. Pendant ce temps, la version Mirrorsoft de Tetris atteint la première place des ventes de jeux vidéo aux USA et en Angleterre.
Juillet 1988
Stein rencontre Alexinko à Paris pour
discuter des droits d'une adaptation en jeu d'arcade. Alexinko n'a toujours pas reçu le premier
sou de Stein. Pendant ce temps, Mirrorsoft et sa filiale Spectrum
Holobyte revendent en même temps la licence de Tetris, sans se concerter, Spectrum Holobyte à
Bullet-Proof Software pour le Japon, et Mirrorsoft à Atari pour les USA. Atari
et Bullet-Proof se lancent alors dans une bataille juridique à laquelle Stein se retrouve mêlé... Après maintes discussions et arrangements entre avocats, et Stein
ayant omis de mentionner ses accord avec ELORG, il est arrangé qu'Atari pourra sortir une version
arcade et une version NES (sous le label Tengen), pour les USA. Henk Rogers, président de Bullet-Proof,
devient seul propriétaire de la licence pour le Japon, dans le but d'adapter le jeu sur Famicom (le nom de la NES au Japon).
Tetris pour Famicom.
Novembre 1988
La Game Boy est en cours de développement.
Le président de Nintendo of America, Minoru Arakawa, veut que Tetris soit inclus avec la console.
Il propose à Henk Rogers de s'occuper de l'adaptation. Rogers contacte Stein, mais essuie un refus,
alors il décide de négocier avec ELORG, en Russie. Le fils de Robert Maxwell, Kevin, se
rend aussi à Moscou pour essayer de mettre de l'ordre dans cet imbroglio de droits et de licences.
Stein, qui sent le mauvais temps venir, suit les deux hommes dans la capitale soviétique.
21 Février 1989


Tetris (Mirrorsoft) sur Mac classic
Rogers rencontre le représentant d'ELORG,
Evgeni Belikov. Il gagne la confiance de ce dernier et de Pazhitnov, et obtient un contrat. Quelques jours
plus tard, Rogers, pour montrer de quoi ses développeurs sont capables, fait une démonstration
de la version Famicom estampillée Bullet-Proof Software auprès des Russes. Belikov est éberlué
: ELORG n'a jamais donné son accord pour une version sur console (les accords avec Stein signés
en Mai 88 ne concernaient qu'une adaptation sur micro-ordinateurs). Rogers explique qu'il a obtenu la
licence initialement prévue pour Tengen, mais Belikov n'a jamais entendu parler de cette société.
Rogers apaise les Russes en leur racontant toute l'histoire, et les dédommage au moyen d'un pourcentage
sur les cartouches de Tetris pour Famicom déjà vendues, et sur les ventes à venir.
En mettant ELORG de son côté, et soutenu par Nintendo, il espère à terme obtenir
une licence mondiale pour l'adaptation sur consoles, aux dépends de Tengen, donc d'Atari.
Quelques jours plus tard, Stein rencontre à son tour ELORG. Belikov
lui fait signer un avenant au contrat initial définissant avec plus de précision le terme
de micro-ordinateur comme "tout appareil équipé d'un clavier, d'un lecteur de disquette
ou d'un disque dur et d'une unité centrale", afin qu'il ne puisse plus faire d'amalgame avec les
consoles. Stein ne réalise pas que Belikov est manipulé par Rogers qui veut obtenir l'exclusivité
sur l'adaptation console. 3 jours plus tard, ayant pris conscience de son erreur, il se rabat, ses droits
sur l'adaptation micro n'étant plus guère juteux, sur la possibilité encore inexploitée
d'adapter Tetris en borne d'arcade, et négocie un contrat à ce sujet avec Belikov.
22 Février 1989
Kevin Maxwell arrive au siège d'ELORG.
Belikov lui montre la cartouche de la version NES qu'Atari compte lancer sur le marché americain
et lui demande des explications. Maxwell répond qu'il n'a jamais eu vent de cette adaptation et
qu'il s'agit certainement d'un jeu pirate. Peut-être qu'il ment, mais toujours est-il qu'il désire
acheter concrètement tous les droits de Tetris. Belikov lui répond qu'il vendra chaque licence
au plus offrant entre lui et Rogers, c'est-à-dire entre l'empire financier de Robert Maxwell et
Nintendo.
Au final, le bilan de cette lamentable lutte
pour le profit est le suivant :
- Maxwell est toujours dans la course si ses offres sont suffisantes.
- Belikov se retrouve seul propriétaire légitime des droits
de Tetris sur console, Maxwell ayant reconnu que les version déjà produite étaient
des copies pirates dont il ne revendique pas les droits.
- Stein s'en tire avec les droits de la version arcade.
- Henk Rogers peut rendre compte aux autorités de Nintendo of America
(c'est-à-dire Arakawa) que la licence console leur est accessible s'ils offrent le meilleur prix.
Peu après, Bullet-Proof Software obtiendra l'adaptation du jeu sur Game Boy pour 10 millions de
dollars.
15 Mars 1989
Henk Rogers retourne à Moscou mandaté
par Arakawa pour faire une offre gigantesque sur les droits de Tetris sur NES et les autres consoles Nintendo
à venir. Belikov accepte, l'offre étant supérieure à celle de Mirrorsoft.
Arakawa et le directeur exécutif de Nintendo of America, Howard Licoln, les rejoignent.
22 Mars 1989
Un contrat est finalisé entre ELORG et
Nintendo, spécifiant que les Russes viendront témoigner en faveur de Nintendo dans l'hypothèse
où Stein et Maxwell les attaqueraient en justice à l'issue de la signature. La somme versée
sur le champ à ELORG varie entre 3 et 5 millions de dollars selon les témoignages. Belikov
annonce par téléphone à Stein qu'il a vendu à Nintendo les droits sur une
adaptation console qu'il avait indûment monnayés.
31 Mars 1989
Howard Lincoln envoie un fax à Atari pour
demander d'arrêter d'urgence la fabrication des cartouches Tetris pour NES. Les dirigeants d'Atari
et Maxwell sont furieux. Tengen répond à Licoln que la licence pour les USA leur appartient
depuis que Mirrorsoft la leur a vendue, vente que Kevin Maxwell a pourtant démentie auprès
d'ELORG.
La version de Tetris d'Atari, interdite.
13 Avril 1989
Tengen dépose le copyright des "créations
audiovisuelles, du code de programmation et de la bande sonore" de l'adaptation de Tetris sur NES. Le
copyright déposé ne mentionne ni le nom d'Alexey Pazhitnov ni les droits de Nintendo sur
le jeu. Pendant ce temps, Robert Maxwell tente d'user de ses relations
et de l'influence de son empire de presse écrite pour se réapproprier Tetris. Il contacte
les gouvernements russe et britannique, leur demandant d'intercéder en sa faveur dans l'affaire.
Un combat entre le gouvernement Russe et ELORG commence, Maxwell obtenant la garantie de Mikhail Gorbatchev
lui-même qu'« il n'y a plus à s'inquiéter de cette compagnie Japonaise ».
Fin Avril, Lincoln se rend à Moscou et apprend qu'ELORG est dans le
collimateur du Kremlin. Il apprend par ailleurs que Tengen poursuit Nintendo en justice. Le
jour suivant, il rencontre Belikov, Pazhitnov et les autres dirigeants d'ELORG pour s'assurer que le contrat
qu'il a signé avec eux est inattaquable. À l'issue de la réunion,
Nintendo demande que l'affaire passe en jugement et une enquête est ouverte.
17 Mai 1989
En dépit de la bataille juridique qui
s'annonce, Tengen sort sa version de Tetris pour NES et s'offre une publicité pleine page dans
le magazine USA Today.
Juin 1989
Le procès Tengen contre Nintendo commence. Les avocats se battent sur un point de détail particulier : la console
Nintendo NES est-elle considérée comme un micro-ordinateur ou non, auquel cas les accords
initiaux entre Belikov et Stein n'empêchaient pas ce dernier de vendre à qui il entendait
une licence pour adapter Tetris sur ce support. Atari argue du fait
que la NES était censée à l'origine être transformable en micro-ordinateur
grâce à son port d'extension. La preuve en est que son appellation originale Japonaise est
Famicom, ce qui est l'abréviation de "Family Computer". La
réponse de Nintendo est qu'ELORG n'a jamais eu l'intention de vendre les droits de Tetris. L'accord
qu'ils ont donné à Stein avait pour but de légitimer les versions de Tetris déjà
vendues, et non pas d'en voir apparaître de nouvelles. Le but d'ELORG était avant tout de
récupérer le jeu et de lui redonner sa "nationalité" russe.
15 Juin 1989
Le juge Fern Smith déclare que pour lui,
Mirrorsoft et Spectrum n'ont jamais reçu l'autorisation explicite d'ELORG d'exploiter le jeu sur
consoles. Nintendo sort grand vainqueur du procès.
21 Juin 1989
Les versions Tengen de Tetris sont retirées
de la vente. Plusieurs centaines de milliers d'entre elles gisent dans un hangar.
Juillet 1989
La version officielle par Nintendo.
La version Nintendo de Tetris est commercialisée.
3 millions d'exemplaires en sont vendus aux USA. Au même moment, la Game Boy se voit accompagnée
dans son carton d'emballage de Tetris. D'appels en contre-appels,
le procès entre Nintendo et Atari sur Tetris ne s'achèvera qu'en 1993.
Atari a finalement, grâce aux droits acquis
par Stein, sorti une version arcade de Tetris qui s'est vendue à 20.000 exemplaires. On ne sait
ce que sont devenues les cartouches Tengen restées invendues, bien qu'il soit probable qu'elles
aient été détruites. Robert Stein aura en tout
gagné 250.000$ grâce à Tetris. Il aurait pu en retirer plus, mais il a eu du mal par
la suite à obtenir les royalties que Mirrorsoft et Atari lui devaient, après leur défaite
au tribunal.
Après un dernier accord passé, c'est finalement Spectrum Holobyte
qui possède les droits de Tetris pour micro, bien que ceux-ci ne représentent rien en comparaison
de ce que le jeu a rapporté sur console. Aujourd'hui, Robert
Maxwell est mort dans des circonstances troublantes, alors que ses agissements comportent encore beaucoup
de zones d'ombres. Mirrorsoft a disparu.
Les grands gagnants de l'affaire sont donc Henk Rogers, président
de Bullet-Proof Software, et Nintendo of America. Combien Tetris a-t-il rapporté en tout à
Nintendo ? Difficile à dire, car les interminables procès ont été coûteux.
De plus, Tetris peut ou pas être considéré responsable du succès de la Game
Boy. Quoi qu'il en soit, 30 millions de cartouches du jeu ont été
fabriquées.
Quant aux Russes, aucun d'entre eux ne s'est
enrichi grâce à Tetris. Seul le gouvernement Russe a un peu profité du regain de popularité
de leur pays que le jeu à suscité. Après l'éclatement
du bloc Soviétique, les membres d'ELORG se sont retrouvés disséminés aux quatre
coins du pays. Alexey Pazhitnov n'a, pendant des années, pas
touché un rouble de l'exploitation mondiale de son bébé, ELORG étant dans
l'incapacité de faire reconnaître ses droits. En récompense
pour son travail, l'institut des sciences informatiques de Moscou lui a offert un PC-286 en 1996, ainsi
qu'un appartement de fonction. Heureusement, il a maintenant fondé
la Tetris Company LLC, et grâce à un accord signé avec Henk Rogers, il touche des
royalties pour sa création.
Laurent