

Sauf indication contraire, les captures d'écran de cet article proviennent
de la version Amiga du jeu
La petite Giana et sa sœur Maria
font parties des personnages les plus attachants qu’on ait vus dans un jeu vidéo.
Et pourtant, leur apparition sur Commodore 64 en septembre 87 déclencha
des foudres juridiques qui aboutirent au retrait du jeu de la vente. L’explication
est simple : Great Giana Sisters, développé par le programmeur Armin
Gessert, le graphiste Manfred Trenz et le musicien Chris Huelsbeck
(formant le studio Time Warp), est une copie de Super
Mario Bros, et Nintendo n’a guère
apprécié la chose. L’histoire est bien connue. Pourtant, ce jeu
est une petite merveille qu’aucun possesseur de C64, d’Amiga ou de ST n’a pu oublier.
Des faussaires de génie

Les deux pochettes du jeu : version C64, plutôt
impertinente ("The brothers are history" !), et version 16-bits, bien plus dans
l'esprit du jeu
L'éditeur allemand Rainbow
Arts, avant de devenir une valeur sûre sur Amiga, s'est d'abord caractérisé
sous l'influence de son co-fondateur Marc Ulrich par une politique de plagiat
et un marketing provocant. The Great Giana Sisters n'est pas le seul
exemple : début 88, Katakis, un clone de R-Type
signé Manfred Trenz sur C64 (porté sur Amiga par Holger Schmidt),
provoqua la colère d’Activision, détenteur des droits pour adapter
la célèbre borne d’arcade. Tout comme The Great Giana Sisters,
Katakis se caractérisait par une réalisation magnifique
qui fut certainement pour beaucoup dans l’acharnement avec laquelle l’éditeur
de Pitfall le fit retirer de la vente, craignant
probablement de ne pas pouvoir faire mieux. La preuve en est qu'Activision décida
un an plus tard de faire appel à l'équipe derrière Katakis
pour réaliser l'adaptation officielle sur micros 8 et 16-bits, excellente
au demeurant.


Armin Gessert, Manfred Trenz et Chris Hueslbeck
Ainsi, l'histoire a surtout retenu
que l'attitude un peu suicidaire de Rainbow Arts eut le mérite de révéler
des développeurs surdoués, capables de s'approcher du niveau de
qualité des grands studios japonais dans des délais serrés
et avec des moyens bien moindres. Rainbow Arts et toutes les équipes qui
gravitaient autour sont devenus des valeurs sûres, et Manfred Trenz
(Turrican et ses descendants, Rendering
Ranger) ainsi que Chris Huelsbeck (un des plus grands musiciens ayant
officié sur Amiga) ont connu une carrière fabuleuse. Armin Gessert
(décédé en décembre 2009 d'une crise cardiaque) est
d'avantage resté dans l'ombre, sans pour autant être inactif dans
le bizness des jeux vidéo puisqu'il a fondé en 1994 le studio Spellbound
Interactive, responsable à partir de 2001 des jeux Desperados 2:
Cooper's Revenge et Desperados: Wanted Dead or Alive sur PC.
L’objet du délit


Revenons à l’objet de cet articleà
savoir le pendant féminin, et surtout non exclusif aux consoles Nintendo,
de Super Mario Bros. Car c’est bien de cela qu’il s’est agi : permettre
aux joueurs ne possédant pas de NES de pouvoir jouer à cette quintessence
du jeu de plate-forme qu’est SMB. Et si Nintendo s’est inquiété
de voir diffuser un tel titre, par un éditeur qui était encore de
seconde zone à l’époque, c’est bien parce que la qualité
du jeu approchait dangereusement celle de son produit phare.
La petite Giana s’est réveillée ce matin dans un monde étrange
où la gravité est très réduite (elle peut faire des
bonds immenses) et plein d’ennemis à l’apparence pourtant sympathique veulent
la tuer. Comment s’en sortira-t-elle ? La réponse se trouve vers la droite
de l’écran, unique direction de ses recherches.

Dès le début de
partie, deux choses sautent aux yeux : les auteurs du jeu n’ont pas cherché
à cacher la parenté de leur bébé. Les couleurs, l’agencement
des décors et les mouvements des ennemis sont calqués à 99%
sur les premiers niveaux de SMB. Seules changent les deux héroïnes
(que les joueurs dirigent chacun leur tour, le jeu à deux simultanément
n’étant pas prévu), et leurs mouvements et modes d’attaque et de
défense. La gravité réduite du monde dans lequel le jeu se
déroule entraîne une grande inertie de mouvement (les héroïnes
continuent de glisser dans la direction du déplacement lorsqu’on lâche
le joystick), et la possibilité de faire des sauts plus ou moins longs
en fonction de l'élan pris avant l'impulsion (le phénomène
est ici encore plus marqué que dans un Mario). Beaucoup d’obstacles sont
ainsi faits pour exploiter ces déplacements parfois difficiles à
maîtriser : larges trous à sauter, suivis de petites plates-formes
sur lesquels il faut atterrir en précision et freiner tout de suite en
compensant l’inertie par un léger mouvement inverse… Une Giana Sister,
ça se pilote ! Et quelques heures de vol sont nécessaires pour bien
tout maîtriser. Notons qu'il n'y a pas de commande d'accélération
comme chez Mario. D'autre part, il n'y a pas de bouton pour les sauts, ceux-ci
se font en pressant le joystick vers le haut. Pour qui a été formé
au jeu de plate-forme avec la NES et la Master
System cela passera pour un archaïsme difficilement tolérable,
mais sur C64, CPC, Amiga et ST c'était la norme, les joysticks utilisés
avec ces micros n'ayant le plus souvent qu'un seul bouton.
La plupart du temps, en dehors du franchissement
d’obstacles, les sœurs ramassent des rubis ou des diamants, et donnent des coups
de tête, par en dessous, dans de petits murs de briques pour en extraire
des bonus de points ou des armes. Elles sont également confrontées
à une faune des plus hostiles.

Il y a 14 ennemis différents,
qui ont pour la plupart une allure franchement indescriptible. Il faut les voir.
Certains surgissent subitement, ce qui oblige, vu la difficulté pour s’arrêter,
à une grande vigilance. Heureusement, les sœurettes peuvent se défendre.
Tout d’abord en sautant sur la tête des méchants, dans la pure tradition
Mario, ou en ramassant des armes extraites des murs de briques. Celles-ci permettent
d’avoir un degré plus ou moins élevé d’agressivité.
La première (une sorte de ballon multicolore) transforme les sœurs
en petites punkettes échevelées. Elles sont alors capables de détruire
les murs de briques d’un coup de tête, tuant du même coup tout ennemi
se trouvant dessus. Une autre arme, l’éclair, permet de lancer des projectiles.
Le double éclair rend ces projectiles capables de rebondir sur toute surface
jusqu’à détruire un ennemi. Une fraise permet de lancer ces projectiles
dans plusieurs directions.
Il est aussi possible, toujours en tapant dans les murs de briques, de trouver
des bombes, qu’on peut actionner au moyen de la barre espace et qui détruisent
tout ennemi présent à l’écran, ainsi que des montres qui
stoppent les mouvements des ennemis pendant un court instant, permettant parfois
de se sortir d’une mauvaise passe. Signalons enfin les gouttes d’eau, qui rendent
les sœurs insensibles au feu pendant quelques instants, et les sucettes qui accordent
une vie supplémentaire, autant d'idées qui montrent que les développeurs
ont su malgré tout ajouter quelques touches personnelles au gameplay.
Un jeu qui n’a pas volé sa réputation
La panoplie de bonus, d’armes
et d’ennemis est complète et fait du jeu une alternative de qualité
à SMB. Même les passages secrets sont là : il y en
a un à chacun des 32 niveaux. La maniabilité, une fois admise son
importante inertie, est parfaite et permet d’acquérir une maîtrise
totale sur l’héroïne dirigée. La difficulté est dans
l’ensemble abordable, mais on a tendance à dilapider les vies dans les
premiers niveaux, ce qui s’avère fatal par la suite (pas d’option continue).
Rigueur, concentration, patience et adresse sont les maîtres mots si on
veut réussir, d’autant que contrairement à Mario les soeurettes
meurent au moindre contact avec l’ennemi, même si elles ont déjà
une arme. Au final, malgré son level-design quasi-identique, The Great
Giana Sisters n'a pas tout à fait la même manière que
son modèle de se rendre difficile.

L’animation est parfaitement fluide,
quelque soit la version choisie. Les graphismes réussissent à faire
oublier qu’on est si proche de Super Mario Bros sur NES grâce à
la sympathie qu’attirent les deux héroïnes. La musique, quant à
elle, est à compter parmi les premières compositions décisives
de Chris Huelsbeck. Un musicien de grand talent, capable de s’adapter à
tous les styles de jeux tout en sachant se faire reconnaître dès
les premières mesures.
A noter que The Great Giana Sisters est
un des rares jeux dont la réalisation soit aussi satisfaisante sur 8-bits
que sur 16-bits sans que ces derniers n’aient été négligés.
Il est même souvent dit que la version initiale sur C64 est la meilleure.
Il est indéniable que les graphismes y sont un peu plus pixelisés,
mais la musique au format SID a un parfum particulier, qui semble mieux convenir.
Quoiqu’il en soit, la version Amiga est excellente, tout comme celle sur ST bien
que sur cette dernière le scrolling ne soit pas permanent (le décor
défile par blocs lorsqu'on atteint la gauche de l'écran). Il s’agit
d'un des tout-meilleurs jeux de plate-forme apparus sur ces deux machines.
Gianamania
Comment,
après avoir été retiré de la vente quelques semaines
après sa sortie, The Great Giana Sisters est-il devenu si populaire
que des sites web entiers lui soient aujourd’hui consacrés ? Eh bien il
faut d’abord savoir que le procès intenté par Nintendo n’a eu comme
verdict qu’une interdiction du jeu en dehors du territoire allemand. Outre Rhin,
donc, le jeu a continué a circuler librement. La qualité incroyable
du travail réalisé par Time Warp et le piratage généralisé
sur micros 8 et 16-bits ont fait le reste. Un titre introuvable dans le commerce,
c’est un double intérêt pour le collectionneur de jeux copiés.
D’abord il y a l’attrait de l’interdit, de la gratuité, et en plus le fait
de faire circuler le jeu en copie est presque légitime, car du coup c’est
le seul moyen d’en faire connaître la qualité au plus grand nombre.


Version C64
Il se passa la même chose pour la conversion de Rainbow
Islands sur Amiga et ST. Après avoir été finalisée,
sa sortie fut repoussée en raison d'un changement d'éditeur (de
Firebird vers Ocean). Le temps que la situation se résorbe, une fuite avait
permis que la majeure partie des possesseurs de ST et d’Amiga aient mis la main
sur la version Firebird et puissent témoigner de la réussite du
jeu, ce qui contribua certainement à son succès commercial. Dans
le cas de The Great Giana Sisters, l’effet fut très bénéfique
pour Rainbow Arts, dont les jeux originaux sortis par la suite purent se parer
de la mention tacite "par l’éditeur de Great Giana Sisters, le
jeu qui a fait trembler Nintendo".
Descendance
En 1990 est sortie une suite à
The Great Giana Sisters, sur micros 16-bits uniquement, intitulée
Hard’n’Heavy (programme et graphismes : Andreas Escher, Thomas Brockhage,
Volker Eloesser). Le principe est le même, sauf que cette fois, le jeu se
déroule dans un univers futuriste, et les personnages sont des petits robots
dont seule la page de présentation du jeu nous révèle l'aspect
féminin.
En dépit d’une réalisation parfaite et d’une musique fabuleuse de
l’ami Hueslbeck, Hard’n’Heavy n'a obtenu que des critiques mitigées,
car à sa sortie le concept Super Mario avait déjà considérablement
évolué, et la différence entre cette suite et le premier
volet n'est pas aussi marquée. Un coup manqué (édité
par reLINE Software, qui récupérait souvent les miettes de Rainbow
Arts) qui n’a en rien permis de faire oublier nos deux petites sœurs bien aimées.
Du reste, après quelques mois de commercialisation, les avocats de Nintendo
ont menacé reLINE de nouvelles poursuites judiciaires, et même si
les similitudes avec Super Mario Bros sont cette fois moins frappantes,
l'éditeur à préféré jeter l'éponge avant
que ça n'aille trop loin. Hard'n'heavy s'est alors retrouvé
à son tour banni des rayons des distributeurs, ce qui a achevé d'en
faire un des grands oubliés de l'ère Amiga (même dans le forum
GP, personne ne le connaissait, c'est vous dire !).
Hard'n'Heavy et The Great Giana Sisters DS
En 2009, l'éditeur allemand
DTP Entertainment a commandé à Spellbound Interactive un remake/revival
sur DS qui s'intitule The Great Giana Sisters DS. C'est hélas le
dernier jeu sur lequel Armin Gessert ait travaillé. Sorti uniquement en
Europe et en Australie, il s'agit d'un jeu de plate-forme assez différent,
et très joli qui plus est (les graphismes sont superbement colorés
et lisibles), mais il est possible d'y débloquer des niveaux possédant
l'architecture de ceux du jeu original.


Cette fois, les développeurs ont pris soin d'éviter qu'on puisse
les accuser de plagier directement SMB : les niveaux se parcourent aussi
bien verticalement qu'horizontalement, et l'accent est davantage mis sur l'exploration
que le franchissement d'obstacles, grâce notamment à deux nouvelles
capacités : s'enfermer dans une bulle de chewing-gum pour s'élever
dans les airs et faire gicler des bouteilles de soda pour détruire certains
murs ou éteindre des flammes. La difficulté est toute relative,
voire inexistante si on n'essaie pas de collecter les cristaux rouges placés
dans chaque niveau, mais ce serait passer à côté de tout l'intérêt
du jeu... Et si on les collecte, les deux derniers mondes sont juste corsés
comme il faut. Avec sa maniabilité restée simple et ses superbes
musiques qui reprennent et développent le thème de l'original en
de multiples variations tout en conservant des sonorités comparables, cet
excellent titre restitue bien le charme des jeux de plate-forme européens
des eighties, y ajoutant simplement une exécution irréprochable
(et un bouton de saut !). Un des meilleurs jeux de pûre plate-forme 2d sur
DS, d'autant qu'il n'y en a -étonnamment- pas tant que ça sur cette
console.
Signalons par ailleurs une version multi-joueurs de The Great Giana Sisters
sur C64 intitulée Giana Family (jouable sur émulateur),
disponible à cette adresse : http://www.stud.uni-hambourg.de/users/a
kahn/
Conclusion
Vous lirez souvent que The Great Giana Sisters n'est rien de plus qu'un
plagiat, qu'il n'arrive pas à la cheville du maître, et autres banalités
méprisantes. D'une part c'est contestable, et d'autre part quel intérêt
? Super Mario Bros s'est vendu à 40 millions d'exemplaires, il
faut croire que le hold-up de Time Warp et Rainbow Arts ne lui a pas causé
grand tort... En revanche, il aura laissé de jolis souvenirs à quelques
centaines de milliers d'utilisateurs de C64 et d'Amiga.
Laurent