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The Great Giana Sisters

Année : 1988
Système : C64 – Amiga – ST
Développeur : Time Warp
Editeur : Rainbow Arts
Auteurs : Armin Gesert – Manfred Trenz – Chris Huelsbeck
Support : disquette

 


Les captures d'écran de cet article proviennent de la version Amiga du jeu

La petite Giana et sa sœur Maria font parties des personnages les plus attachants qu’on ait vus dans un jeu vidéo. Et pourtant, leur apparition sur Commodore 64 en Septembre 88 déclencha des foudres juridiques qui aboutirent au retrait du jeu de la vente. L’explication est simple : Great Giana Sisters est un plagiat total de Super Mario Bros, et Nintendo n’a guère apprécié la chose. L’histoire est bien connue. Pourtant, ce jeu est une petite merveille qu’aucun possesseur de C64, d’Amiga ou de ST n’a pu oublier.
 

Des faussaires de génie


Les deux pochettes du jeu : version C64, très provocante ("The brothers are history" !), et version 16-bits, bien plus dans l'esprit du jeu

Il faut savoir tout de même que les auteurs de Great Giana Sisters, à savoir le programmeur Armin Gessert, le graphiste Manfred Trenz et le musicien Chris Huelsbeck (qui formaient le studio Time Warp) n’en étaient pas à leur coup d’essai dans le genre, puisqu’ils s’étaient déjà rendus responsables peu avant, début 88, de Katakis, un clone de R-Type qui provoqua la colère d’Activision, détenteur des droits pour adapter la célèbre borne d’arcade. Tout comme Great Giana Sisters, Katakis se caractérisait par une réalisation magnifique qui fut certainement pour beaucoup dans l’acharnement avec laquelle l’éditeur de Pitfall le fit retirer de la vente, craignant probablement de ne pas pouvoir faire mieux.


Armin Gessert, Manfred Trenz et Chris Hueslbeck

Cette politique un peu suicidaire de plagiat, et même de provocation (la petite sœur de Giana s’appelle Maria, il fallait quand même oser) a fini par porter ses fruits. Au lieu de les museler, les grands éditeurs se sont par la suite offert les services de ces développeurs allemands surdoués. Ainsi, la version Amiga de R-Type, l’officielle signée Activision, n’est rien d’autre que Katakis un peu relooké et débarrassé des quelques artifices qui le différenciaient de la borne d’origine. Rainbow Arts et tous les développeurs qui gravitaient autour sont devenus des valeurs sûres, et Manfred Trenz  (Turrican et ses descendants, Rendering Ranger) et Chris Huelsbeck (un des plus grands musiciens ayant officié sur Amiga) ont connu une carrière fabuleuse.
 

L’objet du délit

Mais revenons à l’objet de cet article, à savoir le pendant féminin, et surtout non exclusif aux consoles Nintendo, de Super Mario Bros. Car c’est bien de cela qu’il s’est agi : permettre aux joueurs ne possédant pas de NES de pouvoir jouer à cette quintessence du jeu de plate-forme qu’est SMB. Et si Nintendo s’est inquiété de voir diffuser un tel titre, par un éditeur qui était encore de seconde zone à l’époque, c’est bien parce que la qualité du jeu était propre à faire de l’ombre à leur produit phare.

La petite Giana s’est réveillée ce matin dans un monde étrange, ou la gravité est très réduite (elle peut faire des bonds immenses) et plein d’ennemis à l’apparence pourtant sympathique veulent la tuer. Comment s’en sortira-t-elle ? La réponse se trouve vers la droite de l’écran, unique direction de ses recherches.

Dès le début de partie, deux choses sautent aux yeux. Les auteurs du jeu n’ont pas cherché à cacher la parenté de leur bébé. Les couleurs, l’agencement des décors et les mouvements des ennemis sont calqués à 99 % sur les premiers niveaux de SMB. Seules changent les deux héroïnes (que les joueurs dirigent chacun leur tour, le jeu à deux simultanément n’étant pas prévu), et leurs mouvements et modes d’attaque et de défense. La gravité réduite du monde dans lequel le jeu se déroule entraîne une grande inertie de mouvement (les héroïnes continuent de glisser dans la direction du déplacement lorsqu’on lâche le joystick), et la possibilité de faire des sauts plus ou moins longs (le phénomène est ici encore plus marqué que dans un Mario). Beaucoup d’obstacles sont ainsi faits pour exploiter ces déplacements parfois difficiles à maîtriser : larges trous à sauter, suivis de petites plate-formes sur lesquels il faut atterrir en précision et freiner tout de suite en compensant l’inertie par un léger mouvement inverse… Une Giana Sister, ça se pilote ! Et quelques heures de vol sont nécessaires pour bien tout maîtriser.

La plupart du temps, en dehors du franchissement d’obstacles, les sœurs ramassent des rubis ou des diamants, et donnent des coups de tête, par en dessous, dans de petits murs de briques pour en extraire des bonus de points ou des armes. Elles sont également confrontées à une faune des plus hostiles.

Il y a 14 sortes d’ennemis, qui ont pour la plupart une allure franchement indescriptible. Il faut les voir. Certains surgissent subitement, ce qui oblige, vue la difficulté pour s’arrêter, à une grande vigilance. Heureusement, les sœurettes peuvent se défendre. Tout d’abord en sautant sur la tête des méchants, dans la pure tradition Mario, ou en ramassant des armes extraites des murs de briques. Celles-ci permettent d’avoir un degré plus ou moins élevé d’agressivité. La première (une sorte de ballon multicolore)  transforme les sœurs en petites punkettes échevelées. Elles sont alors capables de détruire les murs de briques d’un coup de tête, tuant du même coup tout ennemi se trouvant dessus. Une autre arme, l’éclair, permet de lancer des projectiles. Le double éclair rend ces projectiles capables de rebondir sur toute surface jusqu’à détruire un ennemi. Une fraise permet de lancer ces projectiles dans plusieurs directions.

Il est aussi possible, toujours en tapant dans les murs de briques, de trouver des bombes, qu’on peut actionner au moyen de la barre espace, et qui détruisent tout ennemi présent à l’écran, ainsi que des montres qui stoppent les mouvements des ennemis pendant un court instant, permettant parfois de se sortir d’une mauvaise passe. Signalons enfin les gouttes d’eau, qui rendent les sœurs insensibles au feu pendant quelques instants, et les sucettes qui accordent une vie supplémentaire.
 

Un jeu qui n’a pas volé sa réputation

La panoplie de bonus, d’armes et d’ennemis est très complète, et fait du jeu une alternative de qualité à SMB. Même les passages secrets sont là : il y en a un à chacun des 32 niveaux. La maniabilité, une fois admise ses petites bizarreries, est parfaite, et permet d’acquérir une maîtrise totale sur l’héroïne dirigée. La difficulté est dans l’ensemble abordable, mais on a tendance à dilapider les vies dans les premiers niveaux, ce qui s’avère fatal par la suite (pas d’option continue). Rigueur, concentration, patience et adresse sont les maîtres mots si on veut réussir, d’autant que contrairement à Mario, les soeurettes meurent au moindre contact avec l’ennemi, même si elles ont déjà une arme.

L’animation est parfaitement fluide, quelque soit la version choisie. Les graphismes réussissent à faire oublier qu’on est si proche de Super Mario Bros sur NES, grâce à la sympathie qu’attirent les deux héroïnes. La musique, quand à elle, est à compter parmi les premières compositions décisives de Chris Huelsbeck. Un musicien de grand talent, capable de s’adapter à tous les styles de jeux tout en sachant se faire reconnaître dès les premières mesures.

A noter que Great Giana Sisters est un des rares jeux dont la réalisation soit aussi satisfaisante sur 8-bits que sur 16-bits, sans que ces derniers n’aient été négligés. Il est même souvent dit que la version initiale sur C64 est la meilleure. Il est indéniable que les graphismes y sont un peu plus pixelisés, mais la musique au format SID a un parfum particulier, qui semble mieux convenir, surtout si l’on cherche une ambiance proche de SMB sur NES. Quoiqu’il en soit, la version Amiga est excellente, tout comme celle sur ST bien que sur cette dernière le scrolling ne soit pas permanent (le décor défile par blocs lorsqu'on atteint la gauche de l'écran). Il s’agit du premier jeu de plate-forme digne de ce nom à être apparu sur ces deux machines.
 

Gianamania

Comment, après avoir été retiré de la vente quelques semaines après sa sortie, Great Giana Sisters est-il devenu si populaire que des sites web entiers lui soient aujourd’hui consacrés ? Eh bien il faut d’abord savoir que le procès intenté par Nintendo n’a eu comme verdict qu’une interdiction du jeu en dehors du territoire allemand. Outre Rhin, donc, le jeu a continué a circuler librement. La qualité incroyable du travail réalisé par Time Warp et le piratage généralisé sur micros 8 et 16-bits ont fait le reste. Un titre introuvable dans le commerce, c’est un double intérêt pour le collectionneur de jeux copiés. D’abord il y a l’attrait de l’interdit, de la gratuité, et en plus le fait de faire circuler le jeu en copie est presque légitime, car du coup c’est le moyen d’en faire connaître la qualité au plus grand nombre. Il se passa la même chose pour la conversion de Rainbow Islands sur Amiga et ST. Après avoir été finalisée, sa sortie fut repoussée en raison d'un changement d'éditeur (de Firebird vers Ocean). Le temps que la situation se résorbe, une fuite avait permis que la majeure partie des possesseurs de ST et d’Amiga aient mis la main sur la version Firebird et puissent témoigner de la réussite du jeu, ce qui contribua certainement à son succès commercial. Dans le cas de Great Giana Sisters, l’effet fut très bénéfique pour Rainbow Arts, dont les jeux originaux sortis par la suite purent se parer de la mention "par l’éditeur de Great Giana Sisters, le jeu qui a fait trembler Nintendo".
 

Descendance et conclusion

En 1990 est sortie une suite à Great Giana Sisters, intitulée Hard’n’Heavy. Le principe est le même, sauf que cette fois, le jeu se déroule dans un univers futuriste, et les personnages sont des petits robots dont seule la page de présentation du jeu nous révèle l'aspect féminin. En dépit d’une réalisation parfaite, et d’une musique fabuleuse de l’ami Hueslbeck, Hard’n’Heavy n'a obtenu que des critiques mitigées, car à sa sortie, le concept Super Mario avait déjà considérablement évolué, et la différence entre cette suite et le premier volet n'étaient pas aussi marquée. Un coup manqué (édité par reLINE Software, qui récupérait souvent les miettes de Rainbow Arts) qui n’a en rien permis de faire oublier nos deux petites sœurs bien aimées. Du reste, après quelques mois de commercialisation, les avocats de Nintendo ont menacé reLINE de nouvelles poursuites judiciaires, et même si les similitudes avec Super Mario Bros sont cette fois moins frappantes, l'éditeur à préféré jeter l'éponge avant que ça n'aille trop loin. Hard'n'heavy s'est alors retrouvé à son tour banni des rayons des distributeurs, ce qui a achevé d'en faire un des grands oubliés de l'ère Amiga (même dans le forum GP, personne ne le connaissait, c'est vous dire !).


Hard'n'heavy

Signalons par ailleurs une version multi-joueurs sur C64 intitulée Giana Family (jouable sur émulateur), disponible à cette adresse : http://www.stud.uni-hambourg.de/users/a kahn/

Il est indispensable de connaître ce jeu, surtout si vous êtes un habitué des consoles Nintendo et que vous n’avez jamais eu de micro. Vous découvrirez un parfait exemple de jeu Japonais reconverti avec succès à la sauce occidentale, ou plus simplement un jeu de plate-forme comme il y en a eu bien peu sur micro.


Laurent
 

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