Caché sous son casque blanc et rouge,
Billy-John suivait paisiblement des yeux les palmiers qui, sous l'effet de la
vitesse que prenait sa ronflante moto, semblaient défiler devant lui telle
une procession de mannequins anorexiques pressés de quitter la scène.
Le soleil, encore bas à cette heure de la journée, teintait le paysage
d'une couleur chaude et rassurante; la brise matinale de Los Angeles caressait
de sa fraîcheur toute relative le visage des concurrents de la course.
Un à un, Billy-John dépassait ses adversaires qui, au volant de
voitures aussi pataudes que ce récit, semblaient hypnotisés par
le décor idyllique qui les entourait. Une douce léthargie ne tarda
pas à envahir le motard.
Quelques kilomètres plus tard, alors qu'il s'endormait littéralement
au guidon de sa cylindrée, Billy-John dut se rendre à l'évidence:
ce jeu était une grosse merde.

Un jeu bien, mais
pas top.
Pas facile, que
la vie de motard de jeu vidéo en 1983. Il faut dire que dans les salles
d'arcade, la concurrence est rude: entre les moustachus dopés du génial
Track & Field, les
féroces prédateurs du difficile Exerion, et la réalisation
venue d'un autre monde de Dragon's
Lair, Traverse USA a fort à faire pour imposer son style. Les courses
de moto vues de dessus sont encore rares - pour ne pas dire inexistantes -, le
succès n'est donc pas garanti pour ce titre de la société
Irem, alors toute jeune et inconnue du grand public. Pourtant, malgré des
défauts qui de nos jours paraîtront hélas rédhibitoires,
Traverse USA, aussi connu sous le nom de Zippy Race ou de Motoroad USA, possède
un charme qui, en ce début des années 80, n'échappe à
personne.

Track'n Field, Exerion et Dragon's Lair marquèrent
de leur empreinte l'année 1983.
Le concept du
jeu est simple: aux commandes d'une moto tout terrain, le joueur doit traverser
les Etats-Unis d'Ouest en Est en ralliant, en un temps évidemment limité,
les villes de Los Angeles, Las Vegas, Houston, Saint Louis, Chicago et New York.
Le long de ce périlleux parcours, le joueur devra, en plus de négocier
les nombreux virages de la course, éviter les innombrables concurrents
et obstacles qui se dresseront sur son chemin. Des jerricanes d'essence, disséminés
ça et là, lui permettront d'octroyer à sa machine un regain
d'autonomie, augmentant ainsi ses chances de terminer chaque étape à
temps.

C'est
le départ de la course! Dans le bandeau A droite,
un jerricane d'essence. Vu ma position
à droite apparait la jauge d'essence, ainsi
et celle de la voiture à mes trousses, il me sera
que la barre de progression dans le jeu. Très impossible
de mettre la main dessus.
pratique, cette dernière permet de situer en
temps réel sa position par rapport à la ligne
d'arrivée de l'étape.
Le jeu est composé
de six niveaux qui, en apparence, promettent au joueur de voir du pays –
en apparence seulement, car les niveaux 3, 4, 5 et 6 ne sont en réalité
que des redîtes des deux premiers; quelques obstacles en plus. Afin de varier
les plaisirs, les niveaux impairs sont consacrés à la conduite sur
route goudronnée tandis que les niveaux pairs affichent de larges routes
de terre parsemées de cactus et de rivières surplombées par
de frêles ponts de bois. Au sein d'un circuit, plusieurs chemins s'offriront
parfois au joueur, lui laissant le choix d'emprunter des routes plus étroites,
donc plus dangereuses, mais aussi plus riches en bonus divers.

Les niveaux 2 et 4 sont semés d'embuches, comme
ce cours d'eau, ces cactus ou ce rocher. La
flaque d'eau n'est que peu gênante: elle ne bloque la direction de la moto
que pendant une
fraction de seconde.
Tous ces niveaux ont pour point commun une arrivée en vue subjective dans
la ville étape; l'occasion, pour les programmeurs d'Irem, de montrer leur
savoir-faire en matière d'animation avant-gardiste et, pour les joueurs,
de faire preuve d'ultimes réflexes en évitant les véhicules
déboulant à contre-sens.

Très
fluides, ces séquences ont, à l'époque, émerveillé
de nombreux joueurs. A gauche, l'arrivée
à Houston; à droite, celle à Chicago.
Outre les jerricanes
d'essence, dont l'obtention est essentielle pour espérer voir le bout de
l'aventure, le joueur chevronné pourra augmenter son score en ramassant
des points disséminés aux endroits les moins accessibles de la route.
Les plus courageux pourront aussi faire les guignols en empruntant à grande
vitesse des tremplins qui ne manqueront pas de les projeter dans les airs, augmentant
ainsi leurs chances d'entrer en collision avec une voiture adverse. Mais la façon
la plus élégante d'exploser le high-score reste sans conteste la
visée du haut du classement. Au départ bon dernier de la course,
le joueur verra sa position modifiée à chaque dépassement.
Dépasser un concurrent n'est, dans un premier temps, pas une mince affaire:
la taille des voitures adverses, tout d'abord, contraint le joueur à manoeuvrer
de façon assez large – plus facile à dire qu'à faire
lorsque la route se rétrécit sur deux, voire une voie; le comportement
des automobilistes, surtout, oblige à préparer chaque dépassement
très longtemps à l'avance sous peine de percuter de plein fouet
un pare-choc arrière venu volontairement se placer dans la trajectoire
de la moto. Le fair-play n'a pas ici son mot à dire, mais la récompense
est de taille: à l'issue de chaque étape, un bonus de points important
sera attribué aux plus téméraires en fonction de leur classement
provisoire, et une réserve d'essence plus généreuse leur
sera offerte en vue de l'étape suivante.

Des bonus
de points parsèment les routes de Mon arrivée
à Las Vegas n'est pas glorieuse. En
Traverse USA. A gauche, un tremplin permet
franchissant la ligne 73ème, je n'obtiens aucun
de récolter 700 points.
bonus.
Il y a les jeux qui vieillissent bien… et il y a les autres.
Traverse USA n'est
- n'était - pas un mauvais jeu. En son temps, la possibilité
d'augmenter ses chances de succès en ramassant des bonus de temps, d'emprunter
des routes alternatives en prenant quelques risques supplémentaires, ou
encore de passer d'une vue aérienne à une vue arrière constituaient
autant d'atouts qui expliquaient aisément le vif succès que remporta
cette borne.
Des années plus tard, hélas, ces atouts n'en sont plus vraiment;
ce qui paraissait alors comme innovant paraissant aujourd'hui totalement désuet.
Ainsi, le principe des embranchements multiples a été vu et revu
depuis, et de façon autrement plus heureuse: raccourcis (GTI Club) ou prétextes
à un renouvellement total du tracé (Out Run), les exemples ne manquent
pas. Pire: certains de ces atouts sont devenus des handicaps. Comment en effet
ne pas se lamenter face à la totale platitude des scènes de conduite
en vue subjective, dont l'unique but n'était, au final, que de flatter
l'œil du joueur? Au rythme d'une voiture adverse toutes les secondes, Billy-John
avait largement le temps de s'endormir. Aveu cinglant ou pas, Irem limita la durée
de ces séquences à une quinzaine de secondes.
Et que dire des scènes de course vues de dessus, largement majoritaires,
pendant lesquelles le comportement des voitures est si prévisible que les
dépasser se traduit vite par un profond ennui?
En réalité, seul le tracé de la course, parfois très
sinueux, donnera du fil à retroudre au joueur, constituant là l'unique
justification de son éventuelle persévérance. Pied au plancher
(… pas pratique à moto), le scrolling vertical, bien que défilant
à vitesse raisonnable, ne manquera pas de piéger le joueur novice.
Et c'est bien là le drame. Car Traverse USA ne récompense pas une
quelconque capacité instinctive du joueur à jouer des gaz et de
la direction de son bolide: Traverse USA est principalement un jeu de mémoire
dans lequel une connaissance parfaite de la course et de l'emplacement de ses
jerricanes d'essence permettra aux plus persévérants d'apercevoir
la Statue de la Liberté au bout de la dernière ligne droite.

Manoeuvrer
sans accroc au milieu de ces
Au loin, la Statue de la Liberté. Hélas, mon
virages et de ces voitures décérébrées s'avère
réservoir vient de tomber à sec!
très ardu. C'est là le principal, sinon l'unique
intérêt de ce Traverse USA.
Un jeu qui n'aura pas servi à rien.
La concurrence
apprendra vite des erreurs d'Irem. Un an plus tard, Konami sort Road Fighter,
sorte de Traverse USA futuriste sous emphétamines dans lequel les tracés
se sont affranchis de leurs virages meurtriers, et la vitesse des scrollings a
été revue à la hausse. Résultat: un jeu nerveux, accessible
mais intraitable, dans lequel les réflexes purs du joueur sont mis à
rude épreuve.

Dans
la lignée de Bump'n Jump et Spy Hunter, vitesse du scrolling oblige, Road
Fighter autorise les chocs avec l'adversaire. Les ressemblances avec Traverse
USA
sont frappantes - la jauge de progression dans le niveau, notamment, été
reprise.
Il faudra toutefois
attendre 1988 pour que la suite quasi-parfaite de Traverse USA fasse une discrète
apparition dans les salles d'arcade, mettant à profit ses cinq années
d'écart avec son aîné pour effacer tous les défauts
de ce dernier. Rally Bike n'est pas à proprement parler une suite officielle.
Le développeur, bien connu pour ses shoot'em ups (Toaplan), n'a aucun lien
avec Irem; l'éditeur, Taito, non plus. Les points communs entre ce Rally
Bike et Traverse USA sont toutefois très nombreux, trop nombreux pour ne
pas y voir là la volonté de toute une équipe de rendre un
vibrant hommage à un jeu ayant marqué le début des années
80.

Le départ de la course rappelle étrangement
celui de Traverse USA; les éléments contenus
dans le bandeau à droite, aussi. La jauge de progression (en haut à
droite), très inspirée
des écrans intermédiaires de Road Fighter, a gagné en détail.
La plus grande force de ce Rally Bike réside dans ses graphismes. Exit
le côté dépouillé et sommaire des décors de
Traverse USA; Rally Bike profite des derniers progrès techniques pour arborer
un scrolling à la fois vertical *et* horizontal, en plus d'un graphisme
fin, coloré,
et surtout varié. Pour le coup, ce qui aurait pu apparaître comme
de la poudre aux yeux se traduit en fait par des circuits d'une étonnante
diversité, tant dans leur nombre que dans leur forme. Chaque course possède
ses décors propres et, surtout, ses tracés propres. Il n'est pas
rare au sein d'un même circuit de pouvoir atteindre la ligne d'arrivée
d'une multitude de façons différentes. Rally Bike ne se contente
pas de reproduire les schémas d'embranchements basiques de Traverse USA,
il les transcende en truffant les circuits de routes parallèles, accessibles
d'un simple virage ou par le biais d'un tremplin habilement placé.

Nous
n'en sommes qu'aux premiers
A grande vitesse, le premier réflexe est de
kilomètres de la course, et déjà, deux
suivre aveuglément le tracé de la route.
itinéraires s'offrent à nous. A gauche, la
Un motard téméraire et expérimenté emprunterait
route est étroite mais dégagée; à droite, le
le tremplin situé en haut à droite, le catapultant
scrolling horizontal révélerait une route
sur un chemin paisible loin de tout traffic.
plus large mais parsemée d'arbres isolés.
En outre, chaque
course regorge d'événements extérieurs à la course,
mais à l'impact certain sur vos chances de succès. Ainsi, en traversant
une ville côtière, des voitures garées en épi pourront
engager une marche avant impromptue. Ailleurs, c'est un camion fou qui, une fois
dépassé, accélérera le long d'une étroite ruelle
pour tenter de vous écraser. Plus loin, une prétentieuse buggy provoquera
un accident majeur dans une abondante forêt, rendant toute progression rapide
extrêmement ardue.
Cette scénarisation constante des événements aide le joueur
à ne pas ressentir la lassitude qu'engendrait immanquablement Traverse
USA; l'envie d'en voir davantage est tout simplement la plus forte.

Pris en tenaille entre un camion tout droit
Le camion fou n'a pas dit son dernier mot:
sorti de Duel et une voiture rouge dont la
il me poursuit maintenant à 180 km/h, écrasant
soudaine marche avant en dit long sur ses tout sur son
passage. Notez la présence d'un
intentions belliqueuses, je ne donne pas
ponton à droite, accessible un peu plus tôt
cher de mes os.
dans le niveau. Le chemin à gauche est (hélas)
totalement inaccessible.

Le niveau
3 est un hommage flagrant aux Le tremplin que je
viens de prendre me
circuits tous-terrains de Traverse USA.
permet de sauter au-dessus de cet énorme
rocher sans perdre de vitesse.
Loin de se contenter
d'un design ludique plus abouti, Toaplan a aussi pensé à affiner
la conduite de la moto, octroyant au bolide trois vitesses. La manette poussée
vers l'avant, la moto roule à 80km/h. Le bouton feu enclenché, elle
accélère à 140 km/h. Lorsque les deux actions sont accomplies
simultanément, la vitesse de pointe de 180 km/h est atteinte. Rapidement,
jongler entre ces différentes vitesses devient instinctif et permet de
gérer au mieux les nombreux obstacles se dressant sur son chemin. De temps
à autres, un hélicoptère vient larguer une caisse pouvant
renfermer un "turbo", dont la spécificité est d'augmenter
la vitesse de pointe de la moto à 200 km/h. A utiliser avec parcimonie!

Tout
en haut de l'écran, l'hélicoptère
L'un des bonus les plus intéressants est le
s'apprête à lâcher un bonus: turbo, points,
"helper": deux motos quasi-indestructibles
essence... Il y en a pour tous les goûts.
flanquent alors le motard, le protégeant de
tout choc avec un adversaire.
L'aspect stratégique
de la course n'est pas non plus en reste. Bien entendu, le réservoir d'essence
conserve son importance - tant qu'il renferme une goutte de carburant, le joueur
est libre de rouler autant de temps qu'il le désire. Hélas, les
choses se compliquent dès lors qu'il s'agot d'obtenir le dit carburant.
En effet, les jerricanes jonchant le sol sont ici rarissimes; et ce n'est qu'en
s'arrêtant à l'une des nombreuses stations essence
placées le long du parcours que la jauge se verra augmentée de quelques
incréments, laissant la possibilité à une poignée
d'adversaires de vous dépasser à leur tour. Et c'est bien là
le problème, car alors que le classement dans Traverse USA n'était
que prétexte à l'obtention de points de bonus, Rally Bike impose
au joueur de terminer chaque niveau le mieux classé possible. Ainsi, le
premier niveau vous contraint à franchir la ligne d'arrivée au mieux
30ème – pas facile lorsqu'on démarre la course 60ème!
Les niveaux suivants monteront la barre de plus en plus haut: 25ème, puis
20ème, 15ème… Rally Bike n'est pas un jeu facile.

Le message
est très clair: en-dessous de la L'emplacement des stations
essence est
25ème place, course terminée ou pas, je
représenté de façon très sommaire.
serai disqualifié.

Une fois
votre moto à l'arrêt, les motards
Hélas, je ne suis pas parvenu à franchir la
adverses s'en donnent à coeur joie, comme ligne d'arrivée
sous la barre fatidique du
en témoigne l'arrière-plan de cet écran.
"25ème" - synonyme de game over.
Produit en trop
petite quantité, désormais totalement introuvable sur le marché
de l'occasion (seules cinq bornes ont été recensées à
travers le monde), Rally Bike aurait pu remporter un vif succès auprès
des fans de jeux de course à l'ancienne. L'émulation nous permet
aujourd'hui de réparer cette erreur. Profitons-en.
Coiffé
de son tout nouveau casque tricolore, Billy-John enclencha le turbo que l'hélicoptère
venait de lâcher quelques mètres plus bas. Ni une ni deux, sa moto
sursauta dans un vrombissement étourdissant pour bientôt atteindre
une vitesse vertigineuse.
L'excitation qui saisit Billy-John était indescriptible. Jamais n'avait-il
ressenti pareille sensation. Conscient d'avoir entre les jambes l'engin dont il
avait toujours rêvé, il releva sans l'ombre d'une hésitation
le nouveau défi qui s'offrait à lui. En l'espace de quelques minutes
seulement, il avait déjà fait preuve de suffisamment d'audace pour
humilier une dizaine de motards en empruntant, tambour battant, un chemin détourné
que seule sa vue perçante lui avait permis de repérer d'un simple
coup d'œil. Sa triste traversée des Etats-Unis n'était désormais
plus qu'un mauvais souvenir.
David