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Mother 3
Année : 2006
Système : GBA
Développeur : HAL Laboratory
Éditeur : Nintendo
Genre : RPG
Par MTF (13 janvier 2014)

Mother 3... Plus que jamais n'ai-je du mal à parler de ce jeu. Sa découverte, il y a de cela quelques années, eut sur un moi un effet inénarrable et il se hissa, sans mal, dans la liste de mes jeux favoris. Si d'autres tiennent le haut du podium, celui-ci les talonne de très près : et je le considère, sans mal aucun, comme étant non seulement le meilleur jeu de la Game Boy Advance, mais également le meilleur du genre dit des « RPG » voire, lorsque je m'emporte, comme l'un des meilleurs jeux de tous les temps.

L'histoire de Mother 3 est des plus intéressantes pour qui s'y plonge. Troisième itération de la saga Mother dont seul le deuxième épisode, Earthbound, est connu des joueurs occidentaux, il a fait partie des arlésiennes du média au même titre que Duke Nukem Forever ou Daikatana. Son développement, toujours sous l'égide de Shigesato Itoi, commença peu après la sortie de Mother 2 (Earthbound), soit vers la fin des années 90. Le projet prenant au fur et à mesure de l'ampleur, il fut décidé de reprendre le développement sur la prochaine console de Nintendo, la N64 et même, plus précisément, sur le 64DD, l'expansion morte-née de la console. Le jeu devait figurer parmi les titres de lancement de celle-ci ; mais du fait de sa désastreuse destinée, le développement prit plus de temps que prévu avant d'être, finalement, mis de côté pour un temps indéfini.

Ce n'est que quelques années plus tard, lors de la sortie de la compilation Mother 1 + 2 en 2003 au Japon que fut annoncée, dans les publicités, la reprise du développement de Mother 3, cette fois-ci sur Game Boy Advance.
Du projet Mother 64, nous avons plusieurs vidéos et images : le jeu avait été en effet montré dans une version jouable lors de l'E3 1999 et une grande campagne de publicité avait été lancée. Le projet alors en construction est très proche du jeu final : l'histoire, les personnages, les lieux, sont les mêmes, il n'y a eu qu'une transposition d'un support sur un autre. Les curieux pourront même se rendre sur le site Unseen 64 pour un compte-rendu complet de cette version dont on dit qu'il circule, sur les sites spécialisées, des disques jouables.

Deux images de la version avortée, qui devait être en trois dimensions.

Généralement, les jeux qui mettent trop longtemps à voir le jour sont souvent décevants : les changements d'équipe, de supports, de développeurs parfois transforment le résultat final en une sorte de monstre de Frankenstein. Mother 3 parvient miraculeusement à être l'exception notable à cette règle connue des joueurs : le dévouement de Shigesato Itoi d'une part et Shigeru Miyamoto de l'autre permit au jeu d'être à la hauteur des espérances de tous.

Strange, funny, and heartrending

Lorsque j'avais parlé ici même d'Earthbound, je pointais du doigt l'incroyable puissance émotionnelle du jeu ; et Mother 3 non seulement ne déroge pas à cette règle mais parvient même, à mon sens, à dépasser son prédécesseur. Shigesato Itoi lui-même en parle comme de son chef d'œuvre et il a déclaré ne pas vouloir faire de « Mother 4 », considérant qu'il ne pourrait jamais surpasser ce qu'il avait accompli.

L'histoire de Mother 3 prend place sur un archipel étrange, les « Nowhere Islands » (les Îles de Nulle Part), bien après les événements de Mother 2. Une légende raconte que le peuple de cet archipel, fuyant une catastrophe lointaine, vivant dans un unique village du nom de « Tazmily », est protégé par un dragon gigantesque. Sept aiguilles sacrées, disposées autour de l'archipel, le tiennent endormi ; mais il est dit que si un pouvoir malfaisant venait à les arracher, l'archipel pourrait être en grand danger.
Au début de l'histoire, une armée violente aux casques à groin de cochon vient causer du rififi dans l'archipel... Qui donc pourra les arrêter ?

Dans la plus pure tradition, l'histoire commence alors que le héros est endormi... ou non. À droite, l'arrivée de l'armée maudite... Qui donc est leur chef ?

Le synopsis que je viens d'écrire ici est cependant volontairement faux et incomplet, mais il m'est difficile de faire autrement : l'histoire et ses nombreux rebondissements tiennent une part primordiale dans l'amour que l'on peut avoir pour ce jeu : elle est, en ce sens, beaucoup plus intéressante que celle de Earthbound 2 dans la mesure où elle se concentre davantage sur les protagonistes de l'aventure, un jeune garçon nommé Lucas, son chien Boney, une princesse du nom de Kumatora et un voleur en herbe nommé Duster.
Les premiers chapitres du jeu sont ainsi chacun consacrés, quasi-exclusivement, à l'un de ces personnages et à d'autres d'importance (tel le père de Lucas, Flint, ou le singe Salsa). Contrairement à Mother 2 qui se déroulait d'un seul tenant sans réelle coupure, Mother 3 segmente en huit parties, de longueurs inégales, son propos. Tandis que l'on pouvait auparavant revenir jusqu'à son point de départ sans difficulté aucune, ici, au fur et à mesure du jeu, certains lieux seront inaccessibles et nombreuses sont les voies à sens unique. Ce choix particulier dans l'histoire de la saga désarçonne au commencement mais, en contrepartie, l'on se surprend en réalité à jouer de la même façon que l'on pourrait lire un livre. L'une des sources du jeu est par ailleurs le roman Le grand cahier d'Agota Kristof et l'on retrouvera là certaines thématiques communes.

Le jeu a été présenté par les développeurs comme, je cite, « strange, funny and heartrending », soit « étrange, drôle et déchirant » et, effectivement, je pense qu'il s'agit là d'un parfait résumé du jeu. Il est étrange par ses situations psychédéliques que connaît le fan de la série ; il est drôle par l'absurde de ses situations et le bris régulier du « quatrième mur » ; il est poignant par son histoire tragique où le personnage de la mère de Lucas, Hinawa, tient un rôle primordial encore une fois.
De la même façon que Earthbound, Mother 3 se double également, outre les trajectoires particulières et pathétiques des protagonistes, d'une critique acerbe de notre société contemporaine et, notamment, du culte de la consommation : l'armée porcine que j'évoquais plus haut apporte en effet avec elle des instruments inconnus de l'archipel tels la télévision et ils engagent une grande entreprise d'industrialisation qui va à l'encontre de l'ordre naturel des choses. Comme précédemment cependant, ce discours critique est mis en sourdine vis-à-vis de l'intrigue principale mais est lisible sans pour autant forcer l'analyse : et elle apporte une profondeur intelligente et subtile rarement entrevue dans le jeu vidéo.

L'un des soldats de base de l'armée ennemie. Leur thème musical (« Piggy Guys ») est une mélodie entêtante qu'il est dur d'oublier. À droite, l'équipe au grand complet : de haut en bas, Lucas, Kumatora, Duster et Boney.

Boum, tchiki-tchiki, boum, boum

Éloignons-nous un instant de l'histoire du jeu, qui à elle seule justifie volontiers la partie, pour évoquer des points plus techniques et pratiques. Si l'on juxtapose une image de Mother 2 à l'une de Mother 3, l'on aura peine à distinguer un écart graphique. Le changement provient surtout de l'angle de vue adopté : si Earthbound représentait son monde selon une perspective cavalière, Mother 3 est plus classique et la caméra se place en hauteur, faisant fi de cette vision particulière. Les environnements traversés, les montagnes, les villes, la jungle, ont tous un air de déjà-vu et ne distinguent pas réellement de son prédécesseur : les graphismes restent simples et efficaces et s'ils n'en mettent pas plein la vue, ils parviennent à conserver ce charme naïf qui n'est pas sans attrait.
Le design global du jeu, de même, reste dans des sentiers balisés : on appréciera cependant l'inventivité des ennemis rencontrés, notamment les « chimères », des créatures mi-animales, mi-robotiques, qui rivalisent d'horreur et de monstruosité.

Dans la plus pure lignée de la saga, les ennemis sont toujours dérangeants... Le décor accompagnant les combats n'est pas en reste.

Si les grandes lignes sont ainsi similaires, un soin particulier a été apporté à la jouabilité et au principe du jeu en lui-même. Commençons par le monde extérieur : les développeurs ont eu la riche idée d'inclure une fonction cruellement absente de Mother et de Mother 2, à savoir un « dash » qui permet de traverser à une vitesse folle les environnements voire de découvrir quelques secrets, de la même façon que les bottes de Pégase de Zelda III. À côté de cela, l'environnement se fait un rien plus interactif : très tôt dans l'aventure, le joueur ramassera un serpent mauve faisant office de grappin lui permettant de traverser certains gouffres et Duster, le voleur, possède une série de crochets lui permettant, sur des surfaces délimitées, de construire des échelles menant aux hauteurs.
Ces éléments permettent, surtout, d'explorer de nouvelles zones d'environnements déjà traversés et d'y découvrir quelque chose de neuf : on regrettera cependant qu'il y ait finalement peu de secrets à découvrir. La segmentation du jeu en chapitres rend le backtracking impossible à une seule exception et si ce n'est un ou deux boss annexes, l'on ne peut faire autrement que de rester sur des sentiers balisés. C'est là le prix à payer, je suppose : on ne pouvait à la fois construire une histoire forte et autoriser une liberté sans commune mesure. On se consolera en disant que, quoi qu'il en soit, les Mother ont toujours privilégié la première à la seconde, mais il convient d'être conscient de cela pour ne pas être déçu.

À gauche, le chapitre le plus court, mais le plus poignant, du jeu. À droite, l'usine des chimères... Un autre moment fort de l'aventure.

À mon goût, ce sont surtout les séquences de combat qui ont bénéficié des plus grandes améliorations. Si l'on trouve encore les ennemis sur l'aire du jeu avec la possibilité de faire une « attaque surprise » et les commandes habituelles (Attaquer, objets, etc.), on notera que les personnages ont chacun des capacités spécifiques d'une grande importance : ainsi, Lucas et Kumatora peuvent utiliser leurs pouvoirs psychiques pour attaquer ou se défendre, Boney peut renifler l'ennemi afin de découvrir ses points faibles et Duster pourra l'immobiliser grâce à ses crochets ou lui voler un objet.
Si les attaques PSI et notamment les différents boucliers psychiques ont toujours autant d'importance, dans la lignée de Mother 2, les capacités de Duster et de Boney seront également souvent utilisées : du moins, je m'en serai bien plus servi que les capacités de Poo et de Jeff dans l'épisode précédent. Peut-être est-ce dû à l'attachement émotionnel aux personnages, plus fort ici qu'auparavant : mais les héros ont alors chacun un rôle dédié dans l'équipe, qu'il soit de soutien ou d'attaque.

La grande nouveauté provient, cependant, de la façon dont le joueur peut augmenter les dégâts donnés. En appuyant sur le bouton en accord avec le rythme de la musique, qui change en fonction du belligérant affronté, le joueur pourra donner jusqu'à 16 coups en un seul tour de jeu et ainsi vaincre des opposants bien plus forts que lui. Si le système est des plus compliqués à mettre en œuvre (je n'ai jamais su le faire autrement que par hasard), les mélomanes s'en donneront à cœur joie. Il est plus que recommandé, dans tous les cas, de maîtriser cette technique unique : si le jeu sait se faire plus facile d'accès dès son commencement que son ancêtre, les boss seront, quant à eux, d'une toute autre nature... Et il vous faudra soit être un chef d'orchestre accompli, soit faire du levelling de façon intense afin de les vaincre.
Ces patrons, qui surviennent très régulièrement au sein de l'aventure, sont effectivement des plus costauds et les joutes durent fort, fort longtemps : plus que l'exploration des donjons et la résolution d'énigmes, ce seront eux qui tireront la couverture. Leurs dessins resteront longtemps en mémoire, même plusieurs années plus tard.

Certains boss réagissent à certains objets, et tous sont sensibles aux attaques musicales.

Des bienfaits du piratage

Mother 3 est sans aucun doute l'un des meilleurs jeux auxquels j'ai pu m'essayer : d'une réalisation sans équivoque et d'un intérêt sans cesse renouvelé, l'on est, à la fin du jeu, à la fois heureux de l'avoir traversé et triste de le quitter. Malheureusement, il est délicat de s'y essayer « légalement » : et Nintendo est le seul à blâmer ici.

Le jeu, effectivement et malgré de nombreuses demandes de la part des joueurs, n'a jamais été localisé en-dehors du Japon. Cela est d'autant plus surprenant que l'univers est à présent parfaitement intégré dans la mythologie de la compagnie comme en témoigne Super Smash Bros. Brawl (2008, Nintendo Wii) où l'on peut jouer Lucas et où plusieurs personnages et séquences se trouvent dans le mode « Aventure » ; par ailleurs, ce dernier dévoile allègrement plusieurs instants phares de l'histoire et a donc déjà, quelque peu, tué la surprise que représentait celle-ci auprès des joueurs occidentaux.
Tout n'est pas perdu cependant : en 2008, le site de fans Starmen.net mit à la disposition des joueurs un patch de traduction en anglais permettant de profiter, à sa juste mesure, de ce chef d'œuvre. Cette initiative, louable et honorable (les traducteurs ayant même proposé à Nintendo de leur donner, gratuitement, leur script pour une future et hypothétique localisation), est cependant à la frontière de la légalité. Il va de soi que pour en profiter, il faille acheter une copie du jeu originale, le téléchargement étant puni par la loi ; mais il existe un certain « vide juridique » quant à l'existence de cette traduction amatrice.

Le jeu sait se faire drôle : à gauche, le personnage fera quelque chose d'inattendu pour ouvrir la porte tandis qu'à droite, Lucas découvrira la puissance du PSI dans une séquence à l'homo-érotisme à peine voilé.

Nintendo, cependant, a fermé les yeux sur cette initiative, à raison quelque part puisqu'elle permit au jeu d'être connu du plus grand nombre : mais l'on s'interroge encore sur les raisons les ayant empêchés d'exporter le titre. Si Mother 2, comme je le soulignais, pouvait être accusé de plagiat concernant certains aspects graphiques ou mélodiques, Mother 3 ne tombe pas dans ces mêmes travers ou alors très, très ponctuellement et sans que l'on ne puisse arguer qu'il ne s'agit rien de plus que des hommages sincères.
Verra-t-on alors un jour Mother 3 sur Virtual Console ? Après tout, Earthbound finit par y voir le jour, ce qui laisse le champ libre à tous les espoirs.

Me concernant, je vous encourage à vous renseigner et à profiter de ce jeu. Les mots, tous les mots, sont inaptes à restituer toute la grandeur, toute la force de ce titre qui a fait et fera date dans l'histoire du média : jamais histoire ne fut aussi poignante, grande, drôle et profonde tout à la fois : et des rires aux larmes, l'on ne regrette pas un seul instant de cette aventure.

MTF
(13 janvier 2014)
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