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Moebius
nous avait fait tous les plans.
Quatre
rendez-vous remis, repoussés, annulés. Moebius la jouait insaississable.
On le croit dans les Pyrénées, il hante l'Est de la France. On assure
l'avoir vu à Hollywood, il entre dans les bureaux de Métal. Il serait
au Japon. Reparti pour la première du film à Hollywood. Moebius
glissant entre les mailles de tous nos filets.
Et puis soudain, il est là. Venu pour nous, avant de s'envoler pour le
festival de Lucca. Ready. Prêt à l'interview.
Attendez. Personnellement, j'ai mené environ deux ou trois cents interviews
au cours de ma carrière de rock critic. J'en ai raté une ou deux,
mais j'ai fini par classer les stars en deux catégories : celles avec qui
on aimerait bien passer une heure de plus, et celles qu'on expédie comme
une corvée salissante, en hâte, à toute berzingue. Si vous
préférez un exemple précis, j'aurais adoré une heure
de conversation en rab avec David Bowie et ça ne m'empêcherait pas
de dormir si on m'annulait mes interviews avec Rod Stewart jusqu'en 1996. Avec
Moebius, un phénomène tout à fait étrange : on voudrait
que l'interview ne s'arrête jamais. L'homme parle bas, se fait rire lui-même
et semble profiter de l'occasion pour faire le point sur lui-même. Qui plus
est, sa vision a ce "je ne sais quoi" d'imprévisible et d'unique
qui transforme tout en strip de bande dessinée.
Bref, qu'il vous raconte comment il a oublié son calepin de croquis de
Hollywood dans une cabine téléphonique de l'aéroport de L.A.
ou explique ce qu'il cache dans la série des aventures de John Difool,
le même courant circule. La farce, avec lui.
Ma première interview de Moebius remonte à des années. La
cassette n'avait rien enregistré. J'en étais malade. Je l'appelle,
sanglote, nous reprenons rendez-vous. Seconde interview : je suis entouré
de trois magnétophones dûment contrôlés, vérifiés.
Et je tente de relancer Moebius sur les thèmes abordés trois jours
plus tôt. À mon immense surprise, il dit, affirme et me prouve exactement
le contraire de ce qu'il avait déclaré la première fois.
So goes monsieur Giraud : éternel sourire à la commissure des lèvres,
baskets aux pieds et salopette lilas, l'imprévisible Moebius est enfin
prêt à parler de "Tron".
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Buena
Vista
MÉTAL
HURLANT : Bon, comment ça s'est fait, "Tron", Disney,
Hollywood, Lisberger ?
MOEBIUS : Ben tu sais, la genèse, c'est comme toujours,
pas très impressionnant. On reçoit une petite lettre, il y a des
tractations un peu vaseuses et pendant ce temps-là, évidemment,
il y a un Blueberry à mettre en couleurs, un John Difool à encrer...
Et tu te retrouves dans un avion et tu débarques à Los Angeles.
Là, je suis accueilli par des inconnus, dont un certain Lisberger. Lui
me connaît bien, à travers mes dessins. Et le lendemain de mon arrivée,
je me suis mis au boulot. Je veux dire que j'ai commencé à faire
des dessins.
MÉTAL HURLANT : Justement, là il faut approfondir.
"Tron", c'est pas "Arzach", c'est pas Blueberry. Ça
consiste en quoi, l'apport des dessinateurs sur un film ?
MOEBIUS : À la façon dont tu me poses la question,
je revois très bien la scène. On m'attendait à Los Angeles.
On avait fait en sorte que, hors du travail, ma vie soit super-agréable,
hôtel, villa, l'ambiance de cette ville fabuleuse... Alors chaque matin,
j'allais aux studios Disney... Ce qui influait énormément sur mon
travail. D'abord il y a l'incroyable présence de Walt Disney, toujours
perceptible, puis il y a le style des studios, situés à Buena Vista...
MÉTAL HURLANT : Ça ressemble à quoi ?
MOEBIUS : Les studios Disney m'ont fait l'impression d'un campus
américain... des années trente. Imagine trois bâtiments rectangulaires
en briques, avec des baies vitrées, comme des boîtes à chaussures...
C'est super-entretenu, très grand. Entre les massifs de petites fleurs,
des gens circulent à bicyclette, ou en triporteur... On sent une intense
activité, tout le monde fonce en permanence d'un endroit à un autre...
Et à côté de cette partie production, il y a les studios de
tournage, un peu en arrière-plan. Ce sont d'immenses hangars bourrés
d'une foule d'artisans, d'ouvriers qui travaillaient tous sur le grand projet
Epcott, terminaient des maquettes... Ça faisait monter la pression autour
de notre travail... Et bien sûr, il y avait tous les sets de tournage où
on reconnaissait en vrac tous les décors disneyiens.
Moi, je travaillais
à trente mètres du fortin qui a servi à faire tous les épisodes
du feuilleton Zorro... (rires). Si, si, l'ombre du Sergent Garcia planait au-dessus
de moi ! L'équipe "Tron" se partageait un fond de couloir
et cinq ou six bureaux. C'était plutôt modeste. Nous étions
un projet "en marge" de Disney Productions. Et puis il y avait ce côté
"fonctionnaire". Bref, Lisberger m'explique le film, me montre un petit
bout d'essai de "Tron"... Mais l'amusant, c'est que je parle très
mal, et je ne comprenais que la moitié de ses explications. D'ailleurs,
je n'ai compris le film que le jour de la première à L.A. (rires).
J'essayais de deviner. J'avais mon crayon, une feuille blanche... Et soudain il
fallait que je me mette à fonctionner, mais pas comme un artiste, non,
comme un mercenaire du crayon. Il fallait que je fasse le premier dessin. J'ai
commencé par des choses simples, j'ai jeté un oeil sur tout ce qui
avait été dessiné depuis un an. Je voyais l'esprit du film.
Alors j'ai tout redessiné, mais à ma sauce. Je crois que j'ai commencé
par la fille, puis tout de suite après j'ai fait le costume de Tron.
MÉTAL HURLANT : Tu étais chargé des costumes
?
MOEBIUS : J'ai commencé par les costumes. Ensuite je me
suis penché sur l'histoire. Et je ne comprenais rien ! Un vrai cauchemar
! Remarque, sur "Alien" c'était encore pire : tout ce que j'avais
compris, c'est qu'il leur fallait des combinaisons spatiales, et je m'étais
défoncé sur les scaphandres. Mais pour l'histoire, je n'avais RIEN
compris.
MÉTAL HURLANT : Honnêtement, quel effet ça
fait ? Tu vas travailler sur un film, tu grattes, tu collabores, tu dessines et
deux ans plus tard on t'invite à une première...
MOEBIUS : C'est comme pour "Les Maîtres du Temps".
Un mélange d'angoisse et de satisfaction. Mais avec "Tron", on
va plus loin. C'est un spectacle tellement choquant, nouveau, surtout au point
de vue esthétique, il y a une telle différence entre la conception
et ce que j'ai vu apparaître sur l'écran... C'était comme
si on passait ma voix à la chambre d'écho... Et l'extraordinaire,
c'était de revoir des scènes que j'avais dessinées plan à
plan dans le story-board...
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Trop tard
MÉTAL
HURLANT : Tu as fait le story-board ?
MOEBIUS : En arrivant, je suis tombé sur un scénario
à moitié fait, terminé, mais bourré de séquences
suggérées. C'était à moi de les mettre en scène.
Si tu veux, le metteur en scène a écrit : "Tron et Yori traversent
la ville et volent un vaisseau". Ben oui, mais ils traversent comment ? Est-ce
qu'ils croisent une patrouille, des gens, quel est le décor ? J'ai mis
tout le scénario en images. Comme une bande dessinée.
MÉTAL HURLANT : On dit que c'est toi qui as eu l'idée
du vaisseau papillon ?
MOEBIUS : Oui, c'est un engin que j'ai créé alors
que ce n'est pas ma spécialité. Lisberger voulait un voilier solaire.
Je sentais où il voulait aller et j'ai eu cette idée de vaisseau
avec des ailes en forme d'ailes de papillon, qui est assez rigolo... Mais les
dessins que j'ai faits pour "Tron" sont affreux. C'est du petit dessin
au crayon...
MÉTAL HURLANT : Les dessins de "Dune" étaient
plus achevés...
MOEBIUS : Ah oui, pour "Dune" on devait construire
les décors d'après ces dessins. Alors que pour "Tron",
imaginons que je dessine une aile de vaisseau, je partais du principe que l'ordinateur
allait programmer le dessin, le refaire... Moi, je donnais des cotes mal taillées,
des plans et ebsuite ce sont les ordinateurs qui ont redimensionné les
dessins, les ont réalisés de face, de profil, de dessous et ensuite
ont reprojeté ces informations dans une espace à trois dimensions,
les montrant en perspective, s'éloignant, se rapprochant, passant...
MÉTAL HURLANT : Es-tu fanatique des jeux électroniques
?
MOEBIUS : Écoute, j'étais un fana des flippers,
je me suis désintoxiqué de ça il y a six ans, et je n'y joue
plus du tout. Les jeux électroniques arrivent un peu trop tard pour moi.
Mais je te jure que si j'avais connu ça il y a dix ans, j'aurais été
accroché !
Blondie
MÉTAL
HURLANT : Parlons du résultat final. Ce film "Tron",
il te plaît ?
MOEBIUS : Énormément. Mes seules déceptions
sont au niveau du choix des acteurs, le gars qui fait "Tron" (Alan Bradley),
je le trouve un peu niais... Et puis il y a cette fille... Tu sais, juste avant
mon départ, j'arrive sur un plateau, et devine qui était en train
d'auditionner pour le rôle de Yori ? Deborah Harry !
MÉTAL HURLANT : Blondie ?!
MOEBIUS : Blondie ! J'ai complètement flashé sur
elle, je lui ai parlé, c'était mon rêve qu'elle obtienne ce
rôle... Allez savoir ce qui s'est passé ? Est-ce que la Disney a
eu peur de son image trop rock ? Aaahhh... Ce qu'elle aurait été
bien dans "Tron"...
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Petit
électron
MÉTAL
HURLANT : Ce Lisberger, c'est un peu un hippie, non ?
MOEBIUS : C'est un Californien... Bien, il sait qu'il a une certaine
réalité supra-normale, il est un peu imprégné des
connaissances zen, il a très naturellement des préoccupations métapsychiques,
psychiques, la survie de l'âme, tout ça...
MÉTAL HURLANT : Tu ne trouves pas certains aspects du
film simplistes ? Les méchants en rouge, les bons en bleu... Enfin quoi,
jamais une B.D. de Moebius n'est descendue à ce niveau ! Toi qui avec "le
Garage Hermétique" as annnihilé tout ce côté manichéen
pour élever le débat...
MOEBIUS : C'est pas du tout le même problème ! "Tron"
c'est un univers mythique où on raconte une histoire assez classique. "Le
Garage Hermétique" est un journal de bord, intime presque, transposé
grâce aux mythe de la B.D. en livre... Ce sont deux enrteprises totalement
différentes, l'une n'est pas archaïque par rapport à l'autre,
tout doit cohabiter.
MÉTAL HURLANT : Parle-nous de l'autre dessinateur de "Tron".
Qui est Syd Mead ?
MOEBIUS : C'est un génie, un type incroyable qui a commencé
dans le design automobile et qui a une espèce de faculté para-normale
pour représenter le métal, les chromes, les formes embouties. Il
a fait ce drôle de livre, "Sentinel", qui se passe en 2200. Il
a fait les décors de "Blade Runner" et tous les engins de "Tron",
chars, motos, etc.
MÉTAL HURLANT : On dit que c'est toi qui as eu l'idée
du frisbee électronique ?
MOEBIUS : Oui mais attention : c'est très difficile de
savoir qui a eu les idées de quoi. En fait on se réunissait et les
idées jaillissaient, hop ! Si tu veux, j'ai eu un petit peu de mal au début.
Je voulais voir l'ambiance... Je ne savais rien. J'étais peut-être
tombé sur un truc super-structuré où il fallait fermer sa
gueule... Dessine et tais-toi... Et puis j'ai compris qu'il fallait que je m'amuse
sur ce truc, dans mon anglais petit-nègre, à coup de dessins, j'ai
commencé à voir jusqu'où ça allait... Et tout le monde
ramenait sa fraise, ça devenait swinguant, j'ai commencé à
délirer : "Ah si on faisait ça !". Tu vois, des propositions
allumées. Tout le monde me regardait, avec un oeil torve ou hilare selon
les cas... Mais c'était bien... J'ai cette faculté... une facilité
à entrer dans le fonctionnement des gens. Si je tombe sur une équipe
sévère, très resserrée, j'aime bien, je veux bien,
j'admets, je la joue Quaker, Mormon (rires). Si je tombe sur des gens qui s'éclatent
- enfin dans certaines limites, j'irais pas jusqu'à prendre de la drogue
ou me suicider, hein - je veux bien fonctionner à fond... Sur "Tron",
j'ai vraiment fonctionné.
MÉTAL HURLANT : Attends... Ils faisaient fonctionner ton
fabuleux cerveau à combien de tours minute ? C'était du 20% de ses
capacités ou du 70% ?
MOEBIUS : J'étais à 100% dans le secteur. Je connais
une seule activité qui fasse marcher simultanément les 100%, corps
et cerveau, c'est l'orgasme. Mais c'est un éclair. Dans le cas d'un fonctionnement
purement cérébral comme pour "Major Fatal", qui est très
en équilibre, le cerveau travaille sur pas mal de plans. Dans le cas d'un
story-board de film, le secteur concerné est plus restreint. Mais à
l'intérieur du secteur, j'ai vraiment donné mon maximum. On peut
aller très haut, très fort avec un secteur restreint. À partir
du moment où j'ai été en confiance, j'ai vraiment donné
mon maximum. Et on m'écoutait. Ça, c'était formidable. J'ai
pas eu à faire mes preuves. Je suis arrivé et on attendait que je
sois moi-même, libre, libéré...
MÉTAL HURLANT : Ils s'étaient payé Moebius
?
MOEBIUS : D'une certaine façon, pour deux mois, oui...
J'aurais aimé rester, participer à la musique, avoir un petit rôle,
je sais pas moi, faire un petit électron...
Taarna
MÉTAL
HURLANT : On a murmuré, ici ou là, que la "Légende
de Tarnaa", dans le dessin animé "Métal Hurlant"
te rendait plus justice que le film que tu as signé, "Les Maîtres
du Temps"... Que les Américains te rendant hommage avaient plus respecté
et compris ton esprit que les Yougoslaves bûchant sur ton long métrage ?
MOEBIUS : Oh, mais c'est certain ! "Les Maîtres du
Temps", c'est un livre de Wul, une entreprise dirigée par un réalisateur
qui a son idée, moi je suis monté en vol, j'ai accepté de
donner mon concours (et je sais que là, j'ai l'air condescendant), mais
une fois devant le boulot, il est certain que je me suis contraint à me
prendre au jeu, et j'ai fonctionné en essayant d'être un bon ouvrier.
Mais ça n'a rien à voir avec le début de "Arzach",
quand j'avais tout un arrière-plan qui pousse à se transcender...
Quand j'ai fait "Arzach", j'avais un truc à ouvrir, c'était
vital, pour moi... Dans "Les Maîtres du Temps" le seul enjeu c'était
un contrat et la question "suis-je capable de l'honorer ?"... Donc
on en arrive à ce paradoxe : ceux qui plagient "Arzach" s'alimentent
à une énergie beaucoup plus forte, au-dessus des "Maîtres
du temps" !
MÉTAL HURLANT : Paradoxe ! Boucle de Moebius !
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J'arrête
MÉTAL
HURLANT : Tu es connu à Hollywood ?
MOEBIUS : J'en suis à un stade où ma renommée
a dépassé le cercle des techniciens pour entrer dans la sphère
des producteurs. Et en ce moment, je suis sur un projet de film - pas pour partir
à l'assaut de la citadelle Hollywood - mais parce que je vois une petite
poterne pour Moebius. Grande ouverte. Je viens lentement au cinéma... Grâce
à "Dune" et à Jodorowsky, j'ai appris à dessiner
un plan, un story-board, à penser cinéma. Parce que pour aller de
la B.D. au cinéma, il y a un passage à faire. Il faut passer d'une
conception statique de l'image à une conception dynamique. Et c'est plus
retors...
MÉTAL HURLANT : Je voudrais me faire l'écho d'une
plainte, une plainte de gens que je ne nommerai pas, qui disent en gros : pourquoi
un génie comme Moebius perd-il autant de temps à faire la petite-main
sur des films qui nous en donnent moins en deux heures que huit pages de "Arzach"
? Bref, pourquoi Moebius brade-t-il son génie au service d'entreprises
foireuses, mais cinématographiques ?
MOEBIUS : Moi aussi, je me suis posé la question. Passer
de la B.D. au cinéma, ça demande une certaine adaptation. Dans la
B.D. on est libre. One ne met en jeu que de petites quantités d'énergie.
Je parle en dollars, là. On achète du papier, de l'encre, un éditeur
décide de se lancer dans l'aventure, s'il perd, il s'en relèvera.
Mais un film, tu te rends compte ? Un film bon marché comme "Les Maîtres
du Temps" a frôlé le milliard de francs. "Tron" a
coûté vingt millions de dollars ! Tu sens le problème ? Or
ce n'est pas par hasard que des sociétés investissent autant d'argent.
Il y a une compensation...
Et elle est où ? Dans l'audience ! Sur un film, tu as une audience extraordinaire
! Et une oeuvre d'art qui a une telle audience, c'est inouï. En plus, un
film, ça laisse des traces dans le cerveau des gens.... Ils se rappellent
"2001 Odyssée de l'Espace" ou "À Bout de Souffle"...
MÉTAL HURLANT : Mais toi, Moebius, c'est quoi ton ambition ?
De faire un nouveau "2001" ?
MOEBIUS : Mon ambition, c'est d'arriver un jour dans le cinéma
au niveau où je suis actuellement dans la bande dessinée...
MÉTAL HURLANT : Le numéro un, quoi ?
MOEBIUS : Pourquoi pas ? (rires).
MÉTAL HURLANT : Est-ce que tu veux dire que dans la B.D.,
voilà, ça y est, tu t'es tout prouvé, et tu as peur de te
répéter, de faire Arzach tome deux ???
MOEBIUS : Ah oui, ça c'est vrai ! Je n'ai aucune envie
de me ramasser dans la B.D. ! Le système de ressassement, je l'ai expérimenté
avec Blueberry. Et crois-moi, j'ai pas envie de recommencer ça avec Moebius,
qui a toujours signé des bandes très pointues, qui rentraient dans
le lard des choses.
En ce moment, j'essaye d'aller dans des directions qui seront peut-être
contestées, qui sont au moins aussi nébuleuses que le début
de Moebius.
Mais il y a une chose : le cinéma est venu à moi. C'est le cinéma
qui m'a demandé. J'ai pas été trouver Jodorowski. C'est lui
qui m'a mis le grappin dessus. Ça a continué par deux ou trois films
et ça continue. J'essaye de passer du stade où je suis demandé
à celui où je serai demandeur. Je termine la série Blueberry,
je termine la série John Difool en trois albums et c'est fini, j'arrête
la bande dessinée.
Big Flash
Suit une longue
discussion sur les éventuels aménagements que Moebius avait prévus
au scénario et qui n'ont pu être tournés, faute de temps ou
de moyens. Le plus grave est une espèce de relation entre les deux mondes.
Au moment de la destruction du Master Control, Moebius aurait voulu montrer une
série d'explosions dans notre monde à nous ; certains phénomènes...
MÉTAL HURLANT : Allez, un scoop... Tu nous dis avoir écrit
et pensé ton film... raconte-nous le scénario.
MOEBIUS : Attendez... J'en suis à la mise sur pied...
C'est un film avec autant d'effets spéciaux que "Tron", mais
c'est un film qui se déroulera entièrement dans le cosmos... Les
planètes... Les étoiles...
MÉTAL HURLANT : Ah oui ! Le cosmos est toujours un vague
flash dans les films de S.F.... On voit le vaisseau aller d'une planète
à l'autre et plus rien !
MOEBIUS : Alors que moi, je vois un truc complètement
planant... Un peu comme un conte de fées mais qui ferait appel à
toute la magié et à la féérie du cosmos, avec des
entités cosmiques... Ça serait un film-étalon... Le départ
de toute une série de variations sur le thème... Tu vois dans "2001",
par instant, tu as des flashs, des éclairs qui apparaissent... Moi, je
voudrais faire un film qui soit un grand éclair de deux heures.
Robots
Blues
MÉTAL
HURLANT : Lisberger m'a l'air fasciné par l'électronique.
Il dit qu'il faut apprendre à s'en servir sous peine de devenir son esclave,
que "Tron" est un pas en avant. Qu'en penses-tu ?
MOEBIUS : Ah, on n'a pas intérêt à s'endormir
au niveau technique... D'abord il y a des gens qui ne dorment pas, notamment on
risque de se faire expulser d'un monde qu'on ne comprendrait plus... Les gens
peuvent - d'une génération à l'autre - se muter et devenir
incompréhensibles ! C'est comme quand il y a eu l'invention de l'automobile...
MÉTAL HURLANT : Y'a ceux qui ont appris à conduire...
MOEBIUS : Et ceux qui continuent à rouler en fiacre, ah,
ah !
La discussion roule sur Los Angeles où Moebius a passé trois
mois paradisiaques ("Dans une ville chargée d'ondes telluriques").
MOEBIUS : Tu sais, là-bas, j'ai senti un truc dur à
expliquer... Il y a comme une "vieille nouvelle civilisation". Ils ont
tout assimilé. L'informatique, l'électronique, les loisirs, tout
ça, c'est devenu une pratique adulte. Alors qu'en Europe, ça nous
arrive sans qu'on ait le temps de l'assimiler, c'est du pré-digéré,
on aborde ça d'une façon tellement maladroite, que souvent ça
se retourne contre nous...
MÉTAL HURLANT : Heuuuu ????
MOEBIUS : Je constate qu'on ne sait toujours pas utiliser les
voitures, en France. Ni les robots, qui sont considérés comme des
ennemis. Alors que les Américains, très spontanément, mettent
les robots bien à leur place, en connaissent très vite les limites,
et dès lors, savent s'en préserver.
Merci Moebius, et au revoir !
MOEBIUS : Attends, je veux ajouter quelque chose.
Blade
Runner (?)
MOEBIUS
: Je suis content que tu sois là, car je pense que ton article
sur "Blade Runner" a été injuste. J'ai l'impression que
de "Alien" à "Blade Runner", Riddley Scott est en train
d'essayer de faire un panorama du futur très réaliste, bourré
d'éléments en arrière-plan, mais enrichissant le paysage
d'élements que d'autres metteurs en scène pourront réutiliser.
Rien que ça, ça n'avait jamais été fait.
MÉTAL HURLANT : Oh si !
MOEBIUS : Pas un univers urbain aussi dégradé...
À l'heure actuelle, la science-fiction devient un produit de grande consommation
et un film comme "Blade Runner", en dépit de tous ses défauts,
fait entrer cette notion d'un univers imaginaire, impose un environnement crédible
et le public suit ! Comme dans "Outland" où on sentait des arrière-plans
politiques énormes... C'est magnifique ! C'est génial !
MÉTAL HURLANT : Tu n'as pas l'impression que la S.F. quitte
définitivement les livres pour devenir jeux, films, passant à un
stade supérieur ? Tu as lu des livres de S.F., récemment ?
MOEBIUS : En ce moment, je me concentre uniquement sur deux auteurs,
Vance et Farmer. Les autres, je peux plus. Le Monde du Fleuve ou la Saga des Princes
Démons, c'est magnifique, merveilleux... Ça rend un son que j'aime
bien. Je préfère ça aux auteurs apocalyptiques, Brunner,
Lafferty, non, je ne peux plus. L'Apocalypse, je sais qu'elle va arriver, alors
tu sais, j'ai pas besoin qu'on me la raconte de long, en large et en travers...
PROPOS
RECUEILLIS PAR PHILIPPE MANOEUVRE
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Après
ces interviews, il serait intéressant de voir les jeux qui ont eu comme
source ce grand film : c'est ce que vous découvrirez dans les pages suivantes.
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