
A chaque fois qu’il a été question d’adapter un film
en jeu vidéo, le résultat a été à de rares exceptions près le même : un jeu vite
bâclé, ne présentant guère d’autre intérêt que le plaisir de retrouver une ambiance.
Un produit purement commercial reprenant le visuel du film et l’adaptant à un
gameplay éculé. Parmi les exceptions à cette règle, un premier titre vient à l’esprit
: Blade Runner. Le jeu d’aventure réalisé par Westwood
Studios montrait clairement que l’intention de ses développeurs était d’offrir
aux fans le pendant vidéoludique de leur objet de culte.
"Culte", voilà le mot magique qui explique tout. Quand s’agit d’un film
qui vient de sortir et qui a cartonné au box-office, pas trop besoin de se fatiguer,
le but est avant tout de rentabiliser le filon sur un autre média que celui d’origine.
En revanche, lorsqu’on se retrouve à travailler sur un un jeu inspiré d’un film
qui est sorti deux décennies auparavant et a connu un échec commercial à sa sortie
avant de devenir au fil des années vénéré par des hordes de fans, les choses sont
tout autres. Dans le cas de Blade Runner, Westwood avait parfaitement rempli sa
mission en faisant des particularités narratives du film les éléments de base
du jeu, tout en en conservant l’ambiance visuelle et sonore. La démarche adoptée
sur The Thing a été un peu la même. Le résultat est-il aussi convaincant ? On
va voir tout ça.
Leçon de "chose" : de la nouvelle au grand écran
Pour
bien comprendre en quoi The Thing se distingue, pour ne prendre que deux exemples
au hasard, des jeux inspirés par Spiderman ou Les deux Tours sortis
à peu près au même moment, il faut retrouver les origines de son synopsis, qui
remontent à 1938. C’est cette année qu’est parue, dans le magazine Astounding
la nouvelle Who Goes There? de John W.Campbell Jr. (1910 - 1971), qui le
publia sous le pseudonyme de Don A. Stuart. Un récit sombre, horrifique, et diablement
en avance sur son époque.
Près du pole
Nord une expédition scientifique découvre les restes d’un vaisseau spatial écrasé
là des milliers d’années auparavant, ainsi que l’être qui le pilotait, prisonnier
des glaces. Persuadés qu’aucune forme de vie ne pourrait survivre à un temps de
congélation aussi long, ils découpent le bloc de glace qui entoure la créature
et le transportent à leur base. La nuit suivante, la glace fond et la créature,
bien vivante, s’échappe. Commence alors un horrible massacre. La chose a la capacité
d’ingérer ses victimes et d’en reproduire l’apparence physique dans le but de
se fondre à la population pour attaquer à nouveau dès qu’elle est en position
de force. Lorsqu’elle est démasquée, elle retrouve sa forme initiale. Les membres
de l’expédition finiront par en venir à bout, au terme d’un récit marqué par une
ambiance paranoïaque qui en constitue toute la force : à tout moment, tout
personnage peut n’être qu’un clone de lui même créé par la chose. De ce fait,
les survivants se suspectent les uns les autres, ce qui ne fait qu’ajouter à l’angoisse
que provoque la confrontation avec une force extra-terrestre inconnue et très
hostile. On raconte que cette idée de doute sur l’identité aurait été inspirée
à Campbell par le fait que sa mère et sa tante, soeurs jumelles, s’amusaient à
se faire passer l’une pour l’autre dans de nombreuses situations, ce qui l’aurait
légèrement traumatisé étant enfant.


En
1951, Howard Hawks achète pour 900$ les droits de Who Goes There? et aux
côtés de Christian Nyby, son monteur habituel (qui sera faussement crédité en
tant que metteur en scène), réalise une première adaptation cinématographique
qui fera date dans l’histoire du cinéma fantastique : The Thing from another
world (chez nous La Chose d’un autre monde). Ce film considéré comme
un classique est particulièrement effrayant pour l’époque. Personne n’a oublié,
notamment, les gros plans sur le bloc de glace où la chose est emprisonnée, laissant
le spectateur imaginer les pires horreurs. Nyby et Hawks ont considérablement
changé le déroulement de l’histoire et ses implications. Le scénario est en effet
centré sur les personnages humains, la chose n’étant qu’une menace invisible qui
n’apparait qu’à la toute fin du film. Le concept de monstre prenant la forme de
ses victimes est abandonné a profit de l’idée d’une créature végétale dont chaque
fragment est susceptible de perpétuer l’espèce. Il est clair que Hawks et Nyby
ont tenu à faire passer un message d'avertissement écologiste très courant dans
les films de SF des années cinquante : la menace extra-terrestre, quelle qu’elle
soit, finit toujours par représenter pour l’homme une sorte de retour de bâton,
la punition pour son comportement destructeur et irréfléchi. Ainsi, lorsqu’à la
fin du film la créature est tuée, sa mort est vécue comme une fatalité regrettable
(on réalise qu’elle n’a fait, en tuant, que se défendre).
A défaut d’une adaptation fidèle de la nouvelle de Campbell, le cinéma de science-fiction hérite d’une de ses premières oeuvres matures, ce qui suffit à l’époque à combler de joie l’auteur de Who Goes There?
Un certain Johnny

Au début des années 80, l’idée d’un remake de The thing from another world
est envisagée par Universal. Le cinéma d’horreur est alors en plein boom commercial
après les succès de The Howling (Hurlements, de Joe Dante), Halloween,
et surtout Alien. De tels films, auxquels peu d’argent avait été alloué
par leurs producteurs mais qui en ont rapporté beaucoup, ont surpris tout le monde
par leur représentation très graphique de l’horreur et leur traitement très moderne
et "premier degré" d’une trame simple comme le cinéma fantastique classique
en a déjà illustré des dizaines. Ils ont aussi été le cadre de progrès
extraordinaires en matière de maquillages spéciaux.
Avec
l’impitoyable Assault, l’angoissant Halloween et le jouissif Escape
from New York (New York 1997), John Carpenter a déjà montré qu’il sait
mieux que personne mettre en image un groupe d’individus confrontés à une menace
inconnue dans un espace clos. Sa mise en scène parfaitement maîtrisée, l’usage
remarquable qu’il fait du cinémascope, et son jusqu’au boutisme narratif (il refuse
les happy-ends et les personnages trop sympathiques) font de chacun de ses films
une expérience dont on ressort durablement marqué. Nul doute que si un remake
de The Thing... est tourné, il est l’homme de la situation, d’autant
plus qu’il voit en Howard Hawks un maître absolu.

Tournage de The Thing : Rob Bottin (à gauche) travaille
sur un effet de transformation, sous les yeux de John Carpenter.
Nanti d’un budget
correct, Carpenter part en Alaska tourner The Thing, entouré de collaborateurs
extrêmement motivés, notamment le maquilleur Rob Bottin (ancien assistant de Rick
Baker), qui s’est déjà illustré sur les effets de métamorphose fabuleux de The
Howling. Le scénario (de Bill Lancaster) abandonne totalement l’approche "anticipation"
de Hawks et Niby au profit d’une adaptation fidèle et minimaliste de la nouvelle
originale, faisant la part belle aux confrontations entre la Chose et les chercheurs
(ceux-ci sont devenus des spécialistes en météo). Il n’y a plus que 12 personnages
(tous des hommes), et afin d’entrer tout de suite dans le vif du sujet ce ne sont
plus eux qui découvrent la Chose, mais des chercheurs norvégiens d’une base voisine.
Pourchassée par ces derniers, la Chose se réfugie dès les premières minutes du
film dans la base Américaine sous la forme d’un chien de traîneau a priori inoffensif.
Incapables de comprendre ce que leur racontent les Norvégiens paniqués au sujet
du chien qu’ils poursuivaient, et les croyants agressifs, les Américains
les abattent et recueillent l’animal. L’horreur ne tarde pas et elle est filmée
sans aucune retenue, mettant en valeur des effets de maquillage hallucinants,
parmi les plus impressionnants qu’on ait vus (Bottin travailla si dur sur le film
qu’il fut hospitalisé dès la fin du tournage).


En
dehors des scènes de métamorphose et des apparitions de la Chose, dont l’aspect
est si changeant qu’on ne sait jamais au juste à quoi elle ressemble (son corps
est parsemé d’éléments atrophiés des corps qu’elle a incarnés : têtes, bras...),
Carpenter excelle dans la direction d’acteurs, le cadrage et la mise en scène
des diverses scènes dialoguées, qui sont autant de conflits très tendus (ses personnages,
on s’en doutait le connaissant, ne donnent guère dans l’entraide et la solidarité).
A mesure que leur nombre diminue, la méfiance qui s’installe entre les survivants
fait monter la tension jusqu’à l’insupportable et les comédiens font parfaitement
leur travail, à savoir éviter de prêter trop de sentiments à leur personnage afin
que le doute sur leur humanité soit permanent. Kurt Russel, qui interprète R.J
McReady, pilote d’hélicoptère et chef de la sation météo qui tient lieu de cadre
à l’action (elle se trouve en Antarctique et non au pole Nord comme dans la nouvelle
originale), est excellent, très impressionnant. C’est probablement sa plus belle
prestation.


Kurt Russel / RJ McReady, et une photo de groupe de tous les personnages
The
Thing est un grand film, peut-être le meilleur de son auteur, et aussi l’un des
plus effrayants jamais réalisés. Un pur film d'horreur dépourvu
de tout cliché susceptible de désamorcer la peur. Les diverses incarnations
de la Chose comptent parmi ce qu’on a vu de plus dérangeant. A leur propos
on a souvent évoqué Lovecraft, Jérôme Baush, Dali... Ces visions d’horreurs égalent
sans problème les créations de Giger pour Alien et elles ont influencé
nombre d'illustrateurs et de graphistes. On peut aussi mentionner la musique d’Ennio
Morricone qui est tout simplement terrifiante (on dit souvent qu'elle ressemble
aux musiques qu'écrit en général Carpenter pour ses propres
films, mais s'est-il déjà montré aussi efficace ?), la photo
excellente de Dean Cundey qui rend palpable le froid glacial de l’Antarctique,
les effets visuels indécelables d'Albert Whitlock (l'épave du vaisseau
de la Chose est une peinture sur verre, mais si on ne le sait pas...), l’architecture
idéale des décors qui catalysent l’angoisse ressentie...

La base telle qu'elle apparaît dans le film
Une
telle réussite aurait du se solder par un triomphe. Hélas, c’est tout le contraire
qui s’est passé. Sorti au début de l’été 1982, The Thing n’a été à l’affiche
aux US que trois semaines, et a rapporté 13,8 millions de dollars pour un budget
de 15 millions. Un bide monumental, le premier d’une longue série pour Carpenter,
qui est devenu peu à peu le mal aimé d’Hollywood. La raison de cet échec est simple
: en même temps sortait sur les écrans E.T., qui non seulement volait la
vedette à la chose mais la faisait en plus passer pour ringarde et datée en popularisant
le concept de l’extra-terrestre gentil qui personnifie la fin de la guerre froide.
On le sais depuis le 11 Septembre 2001, lorsqu'un regain de patriotisme secoue
les Etats-Unis, il ne fait pas bon ironiser sur la xénophobie des Américains
(dans le film, McReady confond Norvégiens et Suédois !). Du coup,
la critique s’est révélée assassine envers The Thing, décrivant le film
comme un stupide étalage d’effets sanguignolents (LE mot magique quand on veut
décrédibiliser un film d'horreur), sans aucune originalité, pompant
toutes les idées d’Alien. En Europe, le film a un peu mieux marché,
mais pas suffisamment pour rattraper les pertes de la sortie US.
Cette
acharnement du sort sur le film ne fera, durant les années suivantes, que favoriser
son accession au statut d'"oeuvre culte". Durant de longues années,
The Thing restera en bonne place dans les oeuvres préférées des vidéophiles
et autres DVD-vores, l’absence de tout autre film allant aussi loin dans l’horreur
et le suspense donnant finalement raison à Carpenter. C’est
ainsi que récemment, quelqu’un chez Universal s’est demandé si une suite de The
Thing pourait bien marcher, surtout si elle est mise en scène par un Carpenter
dont l’importance est enfin reconnue par la critique "bien-pensante".
A l’heure où ces lignes sont écrites, le projet de séquelle piétine,
et en attendant Universal a eu l’excellente idée de tâter le terrain au moyen
d’un jeu vidéo.
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