

Imaginez.
Imaginez que Stan Lee, lillustre auteur de comics, père des X-men,
de Spider-man ou de Hulk, soit "aspiré" dans sa propre bande
dessinée, comme sil était happé par cet univers quil
a lui-même façonné de toutes pièces. Imaginez ce même
Stan Lee plongé dans le New York fantaisiste dans lequel sévit lhomme-araignée. Enfin, pour pimenter le tout, représentez vous ce malheureux
dessinateur traqué par les vilains quil a lui-même créés,
défendant tant bien que mal sa peau contre le Bouffon Vert ou le Docteur
Octopus. Situation cocasse, certes, mais bien embarrassante, reconnaissons-le
Cest pourtant ce qui est arrivé à Sketch Turner, auteur de
comics de son état
Dessin (trop) animé
Un
soir dorage, un jeune dessinateur new-yorkais est penché sur sa planche
à dessin, concentré sur son travail. La nuit est tombée
sur Big Apple, plongeant la ville qui ne dort jamais dans un silence inhabituel :
la seule compagnie de Sketch Turner lorsquil couche sur le papier les prochaines
planches de son comics est celle de son rat Roadkill. De ses mains habiles, Sketch
façonne un nouvel épisode de sa BD, épisode durant lequel
lignoble Mortus fera encore parler de lui. Soudain, une main surgit de la
feuille de papier sur laquelle Sketch œuvrait et saisit alors lillustrateur
à la gorge. Cette main, cest celle de Mortus, la création
de Sketch : sextirpant de la planche de BD, Mortus en profite alors
pour projeter Sketch dans le comics. Les rôles sont alors inversés :
Mortus, qui nétait quun simple dessin auparavant, est alors
aux commandes de la BD, et cest à Sketch, épaulé par
son inséparable compagnon Roadkill, de vivre les aventures que le vilain
quil a créé a spécialement préparé pour
lui.


Sketch plongé dans sa BD, Mortus aux commandes
À vous dintervenir !
Voilà le point de départ dun des joyaux de la Megadrive
de Sega. Un des jeux les plus aboutis de la machine, tant
en termes de réalisation quen termes de gameplay. Sorti lors de lété
1995 en France, Comix Zone est lun des beat them all les plus innovants
et plaisants que la 16-bits ait connu. Déjà repéré
lors du CES 95 de Chicago pour son originalité, ce soft fut unanimement
salué par la critique. Malheureusement, arrivant à la fin de vie
commerciale de la machine de Maître Sega, le jeu fut injustement éclipsé
par la sortie prochaine des PlayStation et Saturn.
Dix ans après sa commercialisation, Grospixels vous propose de découvrir
ou de redécouvrir le magnifique Comix Zone.

Jen pleurerais presque, tiens
Des jeux et des hommes
Derrière
chaque soft se cachent des hommes et des femmes dissimulés dans lombre
du jeu vidéo, ce média si puissant mais, hélas, encore trop
peu enclin à donner aux gens œuvrant dans ce domaine la reconnaissance
quils méritent. Les géniteurs de Comix Zone sont deux hommes
méconnus du grand public malgré la qualité de leurs travaux
dans le jeu vidéo. Le premier est Peter Morawiec, game designer et graphiste
de son état. Le second se nomme Adrian Stephens et opère dans le
domaine de la programmation. Ces noms ne vous disent probablement rien, mais sachez
que vous avez sûrement joué à un ou plusieurs de leurs jeux.
Débutant leur carrière au sein de Sega of America, les deux hommes
sont au générique de Sonic the Hedgehog 2,
de Sonic Spinball et de Comix Zone, ces trois titres
étant des jeux destinés à la Megadrive. Quittant par la suite
la firme au hérisson bleu, ils travailleront dans un premier temps pour
Activision sur Interstate 76. Peter Morawiec et Adrian Stephens
fonderont par la suite Luxoflux, le studio américain à l'origine
de Vigilante 8 et sa séquelle, ainsi que plus récemment de True
Crime: Streets of L.A.



À gauche, Peter Morawiec. Au milieu, Adrian Stephens. Total
respect
Avouez qu'un tel curriculum vitae force le respect et ce nest pas Comix Zone, le jeu sur lequel nous nous penchons aujourdhui, qui ternira cette
liste de jeux à succès. Comix Zone part dune idée géniale,
dun concept on ne peut plus séduisant : lidée de
faire vivre la progression comme si le joueur lisait des pages de bandes dessinées
apporte énormément de fraîcheur et doriginalité
à un titre qui appartient à un des genres les plus cloisonnés
que nous connaissons, à savoir le beat them all. Sur le plan purement visuel
et spectaculaire, ce concept donne un cachet tout particulier à Comix Zone.
Voir Sketch sauter de case en case en enjambant les bords blancs de celles-ci,
projeter un ennemi à travers une des ces bordures pour le faire passer
dans la case adjacente dans le comic book, lire les commentaires du héros
et des autres personnages par lintermédiaire de petites bulles tirées
tout droit des techniques de narration traditionnellement usitées dans
les bandes dessinées
Tout ceci offre au titre de Sega un style vraiment
à part, un visuel parfaitement en harmonie avec le thème dont le
jeu traite : le comic. Bien avant XIII de Ubi Soft, Comix Zone offre déjà
une approche particulièrement efficace de la bande dessinée interactive.

Ici, Sketch est passé dans la case suivante de la planche en déchirant
la bordure.
Le game design pour les nuls
Déjà
alléchant, le concept a été poussé nettement plus
loin par les auteurs de ce jeu. Le fait que Comix Zone soit perçu par le
joueur comme une BD nest pas quune valeur ajoutée au soft sur
le plan esthétique. Le game design du soft est également inspiré
et dirigé principalement par cette originalité. Ainsi, toutes les
cases de BD constituant les niveaux que Sketch Turner devra traverser sont parsemées
déléments de gameplay divers et de challenges à résoudre.
Parmi toutes ces idées, une grande partie exploite les codes du comic book et son support physique, le papier. Citons pêle-mêle des exemples
percutants comme lapparition des ennemis représentée par Mortus
dessinant ces derniers sous les yeux du joueur, la possibilité pour Sketch
darracher du papier dans le décor pour le jeter sur ses ennemis (garder
le bouton de frappe appuyé) ou encore le passage durant lequel le joueur
doit se dépêcher de progresser dans le niveau avant que le feu qui
brûle la planche ne le rattrape. Des idées brillantes, mêlant
trouvailles ludiques et trésors dimmersion.


À gauche, Mortus rajoutant un ennemi. À droite, le game over, reprenant encore
la thématique du jeu.
Comix Zone sappuie sur un gameplay solide, subtil mélange dinnovations
dont nous avons parlé précédemment et de jouabilité
plus classique, tirée des illustres ancêtres qui ont fait les beaux
jours du beat them all. Puisque nous abordons la manière dont le jeu se
joue concrètement, notons que Comix Zone présente une particularité
notable : la nécessité d'une manette à six boutons. Les trois
boutons du haut (X, Y et Z) servent à utiliser les items que Sketch ramassera
au cours de ses pérégrinations, objets représentés
dans les cadres jaunes situés en haut à droite de lécran
du joueur. Parmi ces items, Sketch pourra utiliser des armes différentes
comme des grenades ou des couteaux, consommer des potions de soin pour retrouver
de la vie ou encore utiliser un objet plus curieux permettant de transformer le
dessinateur blondinet en un super héros au collant fort saillant, ceci
provoquant la destruction totale de tous ses assaillants présents à
lécran. Signalons que les boutons A, B et C servent respectivement
à la parade (Sketch peut bloquer les coups), à attaquer (en fonction
de la direction imprimée par le joueur sur la croix de direction de son
pad, lattaque changera) et à sauter. On obtient alors une jouabilité
très efficace, basée sur des manipulations à la manette assez
simples et une grande palette dattaques et de mouvements possibles. Comble
du raffinement, le bouton dédié à la parade permet de sessayer
à lart délicat du beat them all avec un minimum de finesse,
chose suffisamment rare pour être soulignée.


Sketch jouit dune palette de mouvements conséquente. Tant mieux !
Afin dasseoir définitivement loriginalité indiscutable
de Comix Zone, Peter Morawiec et Adrian Stephens ont également donné
au joueur la possibilité de sappuyer sur un deuxième personnage
pour assister Sketch au cours de laventure. Ainsi, le héros pourra
avoir dans son inventaire un item représentant Roadkill, le rat. Le joueur
pourra donc sortir le rat de la poche de Sketch afin que le rongeur donne un coup
de main (coup de patte ?) au héros. Il pourra attaquer les ennemis
(détail amusant, les personnages féminins disparaîtront directement
à la vue de Roadkill, les demoiselles fuyant à toutes jambes le
rat), servir pour actionner des interrupteurs (là où Sketch ne pourrait
passer) ou encore dénicher des items cachés (en creusant le papier
constituant le décor dans lequel Sketch évolue). Encore une fois,
les auteurs de Comix Zone ont voulu enrichir leur jeu par de nombreuses trouvailles
affinant leur gameplay et diversifiant les challenges rencontrés :
le personnage de Roadkill permet dapporter de nombreux éléments
très plaisants.

Roadkill le rat, votre plus précieux allié.
La Megadrive donne tout
Riche.
Voilà ladjectif caractérisant au mieux le game design de Comix Zone. Comme nous lavons vu précédemment, les idées
ne manquent pas : rares sont les beat them all proposant autant de situations
de jeu et autant de variations dun même élément de gameplay,
même parmi les titres sortant sur les dernières machines en date.
Sappuyant sur ce travail de design impeccable, le jeu propose également
une réalisation de haute volée. Les graphismes très détaillés
(les décors représentent une mine de détails visuels) et
les animations très soignées (mention spéciale à Sketch
au style très "combat de rue", donnant au personnage un côté
bagarreur et massif très appréciable) donnent au jeu un aspect visuel
irréprochable. La Megadrive poussée dans ses derniers retranchements,
le jeu offre des sprites et des décors colorés et bordés
par dépais traits noirs correspondant au style comics du titre. Enfin,
Comix Zone propose au joueur une bande son agréable sans être exceptionnelle,
couplée à des bruitages convaincants et des voix digitalisées
très réussies (sur Megadrive, cest une performance :
souvenez vous du Guile de Street Fighter II avec
sa voix de fumeur de gitanes maïs
). Léché et raffiné,
le jeu poursuit le style "bande dessinée" et donne à lensemble
du soft une cohérence esthétique fabuleusement accrocheuse.


Colorés et variés, les graphismes ne ménagent
pas la Megadrive.
Suivant les codes du comics sur de nombreux points, lunivers du jeu et le
scénario devaient également poursuivre dans cette voie. Voilà
pourquoi le jeu propose trois environnements distincts inspirés de grands
classiques des bandes dessinées américaines comme cadres pour les
trois chapitres composant laventure Comix Zone, chacun étant composé
de deux planches (deux niveaux). Les deux premiers niveaux se dérouleront
dans un New York assiégé par des aliens visqueux et belliqueux épaulés
par des méchants créés par Sketch lui-même, ennemis
que le joueur devra repousser. Les deux niveaux suivants proposeront la visite
dun temple au Tibet, dans lequel un grand maître du Kung-fu formera
ses disciples en organisant des tournois (une des phases du troisième niveau
est dailleurs un tournoi dans une arène, donnant lieu à un
passage danthologie). Détail amusant, le maître de ce temple,
sorte de vieillard vaguement asiatique aux ongles hyper développés
semble tout droit tiré de Jack Burton dans les griffes du mandarin,
film de John Carpenter dans lequel Kurt Russel combat un dieu chinois grotesque
affublé du même look. Enfin, les deux derniers niveaux se passeront
dans un univers plus proche du nôtre, puisque Sketch visitera une sorte
de port désaffecté.


Le deuxième monde, probablement le plus déjanté.
Tellement bon quon en redemande
Comme
vous êtes des brutes de calcul mental calculant à la vitesse dun
ordinateur dernière génération, vous avez sûrement
déduit du paragraphe précédent que Comix Zone offrait au
joueur une aventure composée de six niveaux. Six niveaux seulement,
composés dune planche chacun
Cest court, en effet, mais
le soft est dune difficulté conséquente, ce qui rend la progression
plus difficile que prévue. En plus de cela, le joueur devra défendre
chèrement sa peau étant donné quil nexiste pas
de "One Up". Hé oui, ici, cest à lancienne, comme
chez DJ Abdel : une seule vie, et des continues disséminés
au compte-gouttes. Argh ! Du coup, voir la fin de Comix Zone sans utiliser
le code pour recommencer de nimporte quel niveau nest pas si aisé
et seuls les plus téméraires libèreront le héros du
piège que Mortus lui tend. Cependant, vu la qualité du soft, vous
serez nombreux à persévérer tant bien que mal, tant incarner
Sketch Turner est un plaisir indescriptible.

Peu dépisodes, mais ces derniers sont extrêmement soignés.
Voilà, vous savez tout (ou presque) du fabuleux Comix Zone. Alors, oui,
pour faire les difficiles (ou les journalistes, au choix), on pourrait dire que
le jeu a quelques défauts comme le relatif manque de niveaux différents,
compensé tant bien que mal par la difficulté ou encore labsence
tant remarquée dun mode "deux joueurs", chose pourtant
toujours appréciable dans un beat them all (mais ici, laspect totalement
"à part" de Comix Zone rend cette option difficile à intégrer),
mais ne chipotons pas. Comix Zone est un titre accrocheur, réussi et surtout
une fabuleuse démonstration de game design puissamment réfléchi.
Ce soft est également une belle preuve de la résistance dun
grand jeu face au temps : en effet, même de nos jours, il na
pas pris une ride
Et ce ne sont pas les multiples adaptations sur différents
supports qui contrediront cette idée. Porté sur PC dans un premier
temps puis sur Game Boy Advance par la suite, puis réédité
dans Sonic Mega Collection+ sur PS2 et Xbox, Comix Zone est facilement accessible
de nos jours. Alors si vous ne connaissez pas ce grand jeu, cette merveille injustement
méconnue du beat them all, jetez-vous dessus !

Entre tous ces différents portages, se procurer Comix Zone ne devrait pas
poser de problèmes. Alors, exécution !
À
titre plus personnel, Comix Zone est un des derniers titres Megadrive dont jai
guetté la sortie chez mon marchand de jeux vidéo préféré.
Ensuite, dautres machines moins usées par le poids des années
prirent le devant de la scène, laissant la 16-bits Sega dans loubli
du grand public. Heureusement, une poignée de retrogamers reconnaissant
neffaceront jamais cette fabuleuse console de leur mémoire. Avec
cette ultime baroud dhonneur, la belle dame en noir finit de me convaincre
quelle était une des plus belles machines de lHistoire. Sachez,
messieurs dames, que la Megadrive meurt, mais ne se rend pas : saluons une
reine, ainsi que lun de ses plus loyaux serviteurs
Jika, in the Zone



En se remémorant les meilleurs passages de Comix Zone, on se demande encore
pourquoi Sega ne propose pas une suite à ce titre sur une des consoles
actuelles