
Au cas où vous feriez partie des gens
pour qui Bullitt, French Connection et Mad Max sont des films culte et Starsky
et Hutch ou Les rues de San Francisco des sommets télévisuels, je vous signale
qu'un des meilleurs jeux sortis sur PC ces dernières années représente la réalisation
de tous vos fantasmes. Interstate 76, produit par Activision (sous
la direction de Sean Pesce et Zachary Norman, des anciens de Cinemaware) en 1996,
vous invite à un voyage dans un univers à la fois ultra-référentiel et totalement
original. Se présentant sous la forme d'une simulation de voiture (à ne pas confondre avec
le genre jeu de course dont il n'est nullement question ici) agrémentée d'un scénario
très élaboré, le jeu baigne dans une ambiance très particulière qui
ne se résume pas en quelques mots.
Vous êtes Groove, vous portez de grosses
moustaches, des rouflaquettes travaillées quotidiennement, un pantalon à pattes d'éléphant,
une chemise moulante à col "pelle à tarte" ouverte sur un poitrail velu et une coupe de
cheveux d'un genre qu'on n'oserait plus afficher aujourd'hui. Ne parlons pas du look de votre compère
Taurus, un black qui à la rythme dans la peau, une voix proche de celle du Samuel Jackson de Pulp
Fiction (du reste, dans la version française, c'est la même), et qui arbore en guise
de coiffure une boule noire au diamètre impressionnant. Vous ne rêvez pas, le 76 du titre
indique bien que l'année durant laquelle se déroule le jeu.
En fait ce ne sont pas tout à fait les vraies seventies. On est ici dans une sorte d'univers parallèle
où seuls les fringues, les bagnoles et la musique correspondent à la réalité.
Pour le reste, la situation se résume ainsi : l'Amérique, sans qu'on sache très bien
pourquoi ni comment, connaît une crise pétrolière sans précédent, qui
s'est bien sûr traduite par une augmentation effrénée du prix des carburants, puis
leur raréfaction. On imagine sans mal le chaos conséquent et le règne du banditisme
et de la mafia, qui ont pris le meilleur sur une police complètement dépassée. L'action
se passe au Texas, vous savez, cet état Américain où on compte une exécution
capitale par semaine. Le terrain est propice à l'autodéfense et des milices vont se monter
pour faire face à la crise.
Votre sœur, Jade, fait équipe avec Taurus dans une de ces milices. Au volant de sa Piranha, une
énorme voiture équipée d'armes aussi puissantes qu'un lance-roquettes ou une mitraillette
de calibre 30mm, elle pourchasse les bandits qui ont fait main basse sur les réserves de carburant
et peuvent en toute impunité commettre leurs méfaits sans être arrêtés.

Groove, Taurus, Jade, Malochio et Skeeter, principaux protagonistes
d'I76.
Le jeu commence alors que Jade vient d'être
prise en chasse par Antonio Malochio, un caïd redoutable. Après avoir commis la pire des erreurs,
sortir de sa voiture, Jade est abattue, dans le dos, par Malochio. Taurus est arrivé à la
rescousse mais trop tard pour la sauver, et elle meurt dans ses bras. Il vous propose alors de prendre
le volant de la Piranha et de vous joindre à lui pour venger votre sœur. Comme vous n'avez aucune
expérience de ce genre de conduite il vous formera, avant de vous emmener à la chasse au
bandit, au cours des 17 missions que comprend le jeu.
Interstate 76 est à la base un projet
très ambitieux et la réussite incontestable qu'il représente dans tous ses aspects
en fait l'un de ces produits qui ont changé la face des jeux vidéo lors de l'avènement
du PC en tant que machine dédiée au divertissement. Tout d'abord le contenu : une simulation
de conduite, en 3d, complète, d'un réalisme époustouflant, des missions variées
et passionnantes, la possibilité de faire évoluer son véhicule ou d'en peaufiner
les réglages, un scénario plein de rebondissements, une intelligence artificielle des ennemis
surprenante et un mode multi-joueur excellent, le tout sans qu'aucun de ces éléments ne
soit mis en valeur au détriment des autres. Le contenant, ensuite : des graphismes réussis
et une bande sonore fabuleuse font baigner le jeu dans une ambiance américano-seventies parfaitement
recrée, dans laquelle s'intègrent parfaitement les éléments futuristes du
jeu.
Il faut savoir que les jeux vidéos d'antan,
surtout ceux sortis dans les années 80, se contentaient la plupart du temps d'offrir un seul de
tous ces aspects, du style : "Les graphismes et le son sont magnifiques et restituent parfaitement
telle ou telle ambiance ? OK, pas la peine d'essayer de faire un jeu jouable et intéressant",
ou "Le scénario est excellent ? OK, laisse tomber la qualité de la réalisation,
on peut vendre comme ça". Aujourd'hui, et on peut considérer que ce "aujourd'hui" à
commencé vers 1994 avec le ralliement du grand public à la cause vidéo-ludique, un
jeu doit être une expérience ludique nouvelle si ses auteurs veulent convaincre. On ne peut
donc que féliciter Activision d'avoir su suivre le mouvement en sortant des produits tels qu'Interstate
76, devenant un des seuls éditeurs ayant connu la grande époque à jouer un rôle
de premier plan de nos jours.
Revenons au jeu : les premières missions
d'entraînement en compagnie de Taurus vous font découvrir les paysages Texans, désertiques
et traversés d'interminables routes goudronnées dont on peut sortir quand on veut pour poursuivre
un ennemi ou prendre un raccourci. Ces paysages rappelleront aux connaisseurs ceux de Mechwarrior 2, et
pour cause, le moteur 3d du jeu est le même. Comme les vision répétées de Point
Limite Zéro et de Police Fédérale Los Angeles vous l'avaient laissé
penser, ces grosses voitures américaines qu'on appelle "Muscle Cars", bien que surpuissantes,
ne tiennent pas la route, freinent très mal et bougent dans tous les sens dès qu'on dépasse
la vitesse réglementaire de 50MPH, c'est à dire tout le temps. Les sensations de conduite
de tels véhicules sont ici rendues de façon hallucinante de réalisme. Pour peu que
l'on joue avec un volant, c'en est même si cool que le jeu pourrait se contenter de proposer des
courses dans les dits véhicules sans qu'on puisse crier au scandale.
Les premiers combats ne se feront pas attendre. Ceux-ci sont omniprésents
dans les missions et s'apparentent à du "dog-fighting" en voiture, avec tir à la mitrailleuse
de près et missiles de loin. A noter que l'on tire aussi bien vers l'avant que vers l'arrière
(avec l'aide du rétroviseur équipé d'un collimateur) ou sur les côtés
en vue latérale, le pistolet à la main. Les ennemis se comportent plutôt bien : ils
essaient de vous prendre à revers, de vous contourner, de se dissimuler dans un tournant pour vous
sauter dessus par surprise, et s'enfuient parfois lorsqu'ils se sentent battus. Les cartes sont énormes
et on s'y perd d'autant plus facilement que des véhicules y circulent de partout, y compris dans
les endroits où l'on n'est pas censé se rendre. Heureusement, une carte avec les objectifs
et la position de départ est consultable à tout moment, ainsi qu'un calepin où sont
notés les objectifs de la mission.
Chaque mission est précédée
d'une cinématique qui montre l'évolution du scénario. Lors des missions les voix
sont très présentes, les voitures étant équipées de radios, et l'ensemble
est très cohérent. En dehors de leur look de circonstance, les personnages sont représentés
en 3d en utilisant un nombre réduit de polygones. On ne peut voir ni leurs yeux, ni leur bouche.
N'allez pas croire que les cinématiques soient de mauvaise qualité. Au contraire, elles
sont superbes, le parti-pris artistique seventies du jeu expliquant leurs limitations techniques, qui
sont compensées par la qualité de l'animation.
Dans le jeu, les graphismes s'avèrent plutôt dépouillés.
Cela s'explique par le moteur 3d, qui permet des déplacements très réalistes mais
n'est pas vraiment à la pointe. Les cartes 3d ne sont pas gérées, les textures sont
pauvres et l'animation nécessite, pour ne pas saccader, un Pentium 233 au minimum, ce qui est une
énorme config en 1996. Heureusement, les Mhz dont nous gavons aujourd'hui permettent de bénéficier
d'une animation parfaitement fluide en 800x600, et le jeu devient beaucoup plus joli, d'autant qu'un patch
Direct3d est sorti.
Au fil de la progression le jeu s'avère
difficile. En voir le bout demandera de nombreux essais sur certaines missions, d'autant plus que la sauvegarde
n'est autorisée qu'après la réussite complète de chacune. C'est aussi à
ce moment que vous pouvez faire installer par votre copain mécano Skeeter les équipements
dérobés sur les voitures ennemies vaincues (gentes, armes, suspension etc…) et réparer
les dégâts subis. Le tout se fait par des menus d'un aspect sibyllin (ils ressemblent à
des factures de garagiste) qui nécessitent pour s'y retrouver un petit coup d'œil à la doc
du jeu (scandale !).
Passons au mode multi-joueur, qui a eu son heure
de gloire sur le net. Il s'agit d'un death-match classique, nommé "Multi-melee", qui donne la possibilité
de conduire toutes les voitures présentes dans le jeu (alors que le mode solo, nommée "Trip",
vous limite à la Piranha). Il est possible de pratiquer ce mode seul, contre des joueurs virtuels
("Melee"). Les acharnés du réseau nous disent qu'I76
est longtemps resté le jeu le plus éclatant en multi-joueur, croyons les sur parole.
Interstate 76 à connu deux add-ons, I76
Gold Edition et I76 Arsenal, et une suite, Interstate 82, qui baigne bien sûr dans une autre ambiance,
celle des années 80. La Gold Edition reprend le jeu avec des améliorations sur le moteur
3d. L'Arsenal apporte des missions complémentaires et une refonte totale des graphismes du jeu
s'appliquant aussi aux missions initiales et permettant à I76 de rivaliser avec d'autres titres
3d plus performants. Quant à la suite Interstate 82, j'ai franchement la flemme de vous en parler
car ce fut un bide, en raison de ses sensations de conduite très simplifiées qui en sabotaient
l'intérêt. Le jeu a reçu de très mauvaises critiques à sa sortie.
Quelques mots sur la musique d'Interstate 76,
pour finir : il s'agit d'une série d'instrumentaux très funky qui constituent une des meilleures
créations musicales pour un jeu qu'on ait entendues. Evidemment, c'est le genre de musique que
l'on écoute en conduisant, alors ça groove tout le temps, même si le style varie un
peu, du funkadelic au disco, en passant par des rythmiques blues-rock plus lourdes. On croirait entendre
de vieilles gloires des années 70 jouer mais il s'agit en fait de musiciens actuels de très
haut niveau, tous originaires de San Francisco. Les compositions sont signées par le bassiste Arion
Salazar qui en est également le producteur et a réuni Bullmark, le groupe formé pour
l'occasion, comprenant Salazar lui-même, le guitariste Dave Schul, le batteur Bryan Mantia (ex Primus
et Guns'n'Roses) et les saxophoniste Les Harris et John Mendich. Figure aussi dans la bande le clavier
Tom Coster qui affiche beaucoup plus d'heure de vol que ses petits copains puisqu'on le retrouve auprès
de Carlos Santana dans les années 70 (il a même cosigné des titres comme Europa
ou Moonflower).
Peu après la sortie du jeu, Arion Salazar a rejoint le groupe Third Eye Blind, qui a obtenu un hit en 1997 avec le single Semi-Charmed Life (qui figurait sur la BO du film American Pie), et a sorti plusieurs albums par la suite. "3EB" officie dans un style pop-rock agréable (mais qui n'a plus rien à voir avec la musique d'I76), un peu dans la lignée des Red Hot Chili Peppers, en moins mélancolique (voir ce lien).
Arion Salazar
Les musiques d'I76 ont été éditées
en CD, et on peut les acheter sur le net, ou plus simplement se contenter d'insérer le deuxième
CD du jeu, où elles sont gravées, dans son autoradio. Cela dit, attention aux excès
de vitesse provoqués par le groove monstrueux qui va vous assaillir tout au long des 16 titres,
ça coûte cher !
Laurent