Par
Thezis (Décembre 2006)

Créer
une licence populaire auprès du grand public demeure
lespoir secret de toutes les sociétés
productrices de "biens culturels". Lorsque celles-ci
manquent dimagination, elles mélangent deux
licences connues pour en créer une troisième,
soit un cross-over entre deux univers a priori différents.
Si cette technique engendre la plupart du temps des collaborations
courtes, rarement plus dun épisode pour les
séries télé par exemple, il en va
tout autrement du croisement des deux bébêtes
les plus rentables de la 20th Century Fox (outre le zoo
de Star Wars et laffreux gamin de Home
Alone) : lAlien et le Predator.
Pré-scriptum (je
vous assure que ce mot existe !) : Initié
par la pratique dAlien versus Predator
de Capcom, cet article doit beaucoup au concours
MAME organisé sur Grospixels et à ses
contributeurs. Je tiens particulier à remercier
Lyle, Sodom, J et goycoechea qui ont beaucoup apporté
à cet article ainsi que Kaede pour nos parties
en multijoueur. Leurs citations sont indiquées
en italique et lauteur est mentionné en gras.
Second
pré-scriptum (septembre 2007) : Cet article dédié
au départ à Alien versus Predator
a finalement tellement grossi qu’il devient aujourd’hui
un dossier consacré à tous les jeux portant
sur ces deux licences. J’ai profité de cette
nouvelle version pour intégrer certains commentaires
parus sur le topic
dédié. Je remercie donc SupaPictave,
Lyle (à nouveau), Simbabbad et Xuenilom. Cette
nouvelle version est surtout due à Laurent en ce
qu’il préféra mettre mon premier article
sous la bannière « Alien, Predator : les
jeux ». Et une bannière pareille, ça
se mérite. Donc, un an après sa première
parution, le contenu de ce dossier est enfin en adéquation
avec son titre.
Ce dossier se divise en trois
parties :
1) Les univers
d’Alien et de Predator
2) Les jeux
fondés sur l’Alien et sur le Predator
3) Les jeux
Alien(s) versus Predator
A
lorigine

Deux dessins préparatoires
de Giger et Moebius.
Tout
commence en 1975 avec ladaptation cinématographique
de Dune, lincontournable chef-duvre
littéraire de Frank Herbert que vous devez lire
(message subtilement subliminal mais cest pour la
bonne cause) et qui inspira les excellents jeux vidéo
Dune
et Dune
II. Dirigé par Alejandro Jodorowsky, aussi
connu comme talentueux scénariste de bandes dessinées,
le projet croule sous son gigantisme en 1977. Il doit
finalement stopper, fautes de moyens, malgré les
3000 dessins préparatoires déjà réalisés
par Hans Ruedi Giger, Moebius, Salvador Dali, Chris Foss
ainsi que la collaboration du groupe Pink Floyd et du
scénariste Dan OBannon. Vous pouvez consulter
lexcellent site Dune
- Behind The Scene pour en savoir plus sur ce projet.


Deux peintures de Giger pour Alien.
Limmense
travail fourni nest pas perdu pour autant. Outre
une réutilisation dune partie de ce matériel
pour le Dune
que réalisera finalement David
Lynch dix ans plus tard, léquipe du projet
avorté se rassemble autour du nouveau scénario
de Dan OBannon : Alien.
Réalisé par Ridley Scott en 1979, le film
incarne une incontestable réussite artistique et
rencontre un succès public considérable
en plus daccessoirement figurer parmi mes films
préférés. Fondé sur une peur
diffuse et une ambiance qui s’installe progressivement
par touches successives, ce premier Alien
n’a pas pris une ride 30 ans plus tard et demeure
aussi prenant à regarder. Les personnages sont
toujours aussi bien campés et l’on se sent
tout de suite impliqué émotionnellement
dans leur destin. Les effets spéciaux, peu spectaculaires,
ont aussi bien passé le cap des années là
où beaucoup d’anciens et récents films
de science-fiction paraissent désuets. Une des
raisons de cette longévité découle
d’une esthétique qui refuse le tape-à-l’oeil
ou le propret pour une charte visuelle inspirée
par un univers industriel poisseux et usagé. Cette
esthétique graphique se retrouve, avant l’arrivée
de l’Alien, dans les rapports entre les personnages,
banals et quotidiens. Le résultat se situe à
l’opposé des Star Trek ou des Star
Wars et ouvre de nouvelles perspectives pour la science-fiction.
Si une telle réussite découle de la somme
de talents réunie pour l’occasion, un mérite
tout particulier revient au Suisse Hans
Rudi Giger. Designer de la créature, il a combiné
chair, métal, symboles sexuels et ossements humains
pour créer un monstre nouveau qui semble surgir
des pires cauchemars (toute la théorie freudienne
chère aux surréalistes comme Giger, élève
de Dali, semble y être rassemblée). Aussi
fascinant que repoussant, l’Alien est recouvert
de références à l’anatomie
humaine et pourtant aussi diffère autant de l’humanité
que le pourrait une autre espèce.

Le
film rencontre un énorme succès qui, Hollywood
oblige, engendre plusieurs suites, très différentes
les unes des autres. En 1986, James Cameron, déjà
responsable d’une autre franchise sf à succès
avec Terminator,
prend en main cette suite et lui insuffle un cachet très
personnel. Aliens,
le « s » du titre est on ne peut plus éloquent
: du film d’horreur diffus jouant sur le hors-champ
et la suggestion la série bascule dans le film
d’action radical où une compagnie de marines
fait face à des centaines d’aliens. La différence
ne plaît pas à certains fans mais le succès
conséquent rassure la production dans son choix
audacieux. La franchise Alien est dorénavant identifiée
autant au film d’horreur qu’au film d’action.

Sorti
six ans plus tard, Alien
3 a souffert le martyre avant de voir le jour.
Pressé de sortir une suite, la Twentieth Century
Fox lance la production alors que le scénario,
qui a déjà connu de nombreuses versions
(certains sites en recensent six complètes), n’est
pas achevé. Poursuivant sa volonté de différencier
les films les uns des autres, le studio engage David Fincher,
un jeune réalisateur issu de la publicité,
dont il s’agit du premier long-métrage. Celui-ci
amène un univers visuel sombre et pessimiste, radical
et très personnel pour une production de cette
ampleur. Surtout que le tournage se révèle
un enfer en raison des changements permanents dans le
script, de l’abandon de coûteux décors,
du changement de chef-opérateur, des conflits entre
le studio et Fincher (qui désavouera le film),
des problèmes avec la coiffure de Sigourney Weaver,
du retournage de certaines scènes en raison des
projections-test catastrophiques, … Au final, le
budget explosa de 45 millions $ à plus de 65. La
version projetée en juillet 1992 est amputée
d’une demi-heure mais rencontre malgré cela
un succès équivalent aux opus précédents.
Le film regorge d’idées mais peine à
proposer un univers cohérent et une tension constante.
Il faudra attendre 2003 pour qu’apparaisse une version
longue, à laquelle David Fincher refusa de travailler,
plus aboutie mais toujours marqué par son développement
chaotique. Traversé de nombreuses fulgurances graphiques,
Alien 3 est, à la manière de Marnie
(Alfred Hitchcock, 1964), un « film malade »,
rempli de qualités mais inabouti.
Simbabbad
: Le seul qui vaut la peine en dehors du premier, c'est
le troisième. Cette vision de montrer l'Alien comme
l'ange de l'apocalypse, purificateur de péchés
(tous les habitants de la planète sont des pécheurs,
et Clemens meurt pile au moment où il se confesse
à Ripley - elle étant innocente, l'Alien
ne lui fait pas de mal), au point que l'un des prisonniers
(celui qui devient fou) le libère car il le voit
comme un guide spirituel (dans la version non coupée)
- cette vision, donc, est géniale et rend honneur
à la fois au premier film et au travail de Giger,
tout en faisant quelque chose de très différent.
Il faut noter aussi que Ripley est une sorte de vierge
Marie dans ce film (elle porte un enfant sans avoir eu
de rapport sexuel, un enfant qui devra sauver le monde
de ses péchés), film qui est d'un nihilisme
désespéré et absolu (NDT : On peut
même voir la naissance de l’Alien sorti du
bœuf comme une référence à l’animal
présent dans la crèche de la Nativité).
La scène de la crémation de Newt et Hicks
coupée avec la naissance de l'Alien est également
très symbolique et grandiose.

Cinq
années plus tard, Alien
4 : Resurrection voit le jour de manière
plus apaisée. Mais le résultat ne s’en
trouve pas pour autant meilleur, loin de là. Confié
au réalisateur Jean-Pierre
Jeunet, déjà créateur d’un
univers original et décalé avec son comparse
Marc Caro,
ce quatrième épisode aborde des thèmes
passionnants (les manipulations génétiques,
le lien physique entre Ripley et l’Alien, …).
Baignant dans des images originales et charnelles, ce
film semble tout posséder pour convaincre. Hélas,
le film de Jeunet est grotesque, dans tous les sens du
terme. Graphiquement plus rococos que baroques, les idées
visuelles sont toutes ridiculisées par une laideur
infantile et plombées par un permanent humour balourd.
Quant aux thèmes, ils sont abordés par-dessus
la jambe, prétexte à des créatures
plus ridicules les unes que les autres. Une énorme
déception (n’hésitez pas à
poster un avis contraire sur le topic
dédié, ça ne peut être
qu’intéressant).
Langoisse version Schwarzenegger
- La première version du Predator (merci dvdrama)
– Une des affiches de Predator 2.
Les
monstres font donc des entrées et la 20th Century
Fox, détentrice des droits de la licence Alien,
la bien compris. La Major décide donc de
créer un nouvel extra-terrestre agressif. Mais
plutôt que de viser le film dangoisse et une
réalisation suggérant lhorreur comme
le fit Ridley Scott, cette nouvelle franchise marche sur
les pas dAliens et du film daction typiquement
80. Predator
sort en 1987, il est réalisé par John
McTiernan et met en vedette la super-star du genre,
Arnold Schwarzenegger.
Pétaradant et frontal, le film se permet une certaine
subtilité dans la découverte progressive
du monstre jusquau duel final, laissant le spectateur
dans le flou quant aux motivations du Predator. Excellent
film pop-corn, Predator incarne à merveille
les qualités des films d’action des années
80 : bourrin au possible, il distille un plaisir direct
et primaire (même si la dernière demi-heure
quasiment muette vaut son pesant de cacahuètes
cinématographiques). Une suite
mélangeant le film daction et le policier
est réalisée trois ans plus tard par Stephen
Hopkins. D’une qualité pour le moins
mitigée, ce nouvel opus possède au moins
le mérite de développer l’univers
des Predators, sortes de chasseurs cherchant des proies
de planète en planète.
Jika
: Par contre, je trouve que le Predator est une créature
parfaite. J'adore complètement le film de McTiernan
et je trouve que ce film est un des meilleurs films d'action
jamais faits. C'est d'ailleurs mon seul reproche vis-à-vis
de l'article de Thezis : c'est pas joli joli de dénigrer
Predator sous prétexte qu'on aime pas monsieur
! La créature Predator, cet aspect chasseur ultime
mais respectant l'art de la chasse, je trouve ça
brillant. Le Predator ne tue pas pour manger, il tue par
sport, par plaisir. C'est mine de rien assez nouveau et
peu de créatures imaginaires mettent ça
en avant. Voila pourquoi le film AvP, même si c'est
une vieille bouse, a au moins ce mérite : il montre
vraiment ce que sont les Predators. Des chasseurs sportifs
de l'extrême.
La
création de la licence Alien versus Predator

Le logo de la compagnie et un exemple
du travail de Mignola.
Si
les deux licences rencontrent séparément
un grand succès au cinéma, leur réunion
va pourtant avoir lieu dans un autre média :
la bande dessinée. Créée en 1986,
la nouvelle maison dédition Dark
Horse Comics lance une triple politique fondée
sur la publication dauteurs en devenir ou confirmés
auxquels est accordée une grande liberté
(Mike Mignola, Frank Miller, Neil Gaiman, Chris Claremont,
Dave Gibbons, Geoff Darrow,
), la commercialisation
de produits dérivés (statuettes, t-shirts,
mugs, jeux vidéo,
) ainsi que sur le développement
de licences, essentiellement cinématographiques
(Star Wars, Alien, Predator,
King Kong, Scarface,
).

Le premier numéro dAliens
versus Predator - Trop de versus tue le versus ?
Très
vite, la maison dédition est couverte de
récompenses et rencontre un succès énorme
avec ses deux licences-phare : Alien et Predator.
Pas besoin dêtre devin pour apercevoir le
bon plan qui se profile. Aliens versus Predator,
scénarisé par Randy Stradley et dessiné
par Phill Norwood et Chris Warner, est donc publié
entre novembre 1989 et décembre 1990. Il est notable
de constater que lidée dopposer les
deux créatures émane bien de Dark Horse
et non du plan furtif de Predator 2 (Stephen
Hopkins, novembre 1990) où lon aperçoit
une tête dAlien en trophée du chasseur
extra-terrestre. Avec des ventes au-delà de 400.000
exemplaires, la réussite commerciale de la nouvelle
série dépasse toutes les espérances,
récompensant un comic classique mais bien réalisé.
La mode du versus est lancée.

[Machine à brouzoufs mode
on] ou Tout le monde aura droit à son versus !
Si
les autres versus sombrent rapidement dans le nimporte
quoi (à l’exception notable du Robocop
versus Terminator de Frank Miller et Walter Simonson
en 1992), la série Aliens versus Predator
maintient une certaine qualité dans les épisodes
suivants (pour le tableau ci-dessous, le scénariste
est dabord indiqué puis le ou les dessinateurs)
:
-
AvP : Deadliest of the Species par Chris
Claremont et Jackson Guice/Eduardo Barreto entre 1993
et 1995.
- AvP : War par Randy Stradley et Jim Hall/Mark
Heike/Phill Norwood/Mike Manley/Javier Saltares/Chris
Warner en 1995.
- AvP : Duel par Randy Stradley et Javier
Saltares en 1995.
- AvP : Booty par Barbara Kesel et Chris
Chalenor en 1996.
- AvP : Eternal par Ian Edginton et Alex
Maleev en 1998.
- AvP : Xenogenesis par Andi Watson et Mel
Rubi en 1999-2000.
- AvP : Thrill of the hunt par Mike Kennedy
et Roger Robinson/Dustin Weaver en 2004, ladaptation
en comic du film Alien vs Predator de Paul Anderson.

On
le voit, ce sont les produits dérivés, ici les comics, qui vont
réellement développer les univers respectifs des créatures,
particulièrement celui des Predators, assez mystérieux/fade (biffez
la mention inutile) à lorigine. Labréviation AvP provenant
dailleurs des comics. Il est de plus intéressant de constater que
ce sont les bandes dessinées justement qui vont réussir à
unir deux styles différents, lhorreur diffuse dAlien et laction
frontale de Predator, en une licence cohérente.

"Qui que soit le gagnant
nous sommes perdants."
Rarement une accroche de film aura paru aussi sincère pour le spectateur
humain.
Les
comics et les adaptations vidéoludiques (voir ci-dessous)
générant de gros profits, la 20th Century
Fox met en chantier un film autour de la rencontre des
deux monstres. Néanmoins, entre le premier script
de 1991 et la diffusion sur grand écran, il faudra
attendre 13 années dun parcours chaotique.
Le résultat
Hé bien, comment dire
Si Paul Anderson avait réalisé de sympathiques
adaptations de jeux vidéo avec un amusant Mortal
Kombat (1995) et un bourrin Resident
Evil (2002), le résultat cinématographique
laisse ici franchement à désirer.

"Hue dada !" - La
fameuse scène décriée par Sodom.
Sodom :
A ce propos, tu voulais des avis sur le film : c'est une grosse bouse. Satisfait
? Pour creuser un peu plus le sujet, Paul Anderson (ou je ne sais quel autre tâcheron)
a pour ainsi dire coulé la licence "Alien" en une seule scène
: celle où l'héroine recycle le corps d'un xénomorphe en
arme et bouclier. Je peux te dire qu'à ce moment précis du navet,
il y avait de nombreux rires dans la salle, mais avant tout des rires nerveux
du genre "comment il a pu oser un truc pareil...". Jamais la création
de Giger et Winston n'avait été autant ridiculisée, et je
crains que le coup porté à sa crédibilité en tant
que mythe fantastique ne soit fatal... Alien Vs Predator est un cross-over génial
tant que l'on se place du point de vue BD ou Jeu Video ; au cinéma, ça
ne passe vraiment pas car on a droit à quelque chose proche du vieux combat
de catch, et je n'exagère pas : il manquait juste Hulk Hogan au générique
EDIT : J'oubliais, le film n'est pas trop mal si on se place du point de vue de
la licence Predator. Il est certes nettement moins bon que le tout premier mais
largement supérieur au second, en raison d'une bonne mise en scène
des Predators. En fait, c'est là qu'est le problème : Anderson voulait
visiblement faire quelque chose de bien de ce côté et ce sont les
Aliens qui ont trinqué de l'autre. Le film d'action a prévalu sur
le film d'horreur.

Et là cest le mignon
qui a prévalu sur laction.
Alléché
par autant denthousiasme et espérant tomber
sur un bon nanar bien rigolo, je ne reculais donc devant
rien pour louer lobjet du crime. Et malheureusement
cest juste nul. Sodom nexagère rien
en parlant de catch pour les combats (un Predator qui
prend un Alien par la queue pour le faire tournoyer et
le lancer contre un mur !), le reste est à
lavenant. Personnages unidimensionnels qui mettent
tout de même 40 minutes à poser le décor,
mélange action/horreur/50 grammes de Cube
qui ne tient pas la route, effets visuels affreux ou incompréhensibles
grâce au super-montage-que-même-Michael-Bay-il-fait-pas-mieux,
Aliens réduits à de la chair à canon
pour Predators balourds
Un triste spectacle qui
témoigne dune profonde incompréhension
des deux univers. Malgré cela, le film a trouvé
son public et remporté un vrai succès au
point de tripler la mise de départ (180 millions
$ pour lexploitation en salle pour 60 millions $
de budget), sans parler de la juteuse commercialisation
en dvd. Et dire quune suite est déjà
en chantier
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