
Les vampires,
nous autres les joueurs, on les connait drôlement bien. On les dérouille à qui mieux
mieux dans Castlevania. Les plus vieux d'entre nous les ont affrontés
à coups de parser borné dans Transylvania ou Frozarda. Et depuis la grande mode des jeux
"dark", on peut fréquemment les incarner. Faut bien dire qu'ils ont le chic pour princesse-napper
à tire-larigot, on ne peut quand même pas leur reprocher d'avoir bon goût.
Et bien ce coup-ci, au lieu de s'occuper tranquillement d'assouvir ses pulsions érotomanes en allant
épier des donzelles discrètement sous forme de chauve-souris, en voilà un, Kairn
pour ne pas le nommer, qui a pour hobby de faire crasher des avions dans des vallées perdues du
fin fond des Carpates recouvertes par la brume. Pas de chance pour lui, ce coup-ci, vous êtes un
gros client. Un retrogamer de chez retrogamer à qui on ne la fait pas (...et qui sait télécharger
une solution sur le net en cas de gros pépin).


Derrière toi, c'est affreux!
Lancement du jeu et parenthèse technique, l'introduction se déroule dans une résolution
supérieure au mode 320*200*256 couleurs VGA standard de l'époque (du tweaking de registres
VGA qui n'était pas courant dans les jeux de non-action, même si ça s'est popularisé
de plus en plus grâce notamment à la publication de l'article historique de Michael Abrash
dans le Dr Dobbs' journal de 91 sur le fameux ModeX). Le jeu revient ensuite dans une résolution
standard, sans doute pour des raisons de performance, mais en continuant d'utiliser les modes à
base de plan et leurs avantages.
Après cette intro ma foi fort sympathique sur fond de musique entêtante qui vous narre le
crash en question, vous vous réveillez dans le village des autochtones qui vous ont secouru. Plus
spécifiquement dans un lit chez la jeune Deirdre. Le temps de choisir le nom que vous vous donnerez
(espèce de mythomane), de rencontrer le père de la jeune fille qui vous mettra le pied à
l'étrier (et vous bourrera passablement le mou avec son histoire de prophétie), et c'est
parti pour explorer la vallée.


Le début de l'aventure
Pour les adeptes de la taxinomie du jeu vidéo, Veil of Darkness est un hybride de jeu d'aventure
et de jeu de rôle. Publié par SSI, un poids lourd du RPG informatique de l'époque,
Veil of Darkness fut développé par Event Horizon Software, un studio mineur (n'y voyez là
nulle offense) qui avait à son actif The Summoning, un "dungeon crawler" correct. Pour
la petite histoire, le studio se rebaptisa ensuite Dreamforge, un nom plus standard et moins relativiste,
et réalisa quelques classiques de la license AD&D comme Ravenloft ou Menzoberranzan. Et
le mythique Sanitarium ! Déjà on a envie de les aimer et de les serrer fort contre son cur,
ces petits gars. Le moteur de Veil of Darkness descend d'ailleurs en droite ligne de celui de The Summoning
et partage la même disposition de l'écran.
L'écran se compose de deux tiers d'une vue isométrique, et d'un tiers d'interface. La palette
bien terne (Le Veil of Darkness serait-il un voile terne ?) et lugubre peut sembler un peu fadasse mais
colle bien à l'atmosphère oppressante de la vallée, sur laquelle plane comme on l'apprend
très vite, une Terrible Malédiction (TM) dûe au vampire parricide. Les animations
et scrollings sont saccadés mais tel n'est pas le propos d'un tel jeu, n'est-ce pas, alors ne boudons
pas notre plaisir. L'interface, qui se déroule sur tout l'écran, permet de voir son inventaire,
sa santé et les objets équipés. Une carte permet de se déplacer de zone en
zone dans la vallée. C'est là qu'on se rend compte que la partie jeu de rôle est somme
toute bien limitée dans ses possibilités, et c'est très vite l'aventure et la résolution
d'énigmes qui prennent le pas.


Dialogue avec votre hôte, et visite au bar
Les combats, en temps réel, ne sont d'ailleurs pas trépidants, mais peuvent être rendus
triviaux en baissant leur niveau de difficulté. Cette possibilité salutaire transforme instantanément
Veil Of Darkness en (très) bon jeu d'aventure, alors autant ne pas s'en priver, on se refera Lands
Of Lore un autre jour si on veut défourailler du monstre en série. Ici point de "Bastonner
plus pour looter plus". D'ailleurs, en ce qui concerne la population monstrueuse, on est en territoire
connu, entre les loups, les chauve-souris, les fantômes, les squelettes et tous leurs amis échappés
du train fantôme. Du classique, certes, mais de bon ton. Lhorrifique peut sembler désuet
par rapport à un Silent Hill plus moderne dans son approche de l'angoisse,
mais il en émane un petit côté "Universal Monsters" très plaisant
et attachant.


L'interface une fois déroulée
Ignorons ces fâcheux et allons plutôt discuter avec les habitants. Le système de dialogue
rappelle celui de la saga Ultima : c'est une sorte d'hypertexte par mots-clés
qu'on peut soit entrer au clavier, soit cliquer à la souris. Méfiance d'ailleurs parcequ'on
a vite tendance à tout faire à la souris, alors que le jeu nécessite quand même
de trouver quelques mots non listés et d'être attentif aux dialogues. J'ai moi-même
à l'époque bien galéré pour une sombre histoire de briquet...
L'écriture est de bonne facture, et évidemment tout le monde a vite fait de vous demander
un paquet de services, allant du simple redressage de torts au sauvetage global de la valléee en
passant par l'étude de la pharmacopée locale. Je sais pas vous, mais je trouve qu'on est
bonne poire, des fois, quand même. J'espère au moins qu'on accumule des points retraite chaque
fois qu'on expédie un loup-garou ad patres... Lhistoire se déroule au fur et à
mesure que se révèle la prophétie, lue avec une voix d'outre-tombe (et grésillante),
qui fait office de fil narratif et vous aiguille dans vos objectifs jusqu'à l'affrontement final,
avec juste ce qu'il faut de linéarité. La quête pour lever le Voile de Ténèbre
planant sur la région nécessitera de trouver le vrai nom de Kairn, et de lever une malédiction
liée à un grimoire maudit. Tout cela est relativement classique mais bien exécuté.

Deirdre : le charme slave en haute résolution
En conclusion, ce jeu procure de bonnes sensations de jeu digne des années 90, où le côté
hardcore à outrance quon retrouve dans beaucoup de RPG ou de jeux daventure de lépoque
commence à seffacer au profit dun jeu plus accessible et plus plaisant (et un peu moins
impliquant, peut-être). On se retrouve très vite dans lambiance pour ne plus décrocher
pendant une quinzaine dheures, et franchement, quand on voit ce quil ya ce soir à
la télé, que demander de plus ? En tout cas une bonne surprise pour un jeu qui a fait le
voyage jusque nos contrées en avion de ligne après avoir été ramassé
plus au moins au pif dans le "bargain bin" d'un magasin américain par un jeune frenchie
pendant un voyage linguistique. Et sans se crasher, s'il vous plait.
A noter qu'il existe une version localisée française, et que le jeu tourne très bien
sur DosBox.
Tramboi