A la vue de ce jeu, qui succède aux mythiques
Voyageurs du Temps, une constatation s’impose : Delphine a parfaitement réussi
sur ST et Amiga ce que Cryo a essayé en vain de faire sur PC quelques années plus tard,
à savoir créer des jeux d’aventures grand public, destinés
non spécialistes de la chose, mais se plaçant au même niveau de qualité que
les références du genre. Operation Stealth n’a rien a envier aux productions de LucasArts
ou Sierra, tout en présentant une réalisation plus flashy et une difficulté moindre.
Si
les Voyageurs du Temps développait un contexte narratif et artistique tout à fait original,
Operation Stealth est par contre bourré de références. Vous y incarnez l’espion Américain
John Glames, une sorte de double de James Bond travaillant pour la CIA. Le Stealth, avion de combat révolutionnaire
totalement indétéctable, vient d’être dérobé et vos supérieurs
soupçonnent le KGB d’être à l’origine du vol. Chargé de faire la lumière
sur l’affaire en toute discrétion (votre spécialité), vous vous retrouvez rapidement
à enquêter dans une république d’Amérique du sud, le Santa Paragua, dirigée
par un dictateur qui a assassiné toute sa famille (sauf sa fille) à peine arrivé
au pouvoir. Sur place, vous serez confronté à des tueurs professionnels à la solde
du KGB, aux hommes du main du dictateur, ainsi qu’à sa fille qui veut votre peau (sans que vous
sachiez pourquoi) et vous devrez identifier un mystérieux agent qui se fait passer pour vous. Au
fil du déroulement du jeu, vous découvrirez que derrière le vol du Stealth on trouve
une organisation terroriste nommée Spyder, mais le scénario, complexe et bourré de
rebondissements, ne révèle toutes ses ficelles qu’à la fin de l’aventure.

On voit qu’on a là tous les ingrédients
d’un roman d’espionnage, auxquels il faut ajouter les gadgets, innombrables, que John Glames va devoir
utiliser pour se sortir de diverses situations (rasoir électrique, microphone, stylo cracheur d’acide,
bracelet gonflable etc.). L’interface est pratiquement la même que celle des Voyageurs, c’est à
dire qu’elle fait la part belle aux graphismes, les menus devant être appelés du bouton droit
de la souris pour apparaître. Les développeurs ont tenu compte des critiques formulées
à propos de leur précédent jeu, à savoir qu’il est possible d’agir sur des
objets sans que le personnage se tienne à côté d’eux, et les plus petits apparaissent
dans un coin de l’écran en zoom. Il est aussi possible d’examiner et de combiner les objets de
l’inventaire, ce qui apporte de nombreuses possibilités. Cette interface high-tech que les puristes
du jeu d’aventure avaient dénigrée devient presque aussi performante que celle des jeux
LucasArts, tout en prenant moins de place à l’écran.
Les objets découverts et les situations
dans lesquelles il faut les utiliser répondent à une logique simple, même si certaines
énigmes sont coriaces. Par exemple, la combinaison d’un coffre-fort se trouve écrite sur
un papier situé à un autre endroit, ce qui est prévisible, mais la découverte
de ce papier n’est pas aisée du tout. Cet équilibre dans les difficultés, qui permet
de satisfaire les joueurs de tous niveaux, est difficile à établir et les concepteurs d’Operation
Stealth s’en sont très bien sortis. L’autre aspect déterminant, plus discutable, est la
place importante laissée aux phases d’actions. Dans les Voyageurs il n’y en avait qu’une, mais
là elles sont nombreuses et de plus en plus fréquentes dans la dernière partie du
jeu. Le hic, c’est qu’elles sont parfois extrêmement difficiles, pas très jouables, et il
est impossible de finir le jeu sans les réussir (commentaire perso : elles ont eu raison de ma
patience et je n’ai jamais pu terminer l’aventure...).

Exemples de phases d'arcade
Passons au point fort de ce jeu acclamé
à sa sortie : la réalisation. Les graphismes sont magnifiques, parmil les plus beaux qu’on
ait vu dans un jeu d’aventure sur 16-bits. Le visuel est différent de celui des Voyageurs, dont
les graphismes étaient signés Eric Chahi.

Des graphismes magnifiques
Cette fois, c’est Michèle Baque qui impose
son style, influencé par la BD et le dessin animé, comme elle l’a fait sur de nombreux jeux
français sortis à l’époque (en particulier les excellents Adidas Power Soccer et
Ivanhoe). Les personnages et décors ont une allure qui permet de reconnaître
instantanément leur auteur. Le trait est franc, les visages légèrement caricaturaux,
et les couleurs très vives et contrastées. Ce genre de graphisme, particulièrement
mis en valeur par l’affichage 16 couleurs des ST et Amiga (sur PC, une version VGA-256 est sortie), convient
parfaitement au scénario, plein d’humour mais prenant et complexe. De nombreuses animations font
vivre les personnages, et les décors sont en simili-3d (il est possible de passer derrière
certains objets). Pour conserver l’unité visuelle du jeu, les concepteurs se sont efforcés
de conserver le style graphique très élaboré des phases statiques dans les phases
d’actions. Pas de miracle, celles-ci sont saccadées, et d’une maniabilité exécrable.

Operation Stealth représente six fois
plus de données que les Voyageurs du temps. Cela s’explique par la longueur du jeu, plus importante,
et les animations, notamment les séquences d’intro et de conclusion de l’aventure, très
longues et réussies. Les musiques, quant à elles, sont au format MIDI, permettant aux possesseurs
d’Atari ST (ou d’Amiga ayant investi dans une interface MIDI) de les faire jouer par un synthétiseur
et de bénéficier d’une bien meilleure ambiance sonore que celle dispensée par le
chip d’origine de la machine.
Ce deuxième jeu d’aventure pour Delphine
est donc un nouveau coup de maître, même si les nostalgiques se souviennent plus volontiers
des Voyageurs du Temps, choc énorme et surtout inattendu à sa sortie. Operation Stealth
a été un gros succès commercial, et a permis à l’équipe de Delphine
pour son jeu d’aventure suivant, Croisière Pour Un Cadavre, de se montrer très ambitieuse
(peut-être même trop pour un jeu 16-bits sur disquettes). Si leurs créations fabuleuses
dans le domaine du jeu d’aventure/action font l’unanimité (Another World,
Flashback), Operation Stealth est un peu oublié aujourd’hui et se montre toujours appréciable,
car assez proche en qualité de titres beaucoup plus récents.
NB : Aux USA, le jeu a été édité
par Interplay, propriétaire à l'époque de la licence James Bond pour le jeu vidéo.
Du coup, le héros est devenu James Bond, et le jeu s’est intitulé là-bas James Bond
– The Stealth Affair.
Laurent