La guerre froide n'est pas finie, loin de là.
C'est du moins ce que l'on pourrait croire en jouant à Spycraft (Activision, 1996).
Ce jeu d'aventure est une production de 5 millions de dollars entièrement financée et conçue
par Activision. Vous y incarnez une jeune recrue de la CIA à
qui on a confié la direction d'une enquête secrète sur l'assassinat d'un homme politique
russe, candidat à l'élection présidentielle. Celui-ci s'est fait loger une balle
explosive dans la tête lors d'un discours électoral en plein air. Votre supérieur
vous donne accès aux moyens de renseignement et d'espionnage les plus sophistiqués afin
de retrouver la trace de l'assassin, qui semble avoir utilisé une arme d'un genre nouveau, d'une
précision diabolique et d'une portée énorme, telle qu'il s'en développe au
sein des labos top secret de la CIA. Il pourrait donc avoir bénéficié de complicités
au sein des services secrets, voire être lui-même un membre ou ancien membre de la CIA. Comme
le président Américain doit se rendre à Moscou pour signer un nouveau traité
de paix avec la Russie, sa sécurité pourrait être menacée, et vous devez enquêter
sur une éventuelle conspiration visant à faire échouer le traité. Votre
enquête vous fait naviguer entre Moscou, les locaux de la CIA et d'autres endroits du globe, et
vous bénéficierez de l'aide d'anciens membres du KGB qui vous aideront à infiltrer
les arcanes du pouvoir russe, gangrené par le banditisme et la corruption, à la recherche
d'informations.
A mesure que vous avancez dans le jeu, le complot se révèle
dans son effrayante ampleur. Le scénario est très complexe,
et la durée de vie du jeu est conséquente avec 3 CD et une difficulté indéniable.
En dépit de l'utilisation de séquences
filmées, Spycraft n'entre pas dans la catégorie des "films interactifs". La présence
de comédiens n'est là que pour renforcer la crédibilité des situations, ainsi
que des divers instruments et armes montrés. Il faut savoir
que le jeu a été conçu avec la collaboration de William Colby, ancien de la CIA,
et d'Oleg Kalugin, du KGB, ce qui assure l'authenticité de ce qui est montré. Sans cette
référence, il serait difficile de croire à ce que l'on voit dans le jeu, mais apparemment
tout est véridique. Quant au scénario, il est l'œuvre de James Adams, rédacteur en
chef du Sunday Times de Washington, spécialiste de la guerre froide et auteur de solides romans
d'espionnage.
L'interface du jeu est très simple a priori,
mais elle donne accès à de nombreuses fonctions. La fenêtre principale affiche les
séquences vidéos lors des dialogues, et les quelques 400 photos contenues dans les 3 CD
utilisées lors des phases interactives. En bas, les objets de l'inventaires apparaissent, ainsi
que l'icône d'accès au Weblink, outil sur lequel nous reviendrons. En fait, l'interactivité
du jeu se résume principalement à utiliser des outils technologiques surpuissants afin d'obtenir
des informations nécessaires à l'avancée de l'enquête. Les dialogues permettent
aussi certains choix de réponses, mais cela ne va pas très loin, le scénario étant
très linéaire. En général on ne meurt pas, sauf en de très rares occasion,
et on peut sauvegarder sa position à n'importe quel moment. On se trouvera bloqué uniquement
si on n'a pas vu passer une information importante, et il est toujours possible de la débusquer
puis reprendre la progression.
Parmi les outils
que Spycraft permet d'utiliser, on trouve :
- Le BADMAN : interface qui permet, grâce à une vue satellite, de donner des directives à
distance à une équipe d'intervention lors de l'infiltration d'un bâtiment.
- Le Kennedy Assassination Tool : outil d'analyse de photos qui permet de reconstituer la trajectoire
d'une balle d'après la position d'impacts.
- L'Image Analysis : outil d'analyse de photos satellite et de fabrication de faux documents.
- Le Mix and Match : logiciel permettant de constituer le portrait robot d'un suspect et de le comparer
avec les bases de données de la CIA à des fins d'identification.
- Le Sound Analysis : outil servant à isoler sur un enregistrement tous les bruits et les identifier.
Par exemple, sur une conversation téléphonique, le Sound Analysis peut identifier les voix
et aider à déterminer l'endroit où se trouve les protagonistes grâce aux bruits
ambiants.
- Le Security Model : permet de reconstituer l'emploi du temps des employés de la CIA en recoupant
leurs conversations téléphoniques, leurs apparitions sur les écrans de sécurité,
les moments où ils ont pris l'ascenseur et leurs mouvements inhabituels au sein du bâtiment.

Tous ces outils vous serviront à progresser
dans l'enquête. Par exemple, le Kennedy Assassination Tool, couplé à l'Image Analysis
et le Mix and Match, vous aidera à identifier le tueur de l'homme politique Russe au début
du jeu.
On arrive donc
à l'Intelink, une sorte de petit ordinateur portable relié à Internet que vous utilisez
dans le jeu. Le Weblink se présente sous la forme d'une sorte de navigateur web que vous utilisez
pour consulter d'innombrables menus, parmi lesquels :
- Le Comlink, qui vous permet de communiquer avec les autres membres de l'équipe.
- Le Newslink, qui dispense sans cesse des informations importantes sur l'évolution de la politique
mondiale, toutes n'étant pas forcément en rapport avec le scénario du jeu.
- Le Datalink, une sorte d'encyclopédie de l'espionnage international qui décrit les grandes
organisations mondiales du genre.
- Le Weblink, lien réel avec Internet. Lorsque vous l'utilisez, le Weblink ouvre votre navigateur
et vous connecte au site officiel de Spycraft, ou vous trouverez des informations qui prolongent l'univers
du jeu dans le réel, mais ne sont pas indispensables à la réussite de l'aventure.
L'Intelink vous donne aussi accès aux archives de votre enquête, à savoir les enregistrements
des conversations et des découvertes les plus importantes faites. Il indique aussi, et c'est très
important, les prochains objectifs à atteindre, et ceux qui ont été remplis. Cette
fonction aide beaucoup, car les personnages s'adressent à vous comme si vous étiez "de la
maison", et il n'est pas toujours évident de comprendre ce qu'il faut faire.
Pour continuer sur l'exemple de l'assassinat
du début, après avoir identifié le suspect, le Datalink vous permettra de déterminer
quelle arme développée par la CIA il a utilisée. Vous utiliserez ensuite le Security
Model pour débusquer l'employé du laboratoire de fabrication des armes de la CIA qui a aidé
à dérober l'engin, et l'adresse où ses complices se cachent. Cette petite enquête
terminée, vous ferez votre rapport grâce au Comlink, et votre assistant vous informera de
la suite de l'enquête, indiquant si la personne que vous avez désignée était
la bonne, et si les complices se trouvent là où vous l'avez dit. A
noter aussi que vous êtes amené à interroger des suspects, et ceux-ci (souvent des
tueurs cruels et sanguinaires, mais aussi des tueuses) sont rarement coopératifs et impressionnables.
Réalisme oblige, l'usage de la torture est donc intégré dans le jeu. On n'est pas
là pour rigoler, ni pour respecter la loi, mais pour sauver le monde, alors la fin justifie les
moyens. Il est toutefois possible de se dispenser de la torture en sélectionnant l'option adéquate
dans le menu de démarrage du jeu.
Au début de l'aventure, vous serez formé
par un instructeur sur des simulateurs. Cette phase est probablement celle où le jeu se rapproche
le plus d'un jeu d'action. Le reste du temps, on est dans un jeu d'aventure classique, même si l'usage
de l'Intelink donne parfois l'impression que tout est réel.
Ce qui fait l'intérêt, et il est énorme, de Spycraft, c'est la crédibilité
et l'authenticité. De plus, il est franchement passionnant d'utiliser les divers outils, d'autant
plus que leur simulation est très bien rendue. Par exemple, lors de l'analyse du Security Model,
ce sont quatre personnes différentes qui sont suspectées, et leur emploi du temps et conversations
téléphoniques respectives comportent tous des éléments louches. Vous passerez
donc beaucoup de temps à décortiquer ces renseignements, qui vous dévoileront l'existence
de ces quatre personnes avec une grande cohérence, même si trois d'entre elles n'ont aucune
importance dans le scénario. C'est cette profondeur et ce perfectionnisme
qui font de Spycraft un grand jeu. Il y a la de quoi alimenter plusieurs longs métrages, tant l'univers
décrit est complexe, et pourtant jamais on ne sent perdu.
Les comédiens, quant à eux, sont
comme d'habitude dans ce genre de jeu des seconds couteaux, vus dans des films à succès
dans des rôles similaires. On aura reconnu Charles Napier (vu dans Le Silence des Agneaux
en chef des SWAT, ou dans The Blues Brothers en chanteur des "good ole boys") en sergent instructeur,
et le comité directeur de la CIA rappelle furieusement celui aperçu dans les X-Files. La
version française est de bonne tenue même si, comme dans Zork Nemesis (qui utilise une interface
similaire), le mixage est très mauvais et les voix sont parfois difficilement compréhensibles,
noyées dans les effets sonores. On a souvent recours à l'Intelink pour relire ce qui vient
d'être dit. Quant aux graphismes, ils sont corrects, tout en accusant l'âge du jeu, notamment
à cause des séquences vidéos, très pixelisées, et de la résolution
qui refuse de dépasser le 640x480.
Spycraft est la tentative la plus réussie
de jeu d'espionnage sur micro. On pourra regretter que tout ceci ne sorte pas du cadre d'un scénario
linéaire, et ne permette de jouer de petites missions exploitant à fond les différents
outils, mais le choix d'un jeu d'aventure donne de l'envergure au projet. Comme tous les jeux basés
sur des séquences filmées, Spycraft n'a pas eu le retentissement qu'il méritait,
et n'a pas été suivi d'extensions ou de add-ons. Bien
qu'il soit aujourd'hui très difficile à trouver, il serait dommage de finir sa vie d'espion
sans y avoir joué.
Laurent