Encore une victime des préjugés.
Comme la majeure partie des jeux d’aventure basés sur l’usage de séquences filmées,
In the 1st Degree s’est vu taxer à sa sortie par les magazines spécialisés du rédhibitoire
"pas mal mais manque d’interactivité" qui a condamné, sans réel examen
des pièces à conviction, un grand nombre de titres pourtant passionnants.
Les Américains sont friands de tribunaux.
C’est le pays qui a inventé la retransmission télévisée des procès
et les films ou téléfilms dits "de prétoire" où le sort de ce bas
monde s’évoque entre avocats, juges, procureurs et témoins, avec des rebondissements de
scénario placés avant chaque coupure publicitaire. In
the 1st Degree est une tentative d’application du phénomène dans le cadre d’un jeu vidéo
(la pub en moins). Vous y incarnez le procureur de San Francisco, Granger, chargé de faire exploser
la vérité dans une affaire de meurtre des plus complexes.
Zachary Barnes et James Tobin étaient
associés dans une affaire de vente de tableaux. Barnes s’occupait de la galerie, et Tobin était
l’artiste. Quelques semaines après que la galerie ait été mystérieusement
cambriolée, on y retrouve Barnes mort, tué d’une balle en plein cœur. A ses côtés,
Tobin, la chemise pleine de sang, gît, une balle dans la jambe, et jure que Barnes a voulu le tuer
et que c’est en défendant sa vie qu’il a du tirer sur son ami. La
police n’a recueilli que des indices banals, et avec l’aide d’une inspectrice très zélée
(et très rigolote) qui trouve l’histoire un peu simple et difficile à avaler, vous aller
examiner les pièces à conviction, interroger les témoins une première fois,
puis attaquer l’accusé au tribunal. Votre but : prouver que Tobin a tué de sang-froid Barnes
de façon préméditée (un meurtre au premier degré, donc), et qu’en plus
il a auparavant lui-même cambriolé la galerie pour arnaquer son assurance.
Au tribunal : l'accusé, et la femme de la victime
Seulement trois témoins clés seront
interrogés et appelés à la barre lors du procès. Ca peut paraître peu,
mais cela s’avère suffisant pour que l’affaire soit très complexe et réserve son
lot de surprises de mobiles, de mensonges et manipulations diverses. La femme de la victime, une prétendante
à la mairie de la ville cupide et glaciale qui ment comme elle respire, la gentille petite amie
de l’accusé, qui couchait occasionnellement avec la victime, et un jeune employé de la galerie
qui en sait long mais se mure dans un silence terrorisé. Les
témoignages de ces trois protagonistes se télescopent et se contredisent sur une multitude
de petits détails. Il s’en dégage que personne n’est vraiment clair, et que la légitime
défense invoquée arrange un peu tout le monde. Seulement voilà, vous êtes procureur,
pas avocat. Votre rôle est, par tous les moyens, d’obtenir une condamnation maximale pour l’accusé,
qui se trouve être défendu par une avocate tristounette mais redoutable et qui vous déteste.
L’examen des pièces à conviction
n’apporte pas grand chose, une succession de photos qu’il faut impérativement regarder toutes si
l’on veut terminer le jeu. Ensuite, ce sont les interrogatoires de police filmés que vous devrez
visionner. Déjà, des contradictions dans l’histoire racontée par l'accusé
apparaissent. Puis, les choses sérieuses commencent. Vous interrogez
les trois témoins. Vous avez le choix entre plusieurs questions, et en fonction de celles que vous
choisissez et de l’ordre dans lequel vous les posez, vous pourrez obtenir des révélations,
des aveux, ou encore des mensonges, ou tout simplement repartir bredouille. Le
but est de tirer les vers du nez du témoin, soit en gagnant sa confiance, soit en faisant pression
sur lui.
Questions à la petite amie de l'accusé : un passage difficile
et déterminant
Ensuite, vous passez au tribunal. Les témoins
n’en diront en général pas plus que lors du premier interrogatoire, donc mieux vaux se présenter
au procès avec de sérieux éléments en main. De plus, le contre-interrogatoire
de la défense peut mettre en pièce l’impression que vous avez faite au jury juste avant.
A l’issue du procès, on vous annonce le verdict, qui va de
l’acquittement à la condamnation double de vol qualifié et meurtre avec préméditation.
Inutile de préciser que c’est cette seule dernière condamnation qui équivaut à
la réussite du jeu.
Interrogatoire de police : la jolie inspectrice ne se laisse pas embobiner
In the 1st Degree est donc un jeu qui se joue
dans son entier comme une partie, et un grand nombre de fins différentes sont prévues, en
fonction de vos performances. Pendant le procès, la télévision
commente ce qui s’est passé de savoureuse façon. On assiste à une parodie du système
mediatico-judiciaire Américain fort réjouissante. Un expert vient commenter vos performances
à l’issue de chaque interrogatoire, et vous donne d’éventuelles indications sur ce qui a
péché dans votre système d’attaque. Cerise sur le gâteau : si vous obtenez
la condamnation maximale, l’annonce d’une adaptation en téléfilm du procès viendra
clore le jeu avec une ironie salutaire.
Cet humour aide à avaler la pilule idéologique
du jeu, qui est assez indigeste si on la prend au premier degré (sans jeu de mot). En fait, à
San Francisco, la peine de mort est en vigueur, et la victoire pour vous signifie le cimetière
pour l’accusé, même s’il n’est que très rarement fait mention de la sentence encourue
(seul les chefs d’accusation retenus sont cités en fin de partie). En ces temps où les USA
sont montrés du doigt pour cette dispensable tradition, cela donne à réfléchir,
un peu, tout en se délectant d’un excellent jeu.
La femme de la victime : une menteuse professionnelle
Car In the 1st Degree est une réussite.
On pourra sans fin discuter de l’intérêt d’un jeu où l’on ne fait que tirer des questions
dans un QCM, mais le scénario, riche, le jeu très correct des acteurs, et la façon
dont les méthodes de manipulation des procureurs et des avocats sont ici décortiqués
suffisent à justifier qu’on se penche sur le produit. Vous
allez devoir, pour arriver à vos fins, pousser les témoins dans leurs derniers retranchements,
leur faire répéter leurs diverses versions de l’histoire jusqu’à ce qu’ils se mélangent
les pinceaux, leur mentir en leur faisant croire qu’ils ne risquent rien à vous parler, leur indiquer
un possible témoignage qui vous arrange même s’il comporte quelques zones d’ombre (en clair
: pratiquer la subornation de témoin), et même leur faire de mesquines menaces, tout ça
pour convaincre un jury qui n’est pas sûr du tout de sortir du tribunal en sachant vraiment tout
ce qui s’est passé. Ca laisse rêveur, quand on y pense,
mais on veut bien croire que c’est ce qui se passe dans la réalité.
Exemple de cruauté dont vous aurez à faire preuve : obliger
au tribunal la petite amie de l’accusé à lire en entier une lettre d’amour adressée
à elle par la victime. Deux fois pendant le lecture, le jeu vous propose de passer à autre
chose ou de lui faire terminer la lettre. Si vous allez jusqu’au bout, elle craquera et avouera avoir
menti dans son témoignage, révélant du même coup une information accablante
pour l’accusé. Vous devrez donc laisser de côté
votre humanité, d’autant que la présence de comédiens en cher et en os aide à
l’identification.
Le jeune employé : un témoin malléable, donc important
Le jeu est difficile, mais pas impossible. Seule
la nécessité de recommencer tous les interrogatoires à chaque partie peu s’avérer
lassante, mais on peut zapper toutes les séquences redondantes. D’autre part, les enchaînements
de questions à poser sont suffisamment complexes pour qu’il soit vain de sauvegarder sa partie
avant chaque question et d’essayer toutes les combinaisons. Lorsque
l’on a fait mouche, la réponse à la question qui tue se traduit par une séquence
assez longue, accompagnée par une musique dramatique, lors de laquelle le témoin s’énerve
ou se met à pleurer et lache un gros morceau. On saura qu’il faut obtenir un tel scoop de chaque
témoin pour réussir.
Au tribunal, d’autres coups de théâtres savoureux sont au programme. Notamment, lorsque l’interrogatoire des témoins s’est avéré
désastreux pour l’accusé, la défense l’appelle à témoigner, et l’on
peut ensuite lui porter le coup de grâce en l’embrouillant sur les détails qui ont
changé au fur et à mesure qu’il modifiait son témoignage. La scène finale,
digne d’une corrida, le voit s’énerver et vider son sac en plein tribunal.
La femme flic cuisine la veuve
Le procureur que vous incarnez n’apparaît
jamais. Le jeu utilise des vidéos compressés de petit
format, qui viennent s’incruster habilement dans une photo fixe, pour créer l’illusion d’une vidéo
plein écran. La réalisation est irréprochable, et le jeu se joue sans temps mort
ni chargement intempestif. La version Française est de bonne
tenue. Les voix sont crédibles, même si la synchro avec l’image laisse parfois à désirer.
In The 1st Degree n’a pas eu beaucoup de succès,
et on n’a pas beaucoup vu d’autres jeux du même genre sortir après. Par ailleurs, le metteur
en scène du jeu et auteur du scénario, Peter Adair, est mort du SIDA un an après
la sortie du jeu, à 53 ans. C'était un membre influent de la communauté homosexuelle
Aéricaine depuis son documentaire Word is Out, sorti en 1977, qui fut suivi de Stopping story (1983),
The AIDS show (1986), et Absolutely positive (1990), autant de plaidoyers pour les droits des gays, des
lesbiennes et des malades du SIDA.
Même si In the 1st Degree n'a rien à
voir avec ce combat, le portrait peu flatteur de la justice et des médias Américains qui
y est fait porte la patte d'un auteur engagé, et fait de ce jeu un produit beaucoup plus subversif
et réjouissant que le simple ersatz de Perry Mason qu'on a pu y voir à l'époque de
sa sortie.
Un jeu attachant, à découvrir.
Laurent