Un
jour, je lis dans le Tilt n°28 le test d'un jeu étonnant
sur C64. Peut-on parler d'un jeu d'ailleurs ? Le genre
décrit dans Tilt est "découverte originale".
Il s'agit d'un petit bonhomme qui a élu domicile dans
l'ordinateur... Je trouve ça marrant.
Quelques
mois plus tard, le jeu est testé dans le Tilt n°35
sur Atari ST. Visuellement c'est bien plus chouette...
Le jeu commence à me tenter grave. Il faut que je le
trouve, que je regarde ce qu'est ce petit gugusse qui semble
vivre sa vie tout seul.
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La boîte de la version Amstrad. |
Traduction
à ma manière du dos de la boîte : "Enfermés
dans les ténèbres tout au fond de chaque ordinateur,
existent de très nombreux Petits Personnages des Ordinateurs
(LCPs). Ils ont vécu leurs vies en secret pendant des
années, jouant des tours à de nombreux utilisateurs,
mais ne se sont jamais laissés voir ou entendre. Jusqu'à
maintenant.
Découvrez
le LCP à l'intérieur de votre ordinateur, regardez-le
vivre sa vie. Il va manger, dormir, jouer du piano, écouter
des disques, et plus encore. Vous pouvez même communiquer
avec lui, jouer avec lui et il compte sur vous pour la nourriture,
l'eau et l'amitié."
Ça
a l'air vraiment sympa !
Un petit mot sur le créateur.
David
Crane est un des fondateurs d'Activision en 1979. Société
mythique toujours bien d'actualité, elle sortit à
l'époque quantité de titres de qualité
pour la console VCS Atari.
David Crane, lui, est le père de titres célèbres
(plus de 10 millions de ventes dans le monde entier) :
Outlaw, Dragster, Pitfall
I et II,
Little Computer People, Hacker,
Ghostbusters...
Bref, des titres que tout ceux qui ont connu l'époque
de la VCS ne peuvent avoir oubliés (surtout les Pitfall).
"HOUSE-ON-A-DISK"
Noël
1986. 23H30 environ.
Je mets fébrilement la disquette dans le lecteur de mon
Atari ST tout neuf (enfin, une machine de démonstration
de la FNAC : y'en avait plus de neufs, rupture de stock).
Le jeu se charge. C'est lent. J'attends.
Longtemps.
Au
bout d'un moment, un écran apparaît. C'est un petit
carnet, sur lequel je dois inscrire mon nom, la date et l'heure.
Ceci est moins anodin qu'il n'y paraît, les données
vont être utilisées par le LCP. Et l'heure du jour
va dicter une partie de ses actions.
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Le carnet (toutes les images viennent
de la version Amiga). |
Une
fois que les informations ont été rentrées,
écran noir, la disquette se remet à tourner.
Longtemps.
Et une bonne minute trente plus tard, miracle : une petite maison
en coupe apparaît à l'écran. Elle est vide.
Longtemps.
Pas le moindre LCP.
La doc précise que, je cite : "les LCPs sont plutôt
timides et ne se précipiteront pas aisément dans
une nouvelle situation : en fait, il peut se passer plusieurs
minutes avant qu'ils ne rassemblent suffisamment de courage
pour entrer à l'intérieur de la nouvelle maison
que vous leur offrez."
Alors j'attends encore.
Et effectivement, au bout de quelques minutes, un petit gugusse
entre, fouine partout et ressort. Quelques instants plus tard,
il revient, avec sa petite valise et son chien. Il s'installe
à sa machine à écrire, et m'écrit
qu'il est très heureux d'être ici. Il termine sa
lettre par "Votre ami, Gaylord." C'est donc comme
ça qu'il s'appelle ? OK.
Et puis, comme il est tard quand même, il va dans sa chambre,
se change dans sa penderie, ressort dans un superbe pyjama bleu
et hop ! au lit.
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Le chien bâfre dans la cuisine,
le LCP dort dans son lit. |
Quelques
étapes de la vie d'un LCP.
Mon
petit ami dans l'ordinateur m'a parlé l'autre jour. Enfin,
parlé c'est beaucoup dire. Disons qu'il parle réellement
de temps en temps, une espèce de charabia indéchiffrable.
Quand il veut réellement communiquer avec moi, il monte
tout en haut de la maison, dans les combles, va chercher du
papier dans le caisson de droite, et s'installe devant sa machine
à écrire.
Ainsi,
de temps en temps, Gaylord tape des petites lettres qui me renseignent
sur ses goûts. Chaque fois, il commence par "Cher
JPB". Ensuite, il me soumet une idée, ou m'apprend
quelque chose sur lui. Et il termine toujours ses lettres par
"Votre ami, Gaylord". Ça a un certain cachet.
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Gaylord
est un bon dactylo, mais un peu lent. |
Gaylord
est assez indépendant. Il a son caractère. Par
contre, son chien n'a pas de nom, en tout cas pas moyen de savoir
comment il s'appelle, et lui il est facile à cerner :
c'est un ventre à pattes. On le nourrirait sans arrêt,
il en éclaterait. C'est grâce à ses petites
lettres que j'ai appris la seule chose que je sais à
propos du chien : "ce satané chien se conduit
toujours comme un chiot, il est aussi peureux que le jour où
je l'ai ramené à la maison".
Un
jour, il me dit : "Vous avez peut-être remarqué
que je suis un assez bon dactylo, mais je suis un pianiste encore
meilleur." Tiens, il a l'air d'aimer jouer du piano, d'ailleurs
il y en a un en haut, entre la machine à écrire
et le coin salon. Il suffit de lui demander - poliment - de
jouer du piano ("please play the piano") pour qu'il
se jette dessus, toutes affaires cessantes, et qu'il commence
à jouer un morceau (plutôt classique, comme "La
Lettre à Élise"). Il adore ça.
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Gaylord
au piano, une étoile est née. |
Je
disais plus haut que Gaylord est indépendant. Par moments,
il a envie de regarder la télé, alors il l'allume
et s'installe dans son fauteuil. Ou alors, il se met un disque
(plutôt pop ou rock) tout seul comme un grand (et il arrive
qu'il se mette à danser, si on le lui demande et qu'il
est d'accord). Souvent aussi, il descend au rez-de-chaussée,
dans son gros fauteuil, et lit tranquillement le journal. Je
le soupçonne d'aller si souvent lire le journal dans
ce fauteuil-là, parce qu'il attend autre chose, je vous
en parlerai tout à l'heure.
Évidemment, il faut qu'il aille aux toilettes de temps
en temps. Il disparaît derrière la porte marquée
WC, on entend la chasse d'eau, et quand il revient il se lave
les mains dans le lavabo. De même, il prend une douche
de temps en temps, caché derrière le rideau qu'il
étend. Il fait aussi de la gymnastique vers 20H45, et
il se lave les dents le soir.
Enfin, il va se coucher à des heures normales. Mais la
doc conseille de ne pas le faire trop dormir, il est assez actif
et ça serait mauvais pour lui.
Les
"améliorateurs d'humeur"
C'est
un des deux moyens d'interaction avec le LCP. On les utilise
grâce à des raccourcis clavier. En fonction du
raccourci, il va se passer quelque chose de précis. On
considère que l'humeur du LCP varie selon 3 niveaux :
heureux, neutre et triste. Gaylord a besoin de toutes ces petites
attentions pour conserver sa bonne humeur : c'est ainsi qu'il
se plaît chez lui et qu'il est heureux.
Sur toutes les images de ce test, regardez son sourire épanoui :
Gaylord est vraiment heureux !
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Gaylord,
épanoui, lit son journal. |
On
peut exécuter un raccourci comme ça, pour le plaisir,
même si tout va bien. En cas de changement d'humeur, si
le LCP a un coup de calgon, c'est indispensable.
Mais on peut aussi le faire si Gaylord l'a demandé. Par
exemple, l'autre jour, Gaylord est monté sur sa machine
à écrire et m'a dit : "J'aimerais bien lire
quelque chose de nouveau". Alors, pour lui faire plaisir,
j'ai demandé qu'on lui livre un bouquin (Ctrl+B).
Aussitôt, la sonnette de la porte d'entrée a résonné
dans la maison : Gaylord s'est précipité en bas,
a ouvert la porte et ramassé un livre, qu'il s'est empressé
de ranger dans sa bibliothèque. Ensuite il a dû
me dire merci, parce qu'il s'est mis à baragouiner pendant
dix bonnes secondes.
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Envie de bouquiner ? Livraison à
domicile ! |
D'autres
raccourcis clavier sont disponibles :
- Ctrl+F fait livrer de la nourriture à
la porte d'entrée ;
- Ctrl+R fait livrer un disque à la
porte ;
- Ctrl+W remplit la fontaine d'eau ;
- Ctrl+A fait sonner le réveil près
du lit ;
- Ctrl+D fait livrer de la nourriture pour
le chien. Gaylord s'empresse de la mettre dans la gamelle du
toutou, qui lui s'empresse de venir la vider !
- Ctrl+C fait sonner le téléphone
en bas. Gaylord adore recevoir des coups de fil, du moment qu'il
a encore le temps de faire autre chose entre deux coups de téléphone !
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Le téléphone sonne...
Gaylord décroche et papote avec plaisir. Mais avec
qui ?? |
-
et le plus important : le câlin ! Je suppose que c'est
pour ça que Gaylord vient lire le journal dans son fauteuil
du rez-de-chaussée si souvent... en espérant que
je vais lui faire un câlin ! En appuyant sur Ctrl+P,
une petite main mécanique apparaît et fait des
papouilles dans la nuque de Gaylord, qui se tortille de plaisir
dans son fauteuil. J'ai remarqué que si j'appuie sur
Ctrl+P et qu'il n'est pas dans son fauteuil, il s'y précipite.
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Gaylord
en pyjama profite d'un gros câlin. Le chien bâfre
encore. |
Gaylord
a surtout besoin d'être nourri (le chien aussi). On n'est
plus dans le domaine de l'humeur ; là, on touche directement
à la santé. Et je suis responsable de la santé
de Gaylord et de son ventre à pattes. Regardez l'image
ci-dessus : le placard de la cuisine est ouvert, il reste des
aliments ; la fontaine d'eau est pleine. Gaylord n'a pas
à craindre la famine avant longtemps ! Remarquez, si
le LCP n'a plus rien à manger, il va tomber malade :
son visage va devenir verdâtre et il sera triste. Il écrira
des lettres de reproche pour bien indiquer son mécontentement
et ce dont il a besoin.
Je ne sais pas s'il est possible de laisser mourir un LCP :
je n'ai jamais eu le cœur d'essayer.
La
communication au clavier
La
seconde façon de faire réagir Gaylord, c'est de
lui parler directement. Ainsi, il faut savoir qu'il faut toujours
être poli et lui dire "s'il vous plaît"
(toujours commencer une phrase par "please"). Ensuite,
il faut connaître les phrases qui le feront réagir :
par exemple, pour lui demander de jouer du piano, il faut écrire
"Please play the piano", et espérer qu'il acceptera.
On peut également lui demander plein de trucs : allumer
un feu dans la cheminée ("please build a fire"),
ou regarder la télévision ("please watch
the TV")... Tout est possible.
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J'ai
demandé à Gaylord d'allumer un feu dans
la cheminée. Il l'a fait. |
Ces
actions écrites, Gaylord est tout à fait capable
de les accomplir tout seul, contrairement aux raccourcis clavier
qui font intervenir le monde extérieur à la maison.
Il fait ce qu'il veut après tout, il est chez lui, non
?
Si on lui demande de faire quelque chose dont il n'a pas envie,
il refuse. Parfois il secoue la tête, d'autres fois il
fait celui qui n'a pas entendu.
Les jeux dans le jeu
Une
des actions qu'il est possible de faire, en utilisant la communication
au clavier, est de jouer aux cartes avec lui, en tapant la phrase
magique : "please play the cards". Gaylord ne se sent
plus de joie, il monte au dernier étage, dans les tiroirs
où il range les feuilles pour sa machine à écrire,
farfouille un instant dedans, et se retourne pour me demander
à quoi je veux jouer avec lui.
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Gaylord
tape sur l'écran du moniteur : il attend ma réponse
et m'appelle. |
Les
jeux proposés sont : anagrammes (en anglais, pas facile),
bataille, poker, blackjack et puzzles de mots. En général,
je joue avec lui au poker. Mais j'ai essayé les anagrammes,
pour voir : c'est marrant mais on ne perd jamais.
Une
fois que j'ai choisi, Gaylord, tout heureux de jouer avec moi,
descend les escaliers jusqu'à la table de la cuisine,
s'installe, et la partie démarre. Rien de particulier,
on utilise quelques touches du clavier pour jouer, et le niveau
de Gaylord est assez bas... Quand j'en ai marre, j'appuie sur
F10 pour arrêter.
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Les
anagrammes, et le poker. Gaylord est tout content ! |
Il
est vrai que ces jeux ne sont pas l'attraction principale. Mais
en fait, ça fait plaisir à Gaylord...
Réalisation
Il
faut bien y venir !
Je vais parler ici de la version Amiga, proche de la
version Atari ST. Je n'ai pas connu les autres, donc
je ne parle pas de ce que je ne connais pas ! :)
Le
graphisme est mignon, simplet, mais coloré. On reconnaît
parfaitement les pièces et les meubles qui s'y trouvent.
J'ai particulièrement apprécié les petites
touches qui ne servent à rien, comme la photo du grand-père
dans le coin salon, le calendrier avec la pin-up au-dessus de
l'ordinateur, le post-it sur le frigo...
Les
petites animations sont elles aussi simplettes. Mais elles fonctionnent
et c'est bien ce qu'on leur demande : les images de la
télé ou du moniteur, le tourne-disques en marche,
le téléphone qui sonne... Rien de spectaculaire
au contraire, mais ça suffit.
Les mouvements du chien sont très basiques, mais on voit
qu'il bouge, qu'il mange, qu'il ferme les yeux, alors c'est
bon.
Les mouvements du LCP sont eux aussi simplifiés, mais
encore une fois, on ne demande pas des miracles. Un petit bug
rigolo : quand le LCP descend les escaliers de face et qu'il
a quelque chose dans la main, cet objet passe sans arrêt
de la main gauche à la droite. On peut ainsi croire qu'il
le fait sauter d'une main à l'autre !
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Un,
deux, un, deux ! Gaylord fait sa gym. |
Le
son est bien pensé. Le bruit de pas de Gaylord diffère
en fonction de la surface sur laquelle il marche. Les différents
objets produisent des sons pas forcément réalistes
mais du moins reconnaissables (je pense particulièrement
au bruit de la chasse d'eau). Les musiques qu'on entend quand
le LCP joue du piano ou écoute un disque sont réalisées
avec un vieux programme de musique, le son est correct mais
ce n'est pas une qualité CD !
Je me rappelle d'un petit détail marrant à propos
du son. Quand je jouais à LCP sur Atari
ST, j'habitais à Marseille et je l'avais filé
à un ami qui faisait de la musique avec des synthés.
Il connaissait un petit programme qui s'appelait, si je ne m'abuse,
Music Studio. Et il avait fait quelques musiques
très sympas avec. On s'était amusés à
changer quelques musiques originales sur la disquette de LCP,
on les avait remplacées par les siennes en gardant le
nom d'origine. Alors, de temps en temps, le petit LCP mettait
un disque, et on entendait la musique de mon ami ! C'était
bien agréable.
David
Crane a essayé de varier les caractères de tous
les LCP. Chaque disquette avait un numéro de série
qui lui était propre, et ce numéro était
utilisé pour générer la personnalité,
l'apparence et le comportement du LCP sur le disque.
Ainsi, le plus facilement observable, est le nom des LCP : j'ai
connu des Carson, Gaylord, Neal, Richard, Archie...
Il
y a plein de petits détails qui montrent que les programmeurs
ont vraiment apporté un soin particulier à ce
jeu. Par exemple, regardez la pendule dans le bureau où
se trouve l'ordinateur : elle est à l'heure que vous
avez indiquée sur le carnet en démarrant, et elle
s'affiche en temps réel. Ou alors, dans la cuisine, Gaylord
met la nourriture pour lui dans le placard, et quand il a vidé
la moitié de la bouffe pour le chien dans la gamelle,
il met le reste au frigo.
Malgré
ça, Little Computer People est un jeu
qui devient un peu lassant au bout de quelques heures. Mais
on passe de très bons moments avec quand même !
En
tout cas, il est clair que LCP est un jeu qui
a fait date, avec un concept de gestion de la vie qu'on n'avait
vu auparavant que dans Alter Ego (un jeu disponible
en 2 versions : une pour les hommes, une pour les femmes). C'est
sans aucun doute l'ancêtre des Tamagoshi, et plus récemment
des Sims...
Little
Computer People fut testé :
- dans le Tilt n°28 (Hit, 5/6) pour la version C64 ;
- dans le Tilt n°35 de Novembre 1988 (Tubes, 5/6) pour la
version ST ;
- dans le Gen4 n°1 d'octobre 1987 (70%) pour la version
Amiga/ST.
Little
Computer People reçut le prix suivant
:
- le Tilt d'Or 1986 pour le Jeu le plus Original.
JPB