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Killer Is Dead
Anne : 2013
Systme : Windows, Playstation 3, Xbox 360
Dveloppeur : Grasshopper Manufacture Inc.
diteur : Deep Silver
Genre : Action / Aventure / Beat'em all
Par Pierre-Marie Abautret (28 novembre 2018)

Quel est le comble pour un game designer ? C'est de s'affranchir d'une uvre trs bien considre et qui fait l'objet d'un culte de la part du public. Voil une tche qui n'a rien de facile car il y a d'abord le risque de devenir prisonnier de son uvre, comme un auteur de BD de sa srie ftiche. On pourrait s'interroger ce titre sur les moyens impliqus par Monsieur Kojima pour se soustraire de la srie des Metal Gear. Plus loin, par-del la logique thique et la rigueur des principes, on discerne ceux qui prfrent se renouveler en s'initiant d'autres genres pour montrer qu'ils sont de vrais artistes. telle enseigne, le jeu populaire qui leur a donn le pouvoir de faire peu prs ce qu'ils voulaient par la suite finit pourtant par les rattraper. Par souci contractuel ou pour couper court aux attentes des fans, ils se rsignent enfin produire un remake ou une suite spirituelle de leur titre-phare. Aujourd'hui, c'est le fameux Goichi Suda (aussi surnomm Suda51, les chiffres 5 et 1 se disant "go" et "ichi" en japonais) qui s'y colle avec Killer Is Dead.

Avant de parler du jeu en lui-mme, je suis bien oblig de procder une rapide prsentation de Killer7, le titre qui a offert une jolie rputation Goichi Suda et son studio Grasshopper Manufacture. En rsumant l'extrme, on peut dire que celui-ci tait pourvu d'un relief scnaristique sophistiqu, d'une inventivit de gameplay toute preuve et, cerise sur le gteau, d'un grain de folie trs personnel au milieu des annes deux-mille. Killer7 eut donc cette capacit de marquer les esprits. Un succs qui n'a pas empch ses dveloppeurs d'pouser une ligne ditoriale diffrente, reposant principalement sur des titres originaux plutt que sur des suites. On parle d'abord d'une adaptation de Samurai Champloo, puis il y a eu No More Heroes, Shadows of the Damned ou Lollipop Chainsaw.

Aprs une dcennie de cette originalit crative, on se rend compte un peu tristement qu'aucune de ces nouvelles IP n'est vritablement parvenue ritrer la claque originelle (quasi-effervescente) du Killer7, cette sorte de secret d'initi qui avait emport les joueurs l'poque. Il en est ainsi malgr un effort de production soutenu, les qualits certaines de No More Heroes, puis une nouvelle collaboration avec Shinji Mikami (sur Shadows of the Damned). C'est dans cette configuration un peu dcevante pour le fan de la premire heure, qui n'a pas oubli, que dbarque ce Killer Is Dead.

Lorsque vous tes parvenu placer une esquive, l'cran se nappe de noir et blanc, c'est le moment de taillader votre opposant dans les grandes largeurs.

L'esprit du tueur7

Rien que le titre sous-tend cette proposition : on peut s'imaginer qu'il s'agit de s'inscrire dans l'troite ligne de Killer7 en actualisant tout ce qui a fait la teneur de son propos l'poque : un sens de l'anticipation futuriste, une tension psychologique palpable, une intrigue escarpe et torture... mais un gameplay offrant une libert restreinte qui nous renvoyait presque au temps de Missile Command et des jeux crans fixes. En d'autres termes, Killer7 aurait vieilli, plus qu'il n'y parat. Autrement dit encore, le roi est mort, vive le roi ! Le titre (Killer Is Dead) annonce clairement la couleur mais certains trouveront peut-tre prtentieux de se prsenter d'emble en nouveau mtre-talon du studio japonais. Aprs tout, il sera pour la nime fois question de dcimer toutes sortes de zombis dans les rgles de l'art.

Lover's killah

Mondo Zappa, notre avatar, reprsente un jeune et sduisant tueur gages qui excute ses contrats au sein d'une agence finance par le gouvernement. Il se dote bientt d'une assistante dans son travail, Mika. Cette jeune cervele en tenue d'colire semble indniablement sous emprise psychologique, mais elle portera finalement secours Mondo, l'instant o il perd une vie. Derrire ces portraits pas trs ordinaires, plusieurs questions taraudent bientt le joueur chevronn : pourquoi notre hros est-il affubl d'un bras gauche entirement bionique ? De plus, Mondo semblant souffrir d'amnsie, on se demande alors ce que dissimule ce clich de hros de jeu vido au pass visiblement tourment. Pour finir, qu'en est-il de cette "matire noire", qui a transform en dmons les ennemis successifs ?

Chacun des douze chapitres du jeu s'ouvre par le rcit d'un client, puis on prend les commandes au gr de dtails supplmentaires sur la cible liminer. Aprs les festivits du niveau, les missions se concluent par un affrontement pique qui met en scne des boss charismatiques, aussi hauts en couleurs que la bande de joyeux sbires entourant notre hros. En pratique, il n'y a pas besoin de rflchir beaucoup et il faut souvent se contenter d'affronter des cohortes de cratures belliqueuses, qu'on apprend bientt infectes par un mal incurable, en provenance "du ct sombre de la lune"... Du Pink Floyd dans le texte, aprs un clin dil Frank Zappa and the Mothers of Invention, et d'autres rfrences David Bowie, le titre multiplie ainsi les clins dil la culture sixties/seventies, ce qui n'est gnralement pas pour dplaire. Que voulez-vous ? Les citations pop et vintage ne semblent pas s'puiser dans les uvres chapeautes par Goichi Suda. Voyez ces phases de gameplay borderline qui rendent hommage aux jeux d'antan et l'arcade (sourcilire). Ajoutez au programme des squences de drague sexistes et dcales entre les niveaux, qu'on aurait presque aimes plus nombreuses, tant donn que d'une mission l'autre l'action du monde scnario devient quelque peu lassante.

Comme d'habitude, mission aprs mission, le design des boss se renouvelle et possde son lot suivre de duels piques au sabre ou la pointe du canon.

Le titre propose d'emble au joueur de passer en vue la premire personne, ce qui sera parfois la solution pour vaincre. Avec son anctre, il partage encore cet lment de game design qui consiste emmagasiner du sang aprs une srie d'attaques bien places, ce qui permet ensuite de se soigner ou bien d'user d'attaques mortelles. Le gameplay s'annonce toutefois lgrement diffrent dans l'ensemble : il est dsormais question de nouvelles phases de combat la troisime personne et l'arme blanche, avec une panoplie de parades et d'esquives qui permettent d'enchaner des "serial combos" furieux et trpidants.

Let the kill begins !

Ensuite, le coup du tueur schizophrne sept personnalits, c'est fini ! On ne contrle qu'un seul personnage, ce qui n'empche pas le gameplay d'tre polyvalent puisqu'on taillade avec le katana et qu'on balance des salves avec notre bras-fusil. Le menu permet quant lui d'accder un tableau de techniques avances qu'on pourra ensuite upgrader grce aux prcieux points d'exprience glans sur le front. Finalement, en dpit de similitudes certaines dans le systme de jeu, les deux "Killer" s'avrent considrablement diffrents sur le plan de la jouabilit. On est en effet pass d'un rail shooting plutt statique avec une vue la premire personne (Killer7), un beat'em up intuitif et dynamique la Bayonetta (Killer Is Dead). C'est peu de l'noncer mais la progression a gagn en fluidit dans ce dernier.

Permis de tuer

L o le soft s'avance nouveau sur le mme terrain que le hit de Goichi Suda chapeaut par Shinji Mikami, c'est au plan de l'esthtique, que ce soit la patte de la ralisation graphique ou celle du scnario. L-dessus, le jeu se prsente comme une copie carbone de Killer7. Premirement, on dirige un assassin asserment par un tat en conflit avec une bande de zombis clestes. Ensuite demeure l'univers cryptique qui flirte avec l'anticipation (on peut vivre sur la Lune...). Enfin, il y a cet obscur pouvoir sotrique en guise de fil conducteur narratif et de McGuffin. Le choix du cel-shading comme mode de reprsentation visuelle indique que Killer Is Dead est aussi une reformulation technique de K7, et pas que narrative. Autant de parallles qui laissent deviner qu'on est bel et bien devant une suite spirituelle, pas seulement une alternative proprette et au got du jour d'un jeu rtro.

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Ici, votre commanditaire qui intervient entre les niveaux. droite, vous avez l'assistante du hros qui intervient quand la jauge de vie tombe plat, s'il vous reste un "ticket de rgnration".

Le tueur est mort ?

Le principe des missions peut se rsumer ainsi : il s'agit le plus souvent d'alterner entre les phases de tir en mode FPS (avec les gchettes) et la frnsie au katana (X ou carr). Une touche pour briser la garde des monstres (Y ou triangle) et un bouton d'esquive (B ou cercle) dterminent les combinaisons d'ordre technique pour dcimer les opposants sans se faire trucider. Si cela n'tait pas encore suffisant, diffrentes techniques au katana et autres amliorations pour l'arme de tir sont dbloquer. Finalement, Killer Is Dead possde un systme de combat beaucoup plus pchu que dans Killer7 et poursuit une tendance des dernires productions de Grasshopper, savoir du gros beat psychdlique et stylis, dj affirm dans un No More Heroes 2, un Lollipop Chainsaw ou un Shadows of the Damned.

Sur un plan ludique, l'action a certainement gagn en fluidit et parat aujourd'hui moins fracture. On pourrait alors se contenter de pester sur le fait que l'aspect puzzle, avec quelques nigmes autrefois bien senties la faon des jeux d'aventure, a pratiquement disparu. Mais la question est de savoir si tout cela est suffisant pour surpasser la rfrence d'antan. Pour peu que l'on accorde de l'importance l'habillage cinmatographique d'un titre, on se rend compte que ce jeu n'est pas exempt de dfauts non plus, l o celui qu'il tente d'galer reste ptri de bonnes qualits. ce titre, le twist de la fin se rvle tout fait cul en comparaison du pan scnaristique toff que dveloppait Killer7 et le contre-pied parfait de sa conclusion. On dira que d'une certaine manire, le scnario est cette fois plus accessible...

Les fameuses squences de drague qui ponctuent certains niveaux. Pour les mener bien, il faut observer les endroits intimes de votre future conqute quand elle ne vous suit plus du regard.

Ensuite, le jeu est trs court si l'on ne s'en tient qu'au mode histoire. Une quantit honnte de zones secrtes est dcouvrir, tout cela si vous ne jouez que pour le score ou la dmonstration de skills. Ces secrets possdent l'utilit premire de dbloquer des dfis accessibles depuis la carte du monde, ce qui ne fait en somme que rallonger superficiellement la dure de vie. Sur le plan technique, le soin accord la mise en scne fait preuve d'un vritable souci artistique et les dcors sont superbes, mais l'occasion le jeu frise encore le mauvais got dans le choix de ses couleurs, par exemple avec une utilisation abusive du violet fluo et un rsultat synthtique parfois trop girly. C'est sans doute subjectif de dire cela mais dans K7, l'emploi du cel-shading ne dbouche pas sur autant de ptulances flashy et scintillantes, le rendu cartoon du procd y est plus quilibr entre la noirceur des contours, les aplats d'ombres et les couleurs ptantes.

Tuer n'est pas jouer

Reprenons alors depuis le dbut car je veux tre sr qu'un point est parfaitement clair dans l'esprit de nos lecteurs. Killer Is Dead est un polar fantastique qui dispense routines de gameplay ultra-balises (sauce beat'em up amlior) et contient son petit lot de rpliques d'anthologies (dans le style de Tarantino), l'instar des jeux prcdents de Grasshopper et notamment ceux de son prsident en chef Suda51. Si on aime les intrigues ficeles en points de suspension et les jeux particulirement peaufins dans leur forme et leur interface visuelle, on peut risquer d'accrocher un tel titre. En revanche, pas la peine de s'attarder davantage si on nadhre pas au style frntique et rptitif des beat'em up post-Devil May Cry.

Une ralisation style, un systme de combat dynamique et une bande-son de Akira Yamaoka. On regrette cependant que le niveau auquel nous a habitu Grasshopper Manufacture soit en baisse, jeu aprs jeu.

Conclusion

Essayant d'ajuster la formule tripante de Killer7 l'preuve des critres actuels, Killer Is Dead demeure un jeu sympathique, mais quelque peu prtentieux en se posant en reformulation pertinente d'un des jeux les plus marquants des annes deux-mille. Mme si c'est souvent par le biais de la suggestion explicite ou de la citation, malgr le suspense et la tension qui se dgagent de la trame principale, il peine reproduire l'paisseur et la subtilit scnaristique qui alimentaient l'univers de son an. Au demeurant, des modifications apportes au gameplay comme le passage au temps rel et la nouvelle libert de mouvement aboutissent un droulement plus fun. Mais cette prcaution enfonce timidement les portes entrouvertes par Bayonettta et achve de transformer le jeu en clone de No More Heroes, l o Killer7 ne ressemblait vraiment aucun autre.

Aussi, si l'on devait conclure sur l'tat des lieux par une phrase, on pourrait affirmer que, certainement, "tuer n'est pas jouer"... Mais peut-tre que Goichi Suda conserve une vraie nouvelle killer-app quelque part dans ses cartons, du haut de son statut de PDG ? Une rvlation qu'il aurait tout loisir de peaufiner soigneusement pendant que son studio jouerait paisiblement le rle d'cran, meublant les planning de sorties annuels par des jeux de moindre valeur.

Pierre-Marie Abautret
(28 novembre 2018)