L'histoire de la micro-informatique et des jeux vidéo nous montre
que les visionnaires qui ont eu les idées les plus marquantes et ceux empochant les milliards de
dollars de profit qu'elles ont entraînés ne sont pas toujours les mêmes personnes.
Jay Miner se classe dans la première catégorie, et même s'il est avant tout un électronicien
plus qu'un informaticien, nul ne saurait nier son génie. S'il n'est que le co-fondateur de la société
Amiga et de la ligne de micro-ordinateurs du même nom, ceux-ci correspondent
à ce point à sa vision des choses, et il s'est donné tant de mal pour imposer ses
idées, qu'on peut dire qu'il est le véritable "father of Amiga" que les nombreux sites Internet
qui lui sont consacrés décrivent.
Jay
Miner naît à Prescott, Arizona, le 32 Mai 1932, mais grandit dans le sud de la Californie.
C'est là, à San Diego, qu'il fait ses études. C'est l'époque de la guerre
de Corée. Jay devient garde-côte et entre dans une école d'électronique. C'est
aussi à cette époque qu'il rencontre Caroline Poplawski, qu'il épouse en 1952. Après
3 ans chez les garde-côtes, il retourne avec sa femme en Californie, et termine ses études
à l'université de Berkeley, dont il ressort en 1958 avec un diplôme d'ingénieur
en électrotechnique. Durant les dix années qui suivent, il travaille pour différentes
entreprises, et connaît ses premiers ennuis rénaux, qui deviendront par la suite incessants,
l'obligeant à multiplier les dialyses.
Jay Miner participe dans les années 60 au développement des
tous premiers voltmètres à affichage digital, ainsi que des premières calculatrices
de poches. Au milieu des années 70, il entre chez Atari, qui est déjà
entré dans l'histoire des jeux vidéo avec Pong. Atari prépare alors une console de
jeu à cartouches, la VCS, dont Jay va être un des concepteurs. Il ne
sépare jamais de sa chienne Mitchy, un croisement Epagneul-Cocker, dont le nom figure sur la porte
de son bureau, et dont l'empreinte de patte sera plus tard visible sur la couverture du manuel d'utilisation
de l'Amiga 1000.
En 1979, Jay Miner conçoit pour Atari les bases d'un micro-ordinateur
8-bits qui va aboutir à la série des Atari 400 et 800. En fait, Jay a crée les chipset
"Antic" présent dans ces machines. L'Antic va rester inchangé jusqu'à la fin de la
production de l'Atari 800 XL en 1986. Il existe deux explications possibles pour cela : soit il était
très avance sur son temps, soit les ingénieurs de chez Atari qui ont pris la relève
de Jay n'ont rien compris à ses schémas, celui-ci ayant l'habitude de les tracer à
main levée. Nul ne sait quelle raison est la bonne ! En 1980, Jay découvre le micro-processeur
Motorola MC68000 et propose à Atari de développer un micro-ordinateur basé sur cette
nouvelle merveille. Atari vient juste de lancer le 800 XL, et n'entend pas dépenser un dollar de
plus en développement avant que les premiers bénéfices n'entrent en comptabilité.
De plus, le seul 68000 coûte déjà 100$, auquel il faudrait ajouter le prix de la RAM,
très chère à l'époque. La réponse est négative, et Jay répond
aussitôt qu'il démissionne. Il contacte alors la société Xymos (spécialisée
dans les pace-makers), dont il connaît le fondateur Dave Morse (ancien directeur des ventes chez
Tonka), et en achète quelques actions.
Pendant ce temps, chez Atari, Larry Kaplan, un des programmeurs vedettes
de jeux sur VCS 2600, demande une augmentation de salaire (et pour cause, ses jeux se vendent par millions),
qui lui est refusée, et part en claquant la porte, suivi de quelques uns de ses collègues,
parmi lesquels David Crane. L'équipe dissidente va créer la société Activision
avec le succès que l'on sait. Larry Kaplan, deux ans plus tard, désire quitter Activision
et contacte Jay Miner pour former une nouvelle société. Jay Miner vend ses actions Xymos
et se met en quête de partenaires financiers. Il loue un bureau à Santa Clara, sur Scott
Boulevard, et lui et Kaplan parviennent à gagner la confiance d'un milliardaire texan qui accepte
de miser sur leur entreprise, à condition que celle-ci produise des jeux vidéo, ainsi que
de trois médecins originaires de Floride qui ont une fortune à investir et cherchent des
partenaires. Larry se charge alors de diriger le département software, et Jay réfléchit
à la création d'une console de jeux à base de MC68000, en gardant l'idée de
la rendre transformable en micro-ordinateur, sans toutefois en parler aux mécènes de l'entreprise.
Il propose à Dave Morse de fusionner sa société naissante avec Xymos, qui se nomme
désormais Hi-Toro, et le deal se fait, mais les investisseurs n'aiment pas le nom de Hi-Toro, et
à l'issue d'une longue réflexion quelqu'un propose le nom d'Amiga. Jay déteste, mais
va apprendre ultérieurement à réviser son jugement. Le premier président d'Amiga
sera Dave Morse et Jay recrute des ingénieurs, ne retenant que les plus passionnés par le
projet. Certains d'entre eux vont par la suite jouer un rôle de premier plan dans l'industrie de
la micro-informatique ou du jeu vidéo, comme RJ Mical et Dave Neddle, futurs concepteurs du système
3DO, ou Carl Sassenrath, concepteur du CDTV pour Commodore
quelques années plus tard.
A cette époque, le nom de code du projet est Lorraine, le prénom
de la femme de Dave Morse. Jay négocie un contrat avec Morse stipulant, en parallèle de
ses émoluments, qu'il a le droit de venir tous les jours travailler avec sa chienne Mitchy tant
que personne ne s'en trouve réellement incommodé. Mitchy va vite s'avérer très
populaire dans les locaux de la société, cette anecdote montrant l'état d'esprit
très détendu qui règne chez Amiga. Certains employés sont d'authentiques fêlés,
qui viennent habillés de couleurs criardes ou comme des clochards, la palme de l'excentricité
revenant à un certain Dale Luck, selon le témoignage de Jay. Au côté de tels
énergumènes, la présence d'un chien dans un laboratoire d'électronique n'a
rien de choquant mais Jay, qui les a tous embauchés, sait qu'il tient là une équipe
de talents incroyables, et s'étonne quotidiennement de voir à quel point le travail avance
vite, et dans la bonne direction. Parfois, des discordes éclatent, qui se règlent en général
à coups de batte de base-ball en mousse, dans des éclats de rire, mais de vraies différences
de conception existent au sein de l'équipe, concernant la vocation du système en cours de
développement. Certains, comme RJ Mical, sont partisans de créer un système au coût
de fabrication réduit, satisfaisant ainsi les investisseurs et misant sur un prix de vente bas,
tandis que d'autres, comme Dale Luck ou Carl Sassenrath, veulent créer une console qui puisse devenir
grâce à des extensions le meilleur micro-ordinateur du monde.
Jay va travailler au développement des
composants fondamentaux de la machine (notamment le chip graphique Agnus), un travail qui va durer de
1982 à 1984, tandis que l'équipe qu'il a formée programme les bases du futur système
d'exploitation. En 1983, après un an de travail acharné, la machine, incroyablement sophistiquée
et novatrice, n'a d'existence réelle que sous la forme d'un empilement incompréhensible
de schémas et de diagrammes. Seul Jay, qui a tout en tête, est intimement convaincu que la
chose peut fonctionner, le département software ayant exclusivement travaillé sur des stations
de travail au moyen d'outils de simulation. On imagine le courroux des investisseurs qui attendent du
concret. Jay et sa bande se lancent alors dans la fabrication d'un prototype Lorraine pour le présenter
au CES. Les circuits utilisent la technologie NMOS, au lieu du CMOS habituel, car le NMOS permet de meilleurs
performances. Toutefois, cela entraîne certaines impossibilités de miniaturisation, et le
prototype est énorme, au moins deux fois le volume de l'Amiga 1000 qui va en découler. De
plus, il tombe sans cesse en panne, et quelques heures avant la démonstration du CES, Jay est encore
en train de s'activer dessus, fer à souder en main.

Un prototype Lorraine
Cela n'empêchera pas la démonstration,
faite devant un parterre d'invités triés sur le volet, d'être un éclatant succès.
Les démos affichées (notamment la fameuse bouncing ball) sur l'écran laissent entrevoir
un potentiel extraordinaire. L'équipe, arrivant à cours de fonds après le retrait
du projet des investisseurs des débuts, va se voir rapidement offrir 500.000$ par Atari, à
la condition de signer dans un délai d'un mois un contrat avec eux, faute de quoi ils devraient
être remboursés. Selon Jay, le but de Jack Tramiel, président d'Atari, est de récupérer
le hardware et l'OS de Lorraine pour l'utiliser dans un tout autre projet, et de se débarrasser
au plus vite des 20 hurluberlus qui l'ont conçu. Il va cependant se faire doubler à la dernière
minute par Commodore, qui rachète Amiga à 4,25$ l'action, alors que Tramiel n'offrait qu'un
dollar, et devra lancer un projet totalement nouveau qui aboutira à l'Atari
ST.
A partir de 1984, Amiga n'est donc plus une société
indépendante mais une filiale de Commodore (déménagée à Los Gatos),
ce qui va entraîner quelques changements, notamment une certaine perte de contrôle du projet
pour Jay et ses camarades. Il en résultera certains désaccords, comme la sortie vidéo
de la machine. Jay veut équiper le micro-ordinateur (qui en est définitivement un à
présent, et plus une console) d'une sortie RGB (à l'époque uniquement utilisable
avec un moniteur), et Commodore va lui imposer une sortie composite PAL/NTSC (compatible avec tous les
téléviseurs, mais de bien moins bonne qualité). Un autre point de désaccord
est le désir de Jay d'équiper l'Amiga d'une interface MIDI (ce qu'Atari ne manquera pas
de faire, bien lui en a pris, sur le ST), refusée par Commodore. A chaque fois, le but de la compagnie
est de réduire le prix de vente de la machine, et dans la plupart des cas Jay finira par admettre
qu'il avait tort, mais certains conflits ont bien failli aboutir à se démission, comme par
exemple le caprice du président de Commodore d'équiper l'Amiga d'un clavier rétractable
sous le boîtier, entraînant une modification totale de la forme de la carte mère, ou
sa décision à la dernière minute avant le lancement de réduire, toujours pour
les mêmes raisons, la RAM de 512 à 256 Ko. De tels changements mettent Jay dans une rage
noire et retardent encore et toujours la commercialisation.
Malgré toutes ses contrariétés,
Jay admet lui-même que l'Amiga 1000 découvert par le public est, dans l'ensemble, une meilleure
machine qu'elle ne l'aurait été si on les avait, lui et ses compères, laissés
faire à leur guise tout du long. L'Amiga 1000 est bel et bien ce que Jay avait rêvé
: un excellent micro-ordinateur, puissant et novateur, doublé d'une formidable machine de jeux
grâce à ses capacités dans le domaine du son et des graphismes, visant à le
rendre plus attractif que le PC d'IBM.
Par
la suite, Jay va participer, en bien meilleure harmonie avec Commodore cette fois, au développement
de l'Amiga 2000, un ordinateur prévu pour que l'utilisateur puisse le monter à sa guise
grâce à des bus permettant d'insérer des cartes. Selon Jay, cette philosophie qui
était celle de l'Apple I en a fait le succès, et c'est une technologie d'avenir (les PC
d'aujourd'hui nous disent à quel point il a vu juste). Commodore désire que ce nouveau modèle
soit compatible MS-DOS, et cela pose des problèmes que la division Amiga n'arrive pas à
résoudre. Le responsable de celle-ci, Rick Geiger, va tout faire pour couvrir Jay et son équipe
en faisant croire à ses supérieurs qu'ils ont trouvé une solution, ce qui n'est certes
pas le cas. Le lancement approche à grand pas, et le système n'est pas au point. L'épisode
va aboutir à l'éviction de Rick Geiger. Choqué, Jay perd peu à peu la foi
en ce qu'il fait, et envisage de tout arrêter. Commodore démantèle la division de
Los Gatos, en proposant une délocalisation qui est refusée par l'ensemble des employés.
Jay quitte Commodore en 1989, et durant les années
qui suivent ne retire aucune royalty des ventes des différents modèles d'Amiga qui, bien
qu'utilisant un système d'exploitation programmé par une société anglaise,
Metacomco, sont toujours fabriqués selon les préceptes qu'il avait imaginés, notamment
la technologie NMOS, pourtant devenue moins performante que le CMOS. Il avouera plus tard se sentir beaucoup
plus père de l'Amiga que des modèles d'Atari qu'il a conçus précédemment,
et continuera toujours à clamer dans d'innombrables interviews que l'Amiga et son OS sont infiniment
plus excitants que les PC et Windows, et que l'Atari ST était "une bonne petite machine, mais
pas aussi puissante que l'Amiga".
En 1990, les problèmes rénaux de
Jay, qui ont aussi contribué à son départ de Commodore, vont s'aggraver et rendre
nécessaire une transplantation. Sa sœur, Joyce Beers, se porte volontaire comme donneuse. Après
cet épisode, Jay décide de consacrer son talent d'électronicien à la médecine,
et bien qu'intervenant toujours en tant qu'expert dans divers salons ou conventions d'informatique, travaille
pour la société Ventritex sur un défibrillateur. Ce sera son dernier projet. Le 20
Juin 1994 il meurt à l'hôpital de Mountain View, Californie, quelques jours après
avoir été admis d'urgence, les reins complètement bloqués. Il n'avait que
62 ans.
Laurent