Le 1er site en français consacré à l'histoire des jeux vidéo
Hitman: Blood Money
Année : 2006
Système : PC, Playstation 2, Xbox, Xbox 360
Développeur : IO Interactive
Éditeur : Eidos Interactive
Genre : Aventure / Action
Par Nordine (12 novembre 2007)

47.

Ça sonne comme un coup de pétoire en plein milieu d'une rixe. Ça renvoie à tout un tas d'images enfouies dans la mémoire collective, du bagnard haineux à l'espion séquestré. Avec un nom pareil, le tueur à gages le plus célèbre du monde vidéo-ludique se devait d'avoir une gueule en conséquence. On ne parle pas d'une tronche de minet pseudo-obscur ni d'un rescapé à cicatrices, non, une gueule, une vraie, une de cette poignée d'acteurs qui pourraient sans rougir jouer du Audiard sans avoir à modifier leur personnalité pour être crédible. 47, un mélange improbable entre la carrure et la démarche de Lino Ventura, le visage de Yul Brynner, les expressions d'André Pousse, la gestuelle de Jean-Paul Belmondo, le regard de Clint Eastwood et le caractère de Jack Nicholson. Un monstre sacré à lui tout seul.

Comme nombre de ses congénères 47 a une classe unique, largement émaillée de distinction et héritant d'une froideur qui lui sied à merveille. Toujours accompagné de son costard emblématique, impeccablement taillé, le voici qui s'avance vers sa cible avec une terrifiante sérénité. Une cravate rouge vif, comme une relique de corde au cou, se balance de droite à gauche au rythme de ses pas. Clac... Clac... 47 est d'une confiance absolue tandis que chaque seconde qui passe le rapproche d'une inéluctable exécution. Il est l'Azraël majestueux et impitoyable, silencieux, implacable. Sans haine ni pitié, 47 est sentimentalement amorphe. Il ne vit que par et pour son métier : tuer pour le compte du plus offrant.
Apolitique, non-croyant, sans idéaux, sans aucune attache familiale ou affective, il est le tueur à gages parfait, la machine à contrats idéale, un rouleau compresseur imbibé jusqu'aux os de l'odeur de la mort. Véritable artisan du meurtre commandé, 47 sait parfaitement s'adapter à toutes les situations, tous les environnements. Il est tour à tour barman, touriste, mafieux, éboueur, clown, gigolo, infirmier, policier, mécanicien et tueur à gages. Capable d'infiltrer tous les milieux, 47 est un caméléon fantomatique, omniprésent et pourtant invisible. Se fondant dans la masse, passant au travers des filets, il incarne à la perfection de multiples personnages dont il s'approprie les talents, à la manière d'un buvard émotionnel et comportemental. Que ce soit à l'aide de ses mythiques silver-ballers ou d'un simple marteau, 47 saura toujours trouver le moyen le plus efficace pour exécuter son contrat. Car bien qu'il fasse tout pour privilégier la discrétion, 47 est également susceptible d'utiliser la manière forte, à grands renforts de fusil à pompe et autres mines explosives.

Ses missions peuvent alors prendre des allures de boucherie monumentale, de massacre collectif, maculant les murs de litres de sang et jonchant le sol de cadavres à la dizaine. Seulement, ces actions massives restent celles du dernier recours, dernières solutions lorsque 47 est dans une impasse totale et que sa survie dépend entièrement de son aptitude au meurtre rageur. Dans tous les cas de figure, il ne doit y avoir aucun témoin en vie, aucune trace de votre passage, aucun soupçon possible sur votre identité, et c'est là qu'intervient l'un des points majeurs de Hitman: Blood Money.

En effet, a contrario de certaines plus ou moins grandes séries de jeux d'infiltration, ce quatrième opus de la série Hitman mise avant tout sur votre compétence à la discrétion, à l'art d'être vu sans être remarqué. À vous de savoir composer avec les lieux, les habitudes des personnes présentes, les objets à votre disposition. Dans chaque nouvelle mission, sachez observer avec attention le moindre élément qui pourrait ultérieurement vous servir. Analysez les relations qu'entretiennent les différents protagonistes et apprenez à en tirer parti. Comprenez comment vous projeter dans le temps au travers de la moindre de vos actions. Créez les situations, gérez-les, modelez l'impossible en faisable. Le joueur est, concrètement, totalement libre de ses actions et de ses décisions. La multitude d'embranchements disponibles pour atteindre ses objectifs de mission se décline presque à l'infini tant le jeu vous appartient. À vous d'en faire ce que vous souhaitez.

Cet homme déguisé en Père-Noël doit animer la soirée d'un multimillionnaire, soirée qui a lieu dans son manoir privé où se côtoient playmates naïves et hommes politiques aux dents longues. Difficile de le distinguer dans cette foule compacte, entre flûtes de champagnes, discours orgueilleux et personnel de sécurité, grimé pour l'occasion. Mais le Père-Noël a ce soir une nette tendance à l'alcoolisme. Il titube dans le bar, manque de chuter à plusieurs reprises sur les dalles de la superbe piscine plein air, se raccroche au mur des couloirs et se retient de vomir dans les cuisines. Avec la discrétion d'un éléphant rose, l'homme se saisit d'une bouteille, juste au bord de la gazinière. Il vous voit et, honteux, va se finir dans une pièce adjacente, à l'abri des regards moralistes. Sa soif momentanément étanchée, le pitoyable Père-Noël retourne dans le salon principal dédié aux invités, tentant de séduire tout ce qui porte un décolleté, sans succès. Dépité, le voici qui retourne péniblement aux cuisines, boire encore quelques gorgées. Vous avez constaté que les cuisines sont désertées, le temps pour les serveurs de s'atteler aux tables des V.I.P.
Le Père-Noël et son costume passe-partout vous serait bien utile pour franchir certaines zones de cet immense manoir, vous, l'invité lambda... L'étrangler à l'aide de la corde à piano ? Pourquoi pas. Le piquer avec un poison violent ? C'est une idée. Le plomber avec un flingue ? Envisageable. L'égorger avec l'un des couteaux de cuisine ? Possible. Mais toutes ces méthodes, aussi efficaces soient-elles, restent pour la plupart d'entre elles bruyantes, sinon laissant des traces de vos exactions : cris étouffés de votre victime, taches de sangs, bris d'objets tandis que la proie se débat, autant de manières d'alerter la sécurité des lieux. Par ailleurs, et jusqu'à preuve du contraire, cet homme reste un civil, une victime innocente qui certes vous permettra d'accéder plus facilement à votre cible, mais ne serait qu'un poids de plus pour que l'agence qui vous embauche refuse de facturer ce type de service à leur client et qu'il vous revienne de payer la note.

La façon la plus sage de s'y employer reste d'injecter un puissant sédatif non-mortel directement au travers du bouchon de la bouteille dont s'est épris le Père-Noël. Ainsi, pas de sang, pas de cris, pas de paiement amoindri, juste un homme qui titube une fois de plus et s'endort paisiblement. Il ne vous reste plus qu'à endosser son costume aviné et dissimuler le bonhomme dans une pièce au calme, dans l'ombre, ou le placer dans un meuble pouvant le contenir sans pour autant le blesser ni le tuer. Vous voici maintenant capable d'atteindre certains endroits sans risquer d'éveiller les soupçons et vous en voir l'accès interdit. Évidemment, vous auriez pu grimper par la trappe de l'ascenseur et patienter gentiment pendant qu'un V.I.P équipé de son badge se noue votre corde à piano autour du cou. Vous auriez pu également assommer l'un des membres de la sécurité, récupérer son costume et jeter son corps dans l'eau glacé, en contrebas de la terrasse. Vous auriez également pu jeter discrètement une pilule de viagra dans le verre d'un invité âgé, dont le coeur n'aurait pas supporté le choc et ainsi profiter de la confusion générale pour vous glisser dans les étages. Vous auriez pu aussi déballer votre fusil de sniper de sa mallette, planqué sur une paroi rocheuse proche du manoir et tuer votre cible à distance. Vous auriez pu faire tout ça et bien d'autres choses encore, mais vous auriez été pénalisé, d'une manière ou d'une autre.

L'une des spécificités de cet opus est qu'en-dehors du système de classement, le joueur sera récompensé ou non selon les actions qu'il aura réalisées au cours d'une mission. Ainsi, selon que vous ayez exécuté des civils, des gardes de sécurité qui ne sont pas des cibles prioritaires, que vous ayez laissé des témoins en vie ou qu'une caméra de sécurité vous ait filmé, la solde totale sera amputée et la mission suivante en sera d'autant plus pénible. En effet, après chaque mission, un court briefing vous est proposé, établissant la liste de vos actions, les points positifs et négatifs qui en résultent. La une d'un quotidien local vous dira si des témoins ont survécu, si votre portrait-robot a pu être partiellement ou totalement établi ou si des douilles et impacts de vos armes à feu ont été retrouvés.
Selon ces paramètres, à vous de décider, si vous en avez les moyens, s'il est nécessaire ou non d'acheter le silence des témoins, les autorités ou les media. Dans la même veine, vos rétributions vous permettent d'acheter du matériel. Gilet pare-balles, silencieux, munitions spéciales, armes supplémentaires, mallette anti rayons X, tout ceci vous coûtera de l'argent, et jouer à la façon de Chuck Norris dans Delta Force ne vous aidera pas dans cette quête du matériel idéal. Tout est donc fait pour que le joueur soit le plus efficace possible et sache se limiter à ses objectifs de mission plutôt que de s'épancher dans diverses manifestations de violence, plus nuisibles qu'autre-chose. Ne pas être précédé par votre réputation, tel est le maître mot de Blood Money. À plus forte raison quand il vous appartient de vous équiper du matériel adéquat, selon vos besoins ou vos méthodes. Une simple seringue vaut souvent mieux qu'un fusil mitrailleur...

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les environnements d'Hitman: Blood Money sont relativement restreints en terme de superficie, du moins comparés à ceux d'autres séries du même genre. Généralement limitées à un bâtiment unique, les missions proposent pourtant une incroyable ouverture, largement supérieure à tout ce qui se fait ailleurs. Misant à la fois sur la variété des environnements traversés et la multitude d'actions réalisables, chacune bénéficie d'un magnifique traitement, avec un niveau de détail impressionnant, une crédibilité de tous les instants et surtout une cohérence absolue. Combien de jeux proposent des couloirs à impasses, des salles pleines de vide et d'inutile, des espaces bouche-trous, poudre de perlimpinpin du level-designer ? Ici, tout a raison d'être, tout est crédible, nuancé, équilibré. Meubles, objets, murs, escaliers, fenêtres, tout a été savamment pensé et c'est une leçon de level-design qui s'offre à nous, chose que l'on avait pas vue depuis un certain Psychonauts, dans un autre domaine. Mais il ne faudrait pas croire que tout se limite à des espaces fermés, bien au contraire. Blood Money vous fera visiter une villa au cœur de la forêt amazonienne, en bordure de lac. Vous visiterez un quartier résidentiel américain qui semble tout droit sorti de Desperate Housewives. Vous plongerez au sein de l'Opéra de Paris, de sa salle de spectacle à ses combles. Vous visiterez un hôpital psychiatrique pour patients de la haute. Tout est fait pour que chaque mission soit aussi bien matière à dépaysement total qu'à l'exploitation à loisir de votre imagination. Gouttière, échafaudage, poubelle, balcon, toiture, véhicule, armoire, tout est ouvert, libre à vous d'en faire ce que vous souhaitez.

De la même manière qu'adopter le rôle ou la fonction d'un personnage autre que 47 vous ouvre certaines fonctions et en restreint d'autres, savoir utiliser les protagonistes du jeu vous offrira diverses possibilités au potentiel variable. Selon vos actions préalables, celle que vous êtes en train d'entamer et celles que vous avez prévues pour la suite, accéder à un endroit particulier peut faire varier vos plans du tout au tout. À ceci, il faut ajouter le facteur temps qui influence plus ou moins le déroulement de vos missions, avec parfois des objectifs chronométrés ou des événements scriptés se déclenchant à un moment précis. Comme toujours, à vous de composer avec et l'adapter à vos méthodes de jeu.

47, homme de l'ombre par excellence, est un personnage au passif alambiqué, tortueux, à la limite de l'extraordinaire. Fruit d'une expérience génétique majeure, il est le résultat de décennies de recherches dans le domaine du clonage. Surhomme accompli, 47 ignore nombre d'émotions humaines bien qu'il soit en constante demande de les connaître, les apprendre, de se réaliser en tant qu'être humain à part entière. Va s'ensuivre pour lui un parcours du combattant où, année après année, il passera du statut de chasseur à celui de proie. 47 n'a pas d'enfance, pas d'adolescence, pas de souvenirs, il est venu au monde dans le corps d'un homme d'une trentaine d'années, ne connaissant ni vieillesse ni repos.
Sans rêve, sans but, sans échappatoire, sa vie est un sursis constant avec la mort pour seule compagne. Pourchassé, haï, envié, il est la cible persistante de centaines d'individus aux ambitions souvent bien plus sombres qu'il n'y paraît. Dans Blood Money, on découvre un homme blessé, écrasé par le poids de la solitude, qui choisit d'accélérer son destin plutôt que de tenter d'y échapper. Selon une vision manichéenne basique, 47 est en quête de repères, se cherche lui-même et tente de trouver des réponses à nombre de questions restées jusqu'ici en suspens. Il en vient parfois à s'essayer à la morale, sa morale, et se noie dans une lutte persistante entre ce qu'il souhaiterait devenir et sa véritable nature, celle d'un homme naturellement enclin au meurtre et à la violence.

Impossible de ne pas se sentir ébranlé par ce personnage énigmatique et touchant, son histoire, sa vie, la machination qui s'y est construite. Qu'on le veuille ou non, la série des Hitman est désormais un incunable du jeu vidéo, un univers déroutant de simplicité et de richesse, reposant pleinement sur les épaules de son personnage principal, appuyé par un gameplay sobre mais terriblement efficace. À la manière de 47, Hitman: Blood Money est un coup de rasoir dans le paysage vidéo-ludique : clair, net, précis, faisant mouche à tous les coups.

Nordine
(12 novembre 2007)
Un avis sur l'article ? Une expérience à partager ? Cliquez ici pour réagir sur le forum
(34 réactions)