Il y a des jeux qui se
plantent parce qu'ils sont mauvais. D'autres qui se plantent parce que le service
marketing de l'éditeur est mauvais ou qu'ils ne sont pas assez "grand
public"... D'autres, enfin, se plantent pour des motifs beaucoup plus obscurs.
On connait Ion Storm. On sait qu'ils étaient deux : les "gentils"
d'Austin qui ont produit Deus Ex sous l'égide
de Warren Spector, et les "méchants" de Dallas qui ont pompé
tout le fric d'Eidos pour commettre Daikatana. Moquée,
insultée publiquement, la division de Dallas (univers impitoyable) n'eut
pas droit à la pitié des journalistes. C'était oublier qu'il
y avait une deuxieme équipe à Dallas, celle de Tom Hall (qui ne
redoute que la mort), bossant au moment des faits sur Anachronox... Cependant,
dès la sortie de Daikatana, Anachronox était voué a être
ignoré.

Tom
Hall, travaillant sur Anachronox.
Qui
es-tu , Tom Hall ?
Tom
Hall est un vieux de la vieille, un ancien d'Apogee Software. Graphiste, game
designer, il a notamment travaillé avec iD et John
Carmack sur la série des Commander Keen, jeux de plates-formes exceptionnels
qui prouvaient qu'un 286 pouvait rivaliser avec une NES,
si on s'en donnait la peine. Les jeux shareware de cette équipe étaient
souvent techniquement bien plus aboutis que leurs homologues commerciaux et ont
contribué à légitimer, petit à petit, le PC en tant
que machine de jeux d'action aux côtés du ST
et du Amiga. Tom Hall était le petit rigolo de
la bande. Personnage déjanté, il a donné aux créations
d'Apogee et d'iD à cette époque tout l'humour qui les caracterise.
Poursuivant son bonhomme de chemin avec son pote John Romero, Ion Storm a été
pour lui l'occasion de concrétiser son propre projet : un RPG à la
japonaise intitulé Anachronox. Vous
l'avez compris, Anachronox cumule les tares (en plus d'accumuler les retards,
dans son développement) : jeu venant d'Ion Storm Dallas + Moteur de Quake
2 (Quake 3 était déja sorti) + RPG a la "sauce console"
(abomination pour le public PC de l'époque !) = qu'il soit bon ou mauvais
le bide est assuré. Et Anachronox est bon.
Mais assez de contexte : mettons donc fin à cette laborieuse introduction,
et place au jeu !
Anachronox : un jeu avec des méchants.
Le joueur incarne
Sly Boots, détective privé tout juste tombé du plafond pour
cause d'homme en costume noir n'aimant pas beaucoup les dettes non remboursées.
Desespéré, Boots se rend compte qu'il serait peut-être temps
d'arrêter de se plaindre et de trouver une vraie affaire, un vrai job, quelque
chose qui l'empêcherait de finir plombé par la mafia locale et qui,
avec un peu de chance, lui permettrait d'avoir son propre chez lui plutôt
que de squatter en haut du bar de Rowdy, son ami fournisseur de breuvages euphorisants.
D'autant plus que Fatima, sa secrétaire "décédée
mais numérisée", se fait de plus en plus insistante sur la
question, et que son seul autre ami, PAL-18, robot de son état, a ses batteries
HS et il serait gentil de lui en trouver des neuves.
Atterissant par
hasard chez un nain barbu caractériel, Grumpos, Sly trouve un boulot :
servir de garde du corps à ce scientifique, l'aider à retrouver des fragments
de Mystech, matériau obscur utilisé par une ancienne civilisation
(plus avancée que la nôtre, comme dans tous les RPGs), et l'aider
à rencontrer Rho Bowman, jeune femme conduisant des recherches en ce domaine.
C'est alors
que des planètes se mettent a exploser bizarrement autour d'eux. Un peu
interloqués, voir même "surpris" par ce curieux phénomène,
Sly, Grumpos, et Rho mènent l'enquete sur ce qui n'est probablement pas
un fait du hasard : quelqu'un, ou quelque chose, cherche à détruire
l'Univers. Étant donné que nos compères se trouvent précisement
a l'intérieur de celui-ci, ils décident de ne pas se laisser faire.
Un RPG, c'est
un scénario, mais c'est aussi, bien sûr, des personnages qui se doivent
d'être mémorables - et de ce côté, pas de souci. En
dehors de Rho (scientifique black top-on-the-groove gardant la tête froide
dans toutes les situations, même les plus deseperées), Grumpos (vieux
barbu cynique, caractériel et néanmoins froussard), Sly Boots (détective
je m'en foutiste), Fatima (la bonne conscience de Sly), et Pal-18 (droïde
au verbe leste et à la drague facile - "Baby, wanna see my batteries?"), on trouve également d'autres personnages étranges, dont
certains rejoindront le groupe. Le premier qui vient a l'esprit n'est pas un personnage
à proprement parler. En effet, Anachronox innove dans le sens où
il est le premier jeu vous permettant d'avoir une planète comme membre
de votre groupe. Une vraie planète, ronde, avec son écosysteme et
tout, et qui tire des rayons lasers comme toute planète digne de ce nom (NDMTF : Hein ?).
"Democratus" est un monde où la démocratie est poussée
jusqu'à l'extrême et où l'on organise des élections
même pour décider de la couleur des chaussettes que les policiers
doivent porter le mardi. Fan de vos aventures, les habitants de Democratus sont
persuadés que votre histoire est une sitcom, aussi attendent-ils tous le
prochain épisode avec impatience (et inconscience).
Second personnage méritant d'être mentionné : Paco Estrella,
super héros méxicain déprimé ayant perdu le pouvoir
de voler. Mais le pire cauchemar de Boots se trouvera plutôt dans le personnage
de "Stiletto Anyway", son ex... Vous
l'avez compris, Anachronox est un jeu completement débile.
Comme dans tout RPG qui se respecte,
les héros ont leur sombre passé qui remonte
progressivement à la surface.
Anachronox : un jeu avec un scénario.
Pour dire vrai,
Anachronox est un jeu à la narration étrange et volontairement décousue.
Son histoire et son déroulement alternent le sérieux des RPGs classiques
("sauver le monde") et le n'importe quoi le plus complet. Le côté
sérieux marche très bien avec une histoire beaucoup plus complexe
qu'il n'y parait (pourquoi diable quelqu'un voudrait-il détruire l'univers,
au fond ?), riche en suspense, énigmes, mystères, rebondissements...

Fatima,
beauté désincarnée, mais numérisée
!
Mais c'est surtout
son côté absurde qui confère un aspect inoubliable à
Anachronox. Il y a en effet beaucoup de RPGs qui intègrent de l'humour
dans leurs dialogues et leur histoire, mais tout juste arrivent-ils a décrocher
un sourire (ou parfois meme un rictus nerveux) au joueur. Toute la différence
est là : quand Anachronox veut faire rire, il y parvient. Tout commence
sobrement, on trouve d'abord quelques petits gags et répliques qui font
sourire légèrement. Cependant, petit a petit, l'humour devient de
plus en plus présent pour faire d'Anachronox un véritable RPG humoristico-sérieux
comportant de nombreux dialogues et scènes d'anthologie (les cinématiques
sont réalisées avec le moteur du jeu). Parmi elles, il faut voir
pour le croire cette parodie de Loft Story qui a lieu pendant que, leur vaisseau
à la dérive, les personnages tuent le temps en s'engueulant pour
des chaussettes mal rangées, en jouant à des jeux idiots, ou en
évocant leurs déceptions sentimentales. Les répliques et
dialogues sont d'un excellent niveau, et même les quêtes et lieux
font preuve d'humour. Il faut voir Sly être menacé par son méchant
de bande dessinée favorite d'un "I shall kill you... with DEATH !",
ou encore partant à la recherche de "quelque chose de collant et de
puant" pour finir par "emprunter" la chaussette d'un unijambiste
SDF.
Enfin, une autre scène mettant en œuvre un mystérieux "bouton
rouge" reste à jamais dans les mémoires une fois visionnée...
Mais je n'en dirai pas plus.

Les
environnements sont aussi variés que les personnages.
Étrangement, notons
que dans les conversations le mot "shit" est remplacé par le
mot "Trotsky" ("I'm having a Trotsky and we're leaving.")
Anachronox : un jeu avec un gameplay.
Le jeu avance
par à-coups, c'est-à-dire que l'on se retrouve souvent à
faire des quêtes et vivre des sous-histoires qui ne font nullement avancer
l'histoire principale. Celles-ci sont assez variées, et souvent prétextes
à d'autres situations et dialogues humoristiques. Par exemple, une visite
dans le quartier chaud vous entraînera "de fil en aiguille" dans
toutes les boîtes osées du coin, sans autre raison que l'amour des
développeurs pour ce genre d'endroit, résoudre des disparitions
et enquêtes étranges, etc. Et puis par moment on est récompensé
par une cinématique intéressante, ou plusieurs heures consécutives
pendant lesquelles l'histoire avance. À un autre moment de l'histoire, vous visiterez
des lieux et quêtes qui différent selon les personnages dans votre
groupe.

Mais parlons maintenant
un peu des mécaniques du jeu : vous
avez dans votre groupe trois membres au maximum (il est possible d'en changer
librement à certains moments de l'aventure). Chaque personnage, en plus
d'avoir chacun son caractère de cochon, dispose d'aptitudes uniques qui
sont prétextes à des mini-jeux, nécessaires dans l'aventure.
Sly peut crocheter une porte, Pal 18 peut pirater tous les systèmes informatiques,
et Grumpos peut littéralement gonfler n'importe qui en se lançant
dans un long monologue sur "les sales jeunes" et les "à
son époque", qui fait céder n'importe qui, pressé de
le voir partir.

Le
mini jeu de Sly : le crochetage de serrure.
Point de vue combat,
c'est du Final Fantasy classique : attaque, bloquer, magie,
avec également la possibilité de se déplacer pendant le combat.
Le jeu fait la part belle au "Mystech", système assez semblable
aux matérias de FF7 : avant le combat, il est possible de combiner différents
élements de mystech trouvés au cour du jeu pour "créer"
ses propres magies plus ou moins efficaces et modifier leurs effets en agençant
dans un ordre particulier certains éléments. En fait, on ne crée
aucune magie, mais on réutilise de vieux sorts en modifiant leur efficacité.
Mine de rien, c'est assez interessant ! Autrement, c'est du classique. Du classique,
mais du rarement vu dans un RPG conçu pour le PC. Certaines magies "respirent"
le RPG sur console, et en 2001 les joueurs PC n'aiment pas ça (voir cet
article).
Pour finir,
des minis-jeux - certains lourds, d'autre réussis - rompent la monotonie
: une descente en rafting, un shoot them up à l'intérieur d'un vaisseau
spatial...

Aujourd'hui encore,
Anachronox dispose de sa petite communauté de fans, de moddeurs acharnés
(même si jamais rien ne sort), de gens qui, en secret, espèrent une
sortie d'Anachronox 2. Ce qui est sûr, c'est qu'au-delà de tous les
préjugés que ce jeu a subi, il suffit de lui donner une chance pour
se rendre compte qu'il s'en dégage un je-ne-sais-quoi qui le rend inoubliable.
Hélas, l'histoire d'Anachronox a été litteralement sectionnée
par Eidos qui voulait un jeu en deux parties. Et on sait ce qu'il en est advenu...
Qu'importe, cette "moitié de jeu" propose un scénario
quasi-complet avec une fin bien trouvée, alors ne vous privez pas !
Mickmils