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Les Origines de l'Internet
Il fait partie maintenant de notre vie, mais ce qu'il est devenu est loin de ce que désiraient ses géniteurs. Une histoire qu'il est bon de méditer.
Par Laurent (15 mars 2001)

On a beau avoir continuellement la tête plongée dans le passé, cela n'empêche de percevoir que l'avenir des jeux vidéo est indissociable de l'Internet. C'est pourquoi, la genèse du "réseau des réseaux" fait partie intégrante de l'histoire des jeux vidéo, d'autant plus qu'aux USA, le jeu en réseau distant s'est pratiqué dès les années 70, bien avant l'apparition des Doom et autres Duke qui l'ont popularisé.

Leonard Kleinrock

Tout commence à New York en 1940 avec un homme nommé Leonard Kleinrock (né le 13 Juin 1934 à Manhattan), alors que celui-ci n'est âgé que de 6 ans. La lecture des aventures hebdomadaires de Superman lui révèle, entre deux planches mettant en scène le célèbre "Man of Steel", les plans nécessaires pour monter une petite radio à cristaux. Le gamin, pour le moins débrouillard, se procure alors les pièces indispensables : une lame de rasoir piquée à son père, un rouleau de papier hygiénique, un peu de fil de fer, et un écouteur dérobé dans une cabine téléphonique. Ne manque plus qu'une pièce mentionnée comme un "capaciteur variable" (un rhéostat ?). Il demande alors à sa mère de l'emmener sur Canal Street dans une boutique de composants électroniques, et après négociations auprès du vendeur amusé, obtient la pièce désirée. La radio qu'il construit, miracle, fonctionne, et sans piles ni branchement sur le secteur s'il vous plait. Un ingénieur est né.

Leonard va passer les années suivantes à disséquer toutes les radios qui passeront entre ses mains, asseyant peu à peu ses connaissances en électronique. Adolescent, il entre à la High School of Science (une sorte de lycée professionnel très réputé) dans le Bronx, et démarre des études en radiophonie. Au moment d'entrer à l'université, les moyens financiers de ses parents lui interdisent le City College of New York, mais il intègre tout de même une classe et va aux cours du soir, tout en travaillant la journée comme électronicien, assurant même en partie la subsistance de sa famille. Ses études secondaires vont ainsi durer 5 ans et demi et le voir terminer major de sa promotion. Cette réussite brillante en tant qu'étudiant couplée à une expérience professionnelle déjà solide vont ainsi faciliter son entrée au très convoité MIT (Massachusetts Institute of Technology) de Boston, au département d'ingénierie électronique.

Au MIT, il s'aperçoit que la majeure partie de ses camarades de classe préparent le même doctorat, à savoir celui de "théorie de l'information", et préfère se tourner vers les connexions entre ordinateurs, une science encore débutante. En 1959, il va ainsi présenter une thèse dont le contenu est considéré comme la naissance théorique des réseaux informatiques. Il complètera ensuite son travail jusqu'en 1962, et le verra publier en 1964 par Mc Graw-Hill sous le titre de "Communications Nets". Sans rentrer dans des détails techniques, disons que l'ouvrage explore certaines méthodes d'échanges de données, comme la "commutation de paquets", qui sont à la base du fonctionnement actuel du Net. Leonard Kleinrock est donc le père de l'Internet. Le mot est lâché. Evidemment, il serait un peu simpliste de résumer l'histoire du réseau à cela, mais beaucoup trop long d'en citer tous les acteurs et leur travaux.

Dans les années 60, le marché de l'informatique n'est pas prêt pour l'avènement des réseaux, et le travail de Leonard va longtemps rester inexploité, sans pour autant l'empêcher de continuer ses recherches et devenir professeur à l'UCLA (université de Californie, à Los Angeles). Au milieu des années 60, l'Advanced Research Projects Agency (ARPA), créée en 1958 en réponse au projet Spoutnik (que les USA, en pleine guerre froide et encore incapables d'envoyer quoi que ce soit sur orbite, ont vécu comme un camouflet), commence à s'intéresser aux réseaux informatiques. De nombreux scientifiques viennent en effet d'être recrutés et des ordinateurs sont mis à leur disposition, dont le nombre, pense-t-on, pourrait être réduit s'ils pouvaient être connectés entre eux. Leonard Kleinrock, qui fait référence en la matière, est donc contacté, et se voit confier pour la première fois la mission de mettre en pratique ses inventions. Il s'agit bien sûr de l'ARPANET, réseau interne de l'ARPA basé sur le "packet switching" évoqué dans ses précédents travaux.

Les spécifications techniques de l'ARPANET sont prêtes dès 1968, et en janvier 1969 une entreprise informatique basée à Cambridge, BBN (Bolt, Beranek and Newman), obtient le contrat de mise en œuvre technique (implémentation et déploiement du réseau). Le tout premier commutateur de paquets (que l'on appellera IMP, pour Interface Message Processor) réalisé sera construit sur la base d'un mini-ordinateur Honeywell. Comme pour rendre hommage à Kleinrock, l'ARPA décide d'implanter le premier du genre dans son université, l'UCLA. En Septembre 1969 est donc mis en fonction l'IMP par une équipe de 40 personnes qui va tenter, et c'est une première mondiale, d'y connecter un hôte (en l'occurrence un ordinateur XDS 940). En découvrant l'IMP fourni par BBN, Kleinrock se souvient de l'avoir vu l'année précédente, lors d'une démonstration chez Honeywell où un opérateur n'avait pas hésité à taper dessus avec un marteau pour en démontrer la solidité. L'opération attire un nombre considérable de personnes : des gens de BBN, de l'UCLA, de SDS (Scientific Data System, qui fournit l'ordinateur qui servira d'hôte), d'AT&T (grande compagnie de téléphone Américaine, dont les lignes sont prévues d'être utilisées pour connecter les terminaux distants), de l'ARPA et d'Honeywell. La connexion est un succès : dès les premiers essais, des échanges de données se font à 50 Kbits par secondes entre l'IMP et l'hôte. Le jour suivant, l'équipe parvient à acheminer des messages textuels d'une machine à l'autre. La connexion de ces deux machines constitue la naissance de l'ARPANET, premier avatar de l'Internet actuel.

Leonard Kleinberg et le tout premier IMP

Un mois après ces premières connexions, un autre IMP est installé au Stanford Research Institute (SRI), à Palo Alto en Californie, et pour la première fois un message est envoyé d'un ordinateur à un hôte distant (un modèle XDS 940), à savoir de l'UCLA vers le SRI. Lors de la procédure, bien entendu, les opérateurs de l'UCLA et du SRI sont en communication par téléphone pour vérifier que tout se passe bien. La première tentative se solde par un plantage. Lorsque l'opérateur de l'UCLA entre la commande "log", l'ordinateur du SRI est censé ajouter de lui-même les lettres i et n pour former le mot "login", et cette dernière opération ne réussit pas, mais la communication entre les deux ordinateurs est déjà établie. Peu après la procédure sera de nouveau tentée, avec succès. En décembre 1969, quatre sites sont connectés à l'ARPANET (l'UCLA, le SRI, l'Université de Santa Barbara et l'Université de l'Utah), et l'équipe de l'UCLA travaille déjà à plein temps à la maintenance du réseau.

Durant les années suivante, Kleinrock va diriger cette équipe, nommée ARPANET Measurement Center, passant le plus clair de son temps de travail à tenter de faire planter le réseau afin d'en mesurer les limites de fonctionnement et de les repousser. Au milieu des années 70, dix IMP sont implantés à travers les Etats-Unis, tous connectés à l'ARPANET et pouvant chacun être connectés à 64 hôtes (limite imposée par BBN lors de la conception du premier IMP). Cette logique de fonctionnement explique pourquoi on appelle parfois l'ARPANET (et donc l'Internet) "le réseau des réseaux".L'usage initial de la chose est bien sûr l'Electronic Mail, le fameux e-mail, mais très rapidement, le réseau va être aussi utilisé à des fins ludiques, avec l'apparition des jeux d'aventures textuels, comme The Maze ou Zork (voir article sur Zork).

Il est intéressant de noter qu'à chaque fois qu'une avancée notable s'est faite en matière d'informatique (du moins depuis que les ordinateurs sont munis d'écrans, c'est à dire depuis le DEC PDP-1), le jeu vidéo a toujours su en tirer parti, à tel point qu'il est impossible d'évoquer l'un sans faire une parenthèse sur l'autre. Deux explications à ce phénomène :
- Les grandes avancées technologiques aux USA, berceau de l'informatique moderne, ont généralement lieu dans le cadre universitaire, au sein d'équipes de chercheurs dont l'âge se situe aux alentours des 25 ans.
- Les universitaires américains sont des bêtes de travail, et ont besoin de se détendre de temps en temps.

En parallèle du développement d'ARPANET, Leonard Kleinrock a continué sa carrière de professeur, et une quarantaine de ses élèves ont fini avec un doctorat qui leur a permis d'intégrer de grandes compagnies et de continuer, dans le cadre de leur carrière professionnelle, de participer à l'expansion du réseau. On ne compte plus les titres et distinctions que Kleinrock s'est vu accorder par la communauté scientifique Américaine. Comme on le sait, l'ARPANET est aujourd'hui devenu l'Internet, à savoir un réseau public et mondial. En plus de comprendre un nombre indéterminé d'ordinateurs (des millions d'ordinateurs connectés dans des centaines de milliers de réseaux), l'Internet est devenu quelque chose d'incontrôlable. Personne au monde n'en est propriétaire, et personne n'est en mesure de l'arrêter totalement, comme aurait pu le faire Kleinrock dans les années 70 depuis l'IMP de l'UCLA. Sans se lancer dans une étude sociologique de ce qu'est devenu le net aujourd'hui, disons que l'usage qui en est fait, qui était uniquement scientifique au départ, est aujourd'hui beaucoup plus varié, bien que les considérations les plus bassement commerciales y gagnent peu à peu du terrain (on ne se refait pas), car tout ceci coûte énormément d'argent.

Laurent
(15 mars 2001)