
Depuis plusieurs minutes à présent, j'attends dans un bureau froid
et nu de toutes décorations, situé au sommet d'un imposant building
dans une ville toute aussi impressionnante. De la fenêtre, je ne puis compter
les gratte-ciels qui obscurcissent un ciel d'un bleu très clair, immaculé
pourrait-on dire ; des pigeons blancs, si blancs qu'on les jurerait faits entièrement
d'os, volent ci et là. Une manière de machine étrange, ordinateur
à vapeur, affiche un sigle que je ne connais pas : DDM. Un curseur
ocre clignotant semble attendre à ce que l'on tape une ligne de commande.
Je porte un costume vert à rayures noires, un feutre gris et des souliers
vernis. Je suçote une cigarette sans me souvenir de l'avoir allumé,
mais le tabac n'a aucun goût. Sur un meuble, des petites figurines macabres,
squelettes habillés en mariachi, semblent jouer une ode à
mon cendrier de porcelaine.
Soudain,
la porte s'ouvre. Un grand homme s'approche. Il est vêtu d'un long manteau
noir, il fait bien une tête de plus que moi. Il porte une gigantesque faux
dont il se sert comme canne. « Bonjour, monsieur MTF, me dit-il. Êtes-vous
prêt pour la grande traversée ? ». Cela fait deux bonnes
heures que je suis mort. Et je ne comprends fichtre rien à ce qui m'arrive.
Ma faux va vous conduire...
« Ne
soyez pas étonné, monsieur MTF, dit le grand homme. Je suis votre
ami. ». L'homme a un accent hispanique assez prononcé. Je m'aperçois
à présent que son visage est d'une maigreur et d'une pâleur
morbides. Brusquement, je me rends compte de ma méprise : ce n'est qu'un
squelette. Et moi-même, en observant mes mains, je ne peux rien distinguer
de plus que des phalanges. À vrai dire, je ressemble à ces fandangos
mexicains, ces poupées représentant les morts que l'on brandit lors
de la fête des morts... « Je suis votre agent de voyage.
J'apprends le métier, ne m'en veuillez pas : mon prédécesseur
a récemment été débauché, suite à une
longue et pénible histoire... ». Mon interlocuteur s'installe
sur l'ordinateur, et commence à pianoter. « Vous êtes
ici au Département De la Mort, le DDM. Mon rôle est
de vous aider à accomplir votre future traversée. ».
Je m'interroge, quelle traversée ? Je veux juste rentrer chez moi, ou bien
aller au paradis... « C'est impossible, monsieur MTF, vous êtes
mort. Mais ne soyez pas triste, tout le monde ici est aussi mort que vous ! C'est
pour cela que ce pays s'appelle le pays des morts, le huitième monde.
« Voyez-vous,
toutes les âmes, après être passées de vie à
trépas, se retrouvent dans cet univers, et sont recueillies par nos services,
afin d'étudier leur dossier. L'âme, en effet, doit voyager dans ce
monde pendant quatre années afin de se purifier et atteindre, si tout se
passe bien, le neuvième monde, le pays du repos éternel.
« Pourquoi
dis-je "si tout se passe bien" ? Tout simplement car le trajet est long...
et qu'il peut être très, très dangereux. C'est pour cela que
vous avez besoin d'un agent de voyage : si vous avez mené une vie exemplaire,
peut-être bénéficierez-vous d'un traitement de luxe. Que diriez-vous
de traverser le pays des Morts dans une voiture de course ? Ou bien dans un paquebot,
en première classe ? Ou encore, mais cela ne prévaut uniquement
pour les âmes chanceuses qui ont eu une vie sublime, vous pourriez décrocher
un billet pour le Neuf Express... notre train rapide, qui conduit les âmes
à leur destination en quatre minutes au lieu de quatre années. Les
élus sont peu nombreux mais, à vrai dire, nous en cherchons de plus
en plus... il faut dire que je reçois une très bonne commission
si j'arrive à placer un bon dossier. »

Le Lola, paquebot de luxe... Le Neuf Express
Pianotant
de plus belle, je vois ma vie défiler sur son écran d'ordinateur
: ma naissance, mes bonnes actions, les moins louables. Un compteur de « bons
points » semble grandir sur le côté. Il continue à
me haranguer pendant son travail.
« Tout
ceci me rappelle l'histoire de mon prédécesseur, un certain Calavera,
Manuel Calavera. Vous plairait-il de l'entendre ? Cela pourrait vous permettre
de mieux saisir ce qui vous attendra... »
=
Manuel en tenue de travail... ...et en costume. Moins
impressionnant, hein ?
Appelez-moi Manny...
« Cela
s'est passé il y a quelques années. À l'époque, je
ne travaillais pas encore pour le DDM, mais les journaux ont fait leurs
choux gras de cette histoire. Tout commence ici, dans ce même bureau. Manuel
Calavera, dit Manny, était alors un des plus gros vendeurs du département.
Ceux qui se retrouvent à travailler ici, des secrétaires aux agents,
sont, en quelques sortes, "obligés" de servir dans une manière
de travail communautaire... les autorités ont jugé bon de les éprouver
autrement que par la grande traversée. Souvent, et c'est d'ailleurs mon
cas, on ignore précisément la faute qui nous a conduit ici mais
c'est là un supplice qu'il nous faut endurer. Manny, donc, était
un brillant vendeur. Chaque semaine, il lui arrivait de vendre plusieurs billets
pour le Neuf Express. Puis, progressivement, les choses se sont gâtées...
un rival est apparu. Un certain Domino Hurley, un véritable golden
boy, qui lui vola tous les bons clients, et cela sous le joyeux auspices de
l'ancien chef du service, Don Copal, qui a disparu corps et bien par ailleurs.

Domino. Il s'entraîne, mais ce n'est qu'un tas
d'os... Don Copal. Vraie peau de vache.
« Il
y a de cela quelques années, donc, tandis que Manny battait le pavé
et qu'il vouait une haine sans bornes à son chef et à son rival,
aidé, seulement, par une secrétaire compatissante, Eva, il
usa de stratagèmes guère louables et vola une tête d'affiche
à Domino. Une sainte, qui passa toute sa dure vie à faire du bénévolat.
Mercedes Colomar, dit Méché. Quelle femme, soit dit
en passant. Même sans peau, on ne pouvait rester indifférent. (Il
accompagna cette remarque d'un sifflement aigu qui traduisait, je le présume,
son excitation.) Seulement, il s'avéra que Manny fut incapable de lui trouver
un ticket pour le Neuf Express, ticket auquel elle prétendait de droit
par ailleurs. Et c'est à partir de là que les ennuis débutèrent. »

Méché est réellement... une femme
bien sous tout rapport...
Change ton attitude !
« Cette
histoire fut si prodigieuse que son écho résonna jusqu'à
votre monde, ou devrais-je dire, votre ancien monde, monsieur MTF. Un certain
Tim Schafer, créateur dans une agence de jeux vidéos du nom de
Lucas Arts, en fit une aventure sur ordinateur, ce devait être en
1998, je présume. Ah ! Il n'eut guère de chance, en vérité.
À l'époque, les choses se gâtaient pour le point'n click,
même si, en l'occurrence, le jeu ne se jouait qu'au clavier. Le genre était
vieillissant, le public s'en désintéressait. Seuls les critiques
reconnurent le jeu comme formidable. Mais ce ne fut pas suffisant.
« Pourtant,
force est d'avouer qu'il avait tout pour plaire. Un excellent scénario,
sur fond de film noir à la Casablanca ou Faucon Maltais,
des dialogues prodigieux, des doublages exquis, des graphismes en trois dimensions
d'un cachet incomparable, où l'on ne se perdait jamais. Des énigmes,
peut-être, un rien tordues souvent... mais toujours très gratifiantes.
Et une galerie de personnages incomparables.

Un ballon dirigeable de poche... Le Calavera Café...
très casablancesque, hein ?
« Manny,
en effet, dans sa quête effrénée de vérité,
dans sa quête pour découvrir pourquoi Méché n'avait
pas droit à la moindre récompense sinon marcher, seule, dans ce
dangereux monde, rencontra plusieurs hauts personnages : un ancien agent, reconverti
en révolutionnaire, Salvador Limonès, un petit mafioso sans
scrupules, Chinchilla Charly, ou encore un ermite un peu fou, Chepito.
Il aura également à fréquenter ce que nous appelons des Démons
: des créatures issues du pays des morts et conçues dans un unique
but : groom, cuisiniers ou encore mécaniciens... il s'acoquinera d'ailleurs,
pour une belle et longue amitié, avec un géant orange du nom de
Glottis, mécano de génie, qui est capable de changer une
brouette en kart à propulsion turbo et ce en deux coups de tournevis.
« Mais
tous les êtres qui peuplent ce monde ne sont pas doués de conscience...
araignées volantes, castors infernaux ou encore alligator géant,
Manny sera aux prises avec bien d'autres dangers encore... fort heureusement,
un véhicule superbe, le Bone Wagon, construit par Glottis, lui viendra
en aide à de nombreuses reprises, quand bien même il ne l'aura pas
souvent conduit...
« Ne
vous avais-je pas dit que ce monde était dangereux ?

Glottis et son génial Bone Wagon... Castors
démons enflammés... et un barrage fait de crânes humains...
« Et
encore, s'il n'y avait que cela ! Vous êtes ici à El Alamoual,
la plus grande de toutes les métropoles de ce monde. Mais l'âme qui
désire atteindre le neuvième monde doit traverser bien des territoires
pour espérer trouver le repos... la grande forêt pétrifiée,
surveillée par des arbres centenaires, se trouve en abords de cette ville.
Plus loin, une ville portuaire : Rubacava, où toutes les âmes
finissent par arriver pour s'embarquer et traverser la Mer des Lamentations...
et au loin, au-delà du bord du monde où l'eau finit par tomber dans
un gouffre sans fin, les hautes montagnes et le gardien du paradis.
« Logiquement,
Manny aurait dû, après avoir eu de charmantes commissions, obtenir
de facto un billet pour le Neuf Express, et ainsi s'épargner
tous ces tourments. Mais sa course pour retrouver Méché l'amena
en vérité bien plus loin qu'il ne l'eut espéré...
et à se reconvertir avec assez d'aisance, en réalité. Patron
de casino, capitaine de paquebot ou apprenti-révolutionnaire, son voyage
se déroula sur quatre années, chaque grand événement
se déroulant, inéluctablement, lors de la fête des morts,
chacune d'entre elles le rapprochant indubitablement de son objectif : la belle
douce qui lui glissa des mains. »

Symbolisation de la traversée de l'âme
dans le huitième monde, d'El Alamoual au paradis. (source : http://www.grimfandango.net)
Étrange... mais d'un symbolisme saisissant...
L'agent
de voyage se leva de son ordinateur, et tira légèrement le rideau
de sa fenêtre. « Vous savez, réussir ainsi à lever
le voile sur la plus grande des affaires de corruption de ce monde ne fut pas
chose aisée. Et Manny dut se résoudre à employer bien d'autres
astuces que la force brute pour arriver à ses fins. Par le dialogue, surtout
; bon nombre de situations inextricables se démêlèrent en
parlant avec les personnages, en leur soutirant des indices ou des objets, en
leur demandant de rendre de menus services. Après, ce n'était qu'une
question de logique... savoir utiliser le bon objet au bon moment, toujours de
façon mécanique. Manny n'était pas, pourrait-on dire, un
manuel, et ne savait pas combiner entre eux deux objets récupérés
; cela restreignait fortement ses choix, et orientait irrésistiblement
la solution qu'il fallait trouver. Ainsi, moins un jeu d'aventure classique, votre
ancien compagnon Tim Schafer a en réalité choisi de bâtir
un jeu sur les indices, un peu comme Discworld Noir, si je ne m'abuse.
« En
revanche, ce que Manny ne pouvait entendre mais que votre "ami" ne manqua
pas de faire, ce fut d'accompagner ses pérégrinations de manières
de pistes de jazz à la Benny Golson, composées par Peter McConnell.
J'adore profondément ces musiques, superbement jazzy voire teintée
de swing par moment. On se surprend toujours à les fredonner. Ah...
mais je divague. »
J'avais
écouté, saisi. Ce monde était visiblement très dangereux,
et apparemment, la corruption était monnaie courante ici également.
J'espérais m'en sortir entier.
« Monsieur
MTF, j'ai malheureusement une triste nouvelle à vous annoncer, me dit l'agent
en se retournant et en me désignant d'une main inquisitrice. Je n'ai pu
vous trouver le moindre arrangement, si ce n'est vous souhaiter une bonne marche...
pas même une canne à vous offrir. Je ne peux que vous donner ces
quelques conseils : méfiez-vous des pigeons, ils sont particulièrement
coriaces. Éloignez-vous des fleurs... dans ce monde, elles sont synonymes
de morts : être germé équivaut à mourir une seconde
fois, et à ne jamais connaître le repos. Enfin, ne cherchez pas à
récupérer illégalement un faux billet pour le Neuf Express
: on ne peut tricher avec son destin. »

Tout le monde est aussi mort que vous ! « Que
l'on ait des mois, que l'on ait des heures, on se retrouve ici, en parterre de
fleurs... »
Les vivants continuent de me glacer les os...
Il
m'accompagna jusqu'à la porte du bâtiment. Une musique agréable
défilait dans les airs, une kermesse se donnait. Des ballons géants
représentant des animaux flottaient dans les airs, retenus au sol par de
grandes ficelles. Des orchestres improvisés jouaient des sérénades.
« J'apprécie
beaucoup la fête des morts, seul jour de l'année où
nous pouvons aller visiter nos familles, comme on le fait encore en Amérique
Latine... personnellement, je n'ai personne à visiter, là-bas.
- Moi non plus, lui confiais-je.
- Vous savez, à chaque fête des morts, je repense à Manny
Calavera. On ignore plus ou moins ce qu'il est advenu de lui, s'il a réussi
réellement à retrouver Méché. Ce que l'on sait, c'est
que le principal instigateur du trafic de billets, Hector LeMans, a été
retrouvé germé de milliers de tulipes, ici même, à
El Alamoual. Les autorités ont rapidement étouffé l'affaire...
au fond de mes os, j'aime à croire que tout ceci eut une issue heureuse.
Et, surtout, cela vous évite d'avoir à tout connaître ici
et maintenant... peut-être qu'à l'avenir, lors de votre voyage, vous
en apprendrez davantage. »
Il
me posa sa main sur l'épaule, et me dit encore ces mots.
« Vous
savez, il ne manqua presque rien à Grim Fandango. Peut-être
sortir une ou deux années plus tôt, peut-être. Aujourd'hui,
il paraît qu'il a encore beaucoup de fans... j'en suis un. »
Il me montra une ruelle d'où je pouvais, selon ses dires, sortir de la
ville. Je commençais malgré moi à m'éloigner, les
orbites remplies d'images et de musiques, lorsque je me retournai brusquement,
et lui demandai son nom.
« Moi
? Je m'appelle Toto. Toto Santos. Dans une autre vie, j'étais
le meilleur tatoueur de toute la ville de Rubacava. »
Il
rentra alors dans l'immense bâtiment du DDM en fredonnant une petite
chanson. Le soleil était haut dans le ciel, les nuages rares. Au loin,
il me semblait entendre, doucement, les remous de la Mer des Lamentations.

Le DDM... le jour où ils ont construit ça, Ils ont sucré
toutes les primes. La fête des morts... là où
tout commence, là où tout finit.
MTF