
Réalisé
près d’un an avant la sortie du film de Tim Burton, Batman – The Caped
Crusader (BCC) n’est en rien un produit dérivé de la "batmania"
et c’est tant mieux car c’est un vrai jeu, parfaitement pensé dans tous
ses aspects, et non l’exploitation mercantile d’une licence, chose à laquelle
l’éditeur Ocean s’est pourtant de nombreuses fois livré.

Écran de présentation version ST et
version Amstrad CPC
Les jeux au concept les
rendant susceptibles d’être aussi bien jouables sur 8-bits que sur 16-bits
ont toujours possédé un charme particulier. Combinant le soin apporté
à la réalisation avec une certaine économie de mouvement
à l’écran, ils ne proposent pas une action frénétique,
trouvant leur intérêt dans un gameplay posé et réfléchi
à base d’énigmes à résoudre, n’utilisant pas la surenchère
visuelle pour maintenir en éveil le joueur. C’est sur cet équilibre
fragile que repose la réussite de BCC.
Le jeu s’inspire de la série télévisée
Batman réalisée dans les années 60, totalement délirante
et elle même très inspirée de la BD de DC Comics sur le plan
visuel. Grâce à une diffusion sur Canal + dans les premières
années de la chaîne (vers 1985-86), le public français a pu
découvrir ce monument de comique et de ringardise assumée, mettant
en scène l’acteur Adam West dans le rôle de Bruce Wayne/Batman, et
un grand nombre de vedettes hollywoodiennes renommées incarnant les divers
méchants.

Nantie d’un énorme
succès, la série déboucha en 1966 sur deux longs métrages
exploités en salles (seulement aux US), qui furent froidement accueillis,
ce qui empêcha Adam West de décoller en tant qu'acteur. Le Batman
de la série n’a pas grand chose à voir avec celui qu’ont plus tard
incarné Michael Keaton, Val Kilmer, Georges Clooney et Christian Bale.
Loin de l’être torturé et avide de vengeance qu’on connaît,
il est plutôt prétentieux et ridicule, assez maladroit, et à
son costume moulant un peu rococo s’ajoutent tout un tas d’accessoires très
rigolos aux noms démentiels mais qu'on ne verra que rarement en action,
faute d'effets spéciaux dignes de ce nom. Les épisodes, filmés
en studio, sont constitués à 90% de dialogues ineptes récités
avec le plus grand sérieux, entrecoupés de bagarres lors desquelles
des bruitages de BD apparaissent à l'écran. Mais ne vous y trompez
pas : c'est un régal !

C’est ce Batman qu’on
retrouve dans le jeu d’Ocean et le joueur va devoir l’accompagner dans deux aventures
: A bird in the Hand contre le Pingouin, et A fête worse than
Death contre le Joker. La première chose qui frappe lorsqu’on découvre
les versions ST et Amiga, c’est
la qualité graphique du jeu et la petite taille de la zone d’écran
qu’il occupe. Pour ce dernier point, les choses s’expliquent rapidement : en fait,
le jeu est affiché à la manière d’une bande dessinée
dont les cases s’empilent les unes sur les autres. À chaque fois que l’on change
de lieu, le suivant apparaît dans une nouvelle case qui vient se superposer
aux précédentes, qui, pour créer un effet de relief, ne sont
plus que partiellement visibles et passent en "grisé". L’effet
est magnifique et c’est une vraie trouvaille, qu’on a vu dans aucun autre jeu
(en dehors de Comix Zone, qui ne reprend pas l'idée
d'empilement mais situe aussi son action au sein d'une BD).
L’ensemble du jeu consiste à parcourir différents
lieux, ramasser des objets, et les utiliser au bon endroit et au bon moment, avec
à la clé des énigmes qui, sans être trop ardues, demandent
une certaine réflexion que la forte présence d’ennemis ne facilite
pas. Batman peut se défendre à coups de pieds ou en utilisant son
Batarang, boomerang en forme de chauve souris. Par moments, une légende
apparaît en haut à gauche de l’écran, exactement comme dans
les BD, et indique dans quel lieu on se trouve en ajoutant un petit commentaire
sur l’action qui renferme souvent de précieux indices pour la progression.

Les combats, contre des
hommes de main du Pingouin ou du Joker, ne sont là que pour compliquer
un peu la tâche du joueur, BCC étant bel et bien un jeu d’aventure,
dans lequel la gestion de l’énergie du héros devient vite une obsession.
On touche là le point discutable du jeu : à tout moment, le fait
de presser le bouton de tir tout en tirant le joystick fait apparaître un
inventaire. Les nombreux objets que Batman est amené à ramasser
apparaissent et il est possible de les utiliser ou de s’en débarrasser.
Au centre, la tête de Batman est dessinée, symbolisant l’énergie
du héros. Celle-ci se change peu à peu en squelette à mesure
que son énergie diminue. Non seulement le processus ne s’arrête pas
lors des accès à l’inventaire, mais en plus il est d’une effrayante
rapidité ! Chaque utilisation d’un objet est l’occasion de constater qu’on
a perdu beaucoup d’énergie, et le joueur se retrouve mis sous pression
alors qu'il aimerait bien savourer tranquillement le jeu.
Même s’il est possible de se refaire une santé en mangeant une banane
ou un bonbon trouvés ici ou là, la sensation de devoir faire vite
tout en étant confronté à des phases d’exploration et de
réflexion parfois difficiles est omniprésente, et fait de BCC un
jeu particulièrement frustrant que l’on devra recommencer de nombreuses
fois depuis le début (les sauvegardes sont possibles, mais on est souvent
bloqué). La présence de deux histoires différentes n’est
donc pas superflue puisqu’elle permet de rompre la monotonie en passant d’une
à l’autre.
La première aventure
confronte Batman au Pingouin. C’est celle-ci qui inspire la magnifique page de
présentation du jeu, particulièrement réussie sur ST, dont
les couleurs plus vives que celles de l’Amiga étaient pour l’occasion tout
à fait appropriées. Batman doit contrecarrer les plans de domination
mondiale du Pingouin. Pour ce faire, il va devoir pénétrer le repaire
de son ennemi (une usine), et introduire une disquette plombée d’un virus
dans son ordinateur. La deuxième aventure nous montre un Batman touché
au point sensible : son pire ennemi le Joker vient de capturer son fidèle
ami Robin.
Les deux aventures démarrent dans la Batcave, QG secret de Batman, puis
se déplacent dans divers endroits de Gotham City avant de se terminer en
terrain ennemi, chez le méchant. Batman se déplace tout le long
à pied. Pas de Bat-wing au programme, donc, pas de course en Batmobile,
ni de vol d’immeubles en immeubles accroché à des Bat-grappins (ce
qui est logique dans une adaptation du Batman télévisuel). Toute
la difficulté réside dans le temps réduit dont on dispose
et la combinaison de différents objets, dont certains sont parfois sibyllins,
comme par exemple un nez rouge de clown (qui sert en fait à se rendre invisible
des ennemis !).

Si les graphismes sont
en tous points superbes, dignes d’une très bonne BD, la bande son laisse
perplexe. Reprenant à l’envi le thème rigolo de la série
télé, elle prend très rapidement la tête mais on se
demande un peu si ce n’est pas un fait exprès, tant on est vite tenté
de réduire le volume sonore quasiment à zéro. Il n’y a aucun
effet sonore qui ponctue l’action, et la musique a le même rendu quelle que
soit la version du jeu.
La maniabilité du héros est parfaite, même si on peut déplorer
qu’il mette un petit laps de temps à se retourner lors d’un brusque changement
de direction, ce qui peut être fatal par moments. Le sprite est magnifiquement,
animé notamment la longue cape bleue et la démarche très
décidée du héros, qui lui donne un air pénétré
par ce qu’il fait, rappelant l'interprétation d'Adam West.
Les
auteurs de BCC, Jonathan Smith, Charles Davies et Keith Tinman (formant à
l'origine le studio Special FX), ont par la suite continué d’œuvrer pour
Ocean, réalisant quelques jeux issus de licences de films et en reprenant
différentes scènes pour en faire des minis-jeux d'action, comme par
exemple The Untouchables (Les Incorruptibles, d’après le film de B.de Palma),
avec à chaque fois une certaine réussite, surtout si l’on considère
la qualité médiocre de ce genre de jeu. Jamais ils ne retrouveront
toutefois l’inspiration qui fut la leur pour ce Batman. Après la sortie
du film Batman, et le raz-de-marée médiatique sans précédent
qu’elle provoqua (quel tapage quand on y repense ! à côté,
Le Seigneur des Anneaux semble sorti dans l’intimité), un jeu intitulé
Batman The Movie sera lancé, estampillé du label Ocean, comme il
se doit. Ni vraiment raté ni vraiment réussi (la course en Batmobile
est fort bien réalisée mais les autres phases de jeu sont quelconques),
c’est un produit de série comme il en est tant sorti sur ST et Amiga, mais
qui a eu pour effet de faire tomber The Caped Crusader dans l’oubli.

Versions C64 et Spectrum
Aujourd’hui, BCC prend
sa revanche. Les sites rétro reviennent volontiers sur ces qualités
étonnantes de gameplay et de réalisation, qui en font tout simplement
un des meilleurs jeux jamais édités par Ocean, et peut-être
un des meilleurs jeux mettant en scène l’homme chauve-souris.
Laurent