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Jet Set Radio
Anne : 2000
Systme : Dreamcast, GBA
Dveloppeur : Smilebit
diteur : Sega
Genre : Action
Par Laurent (14 mai 2004)

Il faut l'avoir vu pour le croire. Sous ses allures de produit opportuniste, Jet Set Radio trace un fascinant parallle entre le comportement qu'il exige du joueur et les intentions de ses dveloppeurs. S'y investir revient dfendre symboliquement Sega et la Dreamcast.

Dans un Tokyo lgrement futuriste, la guerre fait rage entre plusieurs bandes, mais la domination laquelle elles aspirent est essentiellement visuelle. Ces jeunes, que la socit bien-pensante rejette, passent leur temps couvrir la ville de graffitis, et se dplacent en rollers. Incroyablement agiles et plutt talentueux bombe de peinture en main, il n'ont qu'une obsession : marquer la ville de leur empreinte colore, apposer leur logo sur le plus de murs possibles, de prfrence en couvrant ceux des bandes rivales. vrai dire ils ne causent gure de dgts matriels, et ne font que bousculer un peu les citoyens intgrs , mais la police les dteste, en particulier l'inspecteur Onishima. Plutt chatouilleux du flingue bien que n'utilisant que des balles en caoutchouc, ce mchant de service pittoresque n'hsite pas se faire aider de l'arme ds qu'il est en difficult. Rien faire, entre sauvageons et forces de l'ordre, le mur d'incomprhension est infranchissable... alors autant le dcorer quelque peu ! Pendant ce temps, sur la bande FM, l'animateur de Jet Set Radio commente chaque cinmatique les vnements et fournit aux jeunes tagueurs une culture musicale aussi enjoue, funky et colore que peuvent tre les murs de la ville aprs leur passage.

Le contexte qu'il met en place permet initialement au jeu de proposer une alternative aux simulations de skateboard comme la srie des Tony Hawk, avec un aspect branch encore plus marqu et une construction ludique plus labore. Mais aprs quelques heures de jeu, force est de constater que Sega su, avec une intelligence et un talent poustouflants, faire de ce qui n'aurait pu tre qu'un excellent jeu vido un manifeste, une revendication du statut auquel le gniteur de la Dreamcast prtend. Comme les hros de Jet Set Radio, Sega tente de s'imposer en devenant un leader artistique plutt qu'en se conformant aux tendances.

Mais que fait le joueur dans tout a ? Les choses commencent par une srie d'preuves d'apprentissage lors desquelles on dcouvre les commandes et le droulement basique des missions. Le tagueur se pilote au stick analogique, avec une aisance dconcertante ds les premires minutes de jeu. Il peut sauter trs haut et effectuer des grinds (glissades en plaant les rollers en travers) sur de nombreux lments du dcor : barrires, trottoirs, rampes d'escaliers, et mme les murs sur de trs courtes distances. Chaque grind permet d'enchaner sur un saut, d'autant plus long que la vitesse sera leve au moment de l'impulsion. Lorsqu'il est en l'air le personnage peut effectuer des figures qui rapportent des points en fin de mission.

Les dplacements en roller, mme s'ils sont aussi maniables et gracieux que dans les meilleurs jeux de glisse, ne sont en fait qu'un moyen d'accder en souplesse aux murs qui doivent tre tagus. Tout d'abord il faut glaner le maximum de bombes de peinture aux quatre coins du dcor. Ensuite, le tag se ralise en pressant une gchette, puis en effectuant en rythme une srie de mouvements du stick qui apparaissent l'cran, la manire des QTE de Shenmue. Certains tags, de petite taille, ne ncessitent qu'un seul mouvement, et peuvent donc tre faits la vole pendant un grind ou un saut. D'autres, beaucoup plus tendus, ncessitent une srie de QTE qui, s'ils sont chous, devront tre recommencs du dbut, ce qui entrane outre une perte de temps une consommation de peinture accrue. Pendant l'excution d'un tag, le personnage est vulnrable, et toute manuvre d'vitement d'un ennemi entrane la rupture du QTE.

Les preuves du dbut permettent de recruter de nouveaux personnages. Ceux-ci ont des capacits diverses : vitesse de patinage, rapidit dans la ralisation du tag et rsistance physique. Ensuite, on aura affaire des niveaux types, entrecoups de missions diverses qui varient les plaisirs. Les missions principales consistent couvrir les tags d'une bande rivale en explorant un dcor plus ou moins tendu, dans un temps imparti. En fin de mission, la police ou l'arme interviennent systmatiquement, ce qui corse grandement la difficult, et un combat contre un boss (souvent un policier), que l'on terrassera en l'arrosant de peinture, sera parfois au programme. Les tags se trouvent parfois dans des recoins pas vidents reprer, mais un plan peut tre consult tout moment.

Les rues sont vivantes et il y a de la circulation. Lors de ses dplacements, le personnage pourra bousculer des passants et faire valser divers lments du dcor (principalement des vlos rangs sur les trottoirs et des poubelles). Il pourra aussi, s'il manque de vitesse, s'agripper une voiture. Les endroits reprsents sont de vrais quartiers de Tokyo (Benten, Kogame et Shibuya). En dehors du chrono surveiller, la mission peut-tre choue si le personnage est bout d'nergie force de percuter des vhicules ou d'tre agress par les policiers.

ces niveaux d'exploration viennent s'ajouter des courses de roller contre d'autres tagueurs, le bombage en rgle des membres d'une bande rivale (peut-tre l'exercice le plus difficile), ou des preuves dans lesquelles on doit reproduire des enchanements de figure russis par d'autres personnages qui, en cas de russite, rejoindront la bande. La progression est linaire : une fois un niveau franchi, il n'est plus accessible. Lorsqu'un nouveau quartier est abord, on peut jouer les niveaux principaux qu'il contient dans l'ordre que l'on veut, mais dans l'ensemble, on peut regretter qu'il ne soit pas possible de refaire l'envi ses passages prfrs, ne serait-ce que pour amliorer son score en ajoutant des combos de figures la russite de l'objectif. En revanche, il faut noter que l'on peut personnaliser ses tags au moyen d'un petit utilitaire de dessin, ce qui est une excellente ide (le jeu prvoit aussi de tlcharger des tags sur Internet). Le joueur est ainsi invit faire preuve de crativit, imprimer littralement son style ce qui l'entoure, ce qui fait de lui un chef de bande part entire.

En dehors de son gameplay particulirement attrayant et vari. Jet Set Radio se distingue par ses graphismes en cel-shading indmodables. Ceux-ci sont ce point russis et en phase avec ce qu'exprime le jeu qu'on les cite systmatiquement en exemple lorsqu'on voque cette technique. Mieux que cela, on dirait qu'ils rsultent d'annes d'avances progressives. Et pourtant Jet Set Radio tait l avant tout le monde ! Le cel-shading consiste crer des personnages et dcors en 3D ayant un aspect cartoon rafrachissant qui, associs une animation fluide et des mouvements complexes, procurent des sensations visuelles indites, entre le dessin anim traditionnel et l'image de synthse. Pour ce faire, les graphistes appliquent des textures unies, dans des couleurs trs vives, et repassent en noir les contours de chaque objet (dans de la 3D classique il est plutt de coutume des les attnuer au maximum). Ici, c'est un succs total qui suffirait lgitimer l'existence de la 3D dans les jeux vido auprs des plus rfractaires.

Mais l ou Sega a fait preuve d'un gnie dont on croyait Nintendo seul dpositaire, et qui consiste ce que les aspects audiovisuels, thmatiques et ludiques fusionnent pour une plus grande implication du joueur, c'est dans le fait que Jet Set Radio ressemble un norme tag, un tag en mouvement et en musique. Tout y est color, festif et sduisant. Le plaisir, immense, qu'il procure sera d'apprcier une certaine culture par le biais des possibilits ludiques qu'elle offre. galement applique dans le cas de Rez, on reconnat dans cette dmarche une grande spcialit de Sega, qui nous rappelle ainsi son importance dans l'volution des jeux vido : un gameplay solide est la cl de toutes les dcouvertes. Que l'on soit ou non attir par le hip-hop, les tags ou le roller n'a plus aucune importance ds que dmarre Jet Set Radio, car ce jeu, avant d'tre beau et superbement sonoris, est parfaitement jouable, passionnant et bourr de choses que l'on ne trouve dans aucun autre. Cela lui suffit pour tre extrmement attachant et rendre caduc tout jugement prdtermin.

Mais il ne s'agit pas non plus de se laisser bercer, car une fois franchies les preuves de recrutement qui ne posent gure de problmes, le jeu se rvle vite exigeant. Les dlais impartis pour russir les missions sont calculs au plus serr, et certains endroits rclament, pour y accder, une grande matrise dans les enchanements de sauts et de grinds. Les dcors ne sont pas gigantesques, mais la mmorisation de leur topographie est rendue difficile par le fait que le personnage et la camra sont sans cesse en mouvement. Arriv au tiers de la progression. Jet Set Radio devient prouvant, et ncessite de nombreux essais infructueux lors desquels un certain curement peut poindre, la dbauche de couleurs flashy et de musique y tant permanente. On peut mme dire que seuls les hardcore gamers parviennent en voir le bout. Voil encore un aspect des choses sur lequel il se place contre-courant.

Le refrain est hlas connu, car bien des fois ressass : un peu ardu pour le joueur occasionnel, sorti uniquement sur Dreamcast, trs original et en avance sur son temps, difficile de cerner par la simple vue de screenshots dans un magazine, Jet Set Radio s'est mal vendu, surtout au Japon. Aux tats-Unis il a un peu mieux march, sous le titre Jet Grind Radio et nanti de niveaux supplmentaires (ceux o apparaissent les personnages Cube et Combo) accompagns par des musiques de Rob Zombie. La version europenne (localise au niveau des sous-titres) ne comporte pas ces dernires, mais les niveaux bonus y figurent.

Une suite rsolument plus adulte est sortie, sur Xbox, intitule Jet Set Radio Future. Base sur une progression non linaire, elle comporte des dcors 10 fois plus grands, une musique hystrique et une vulgarit dsagrable dans les dialogues. Boursoufle, fatigante par ses interminables phases d'exploration et bien trop charge en polygones, elle ne fera jamais oublier le miracle d'quilibre que reprsente l'opus Dreamcast : un jeu tout simplement parfait (note : cet article vous rvlera que Tonton Ben ne voit pas du tout Jet Set Radio Future de cette manire).

Laurent
(14 mai 2004)
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