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Supreme Warrior
Année : 1994
Système : 3DO, 32X, Mega-CD, PC (DOS)
Développeur : Digital Pictures / Shaw Brothers
Éditeur : Acclaim
Genre : Film Interactif
Par Odysseus (07 juillet 2008)

Note : les captures d'écrans illustrant cet article sont tirées des différentes versions du jeu. Également, cet article a été rédigé d'après la version Mega-CD.

Supreme Warrior est un jeu vidéo historique à plus d'un titre. Tout d'abord parce-qu'il représente l'unique incursion de la Shaw Brothers dans le domaine du jeu vidéo. Ce mythique studio de cinéma hong-kongais fondé en 1930 par Run Run Shaw (né en 1907) et Runme Shaw (1901-1985), a produit près de 1000 films d'arts-martiaux et d'action. À partir des années 60, son influence s'étend au-delà des frontières orientales et permet au monde de découvrir un nouveau cinéma. C'est à cette époque que Bruce Lee gagne en célébrité aux États-Unis, devenant ainsi le plus éminent ambassadeur de ce cinéma longtemps ignoré. Au fil des décennies, les films d'arts-martiaux et d'action gagneront en popularité et de nombreuses stars continueront de promouvoir cette approche grand spectacle, fortement empreinte de culture asiatique. Du fait de l'influence qu'elle continue d'exercer, la Shaw Brothers reste encore aujourd'hui une source d'inspiration considérable pour plusieurs générations de réalisateurs et acteurs dont, pour ne citer qu'eux, des personnes telles que Jackie Chan, Jet Li, Quentin Tarantino, Stephen Chow ou encore Christophe Gans.

L'affiche américaine de Shi er jin qian biao (1968), film réalisé par Teng Hung Hsu pour la Shaw, et une image extraite de ce film. À gauche, Run Run Shaw pose avec ses collaborateurs.

Ainsi donc, la Shaw Brothers tenta au début des années 1990 de se faire une place au pays du jeu vidéo. À cette époque, la démocratisation du support CD offrait la possibilité aux développeurs ambitieux de proposer des titres entièrement réalisés à base de séquences vidéo. Certes le rendu visuel était de qualité bien moindre que celui des premières VHS « interactives », mais il permettait malgré tout de répondre à une attente de longue date, celle de jouer avec des films. La chose existait déjà depuis les années 1950 en arcade, aux États-Unis, mais pour la première fois il devenait possible de proposer un véritable gameplay à ces films interactifs, du moins en théorie. Car si l'éventail d'idées ne manquait pas, reste que nombre de développeurs se sont cassés les dents en accouchant de projets peu convaincants...

Néanmoins, la Shaw Brothers décide de se donner les moyens de ses ambitions et confie la réalisation de Supreme Warrior à quelques-uns de ses meilleurs techniciens et acteurs, ne lésinant pas sur la direction artistique. Difficile de savoir de quelle manière s'est déroulée cette collaboration entre le studio de cinéma et le milieu du jeu vidéo, mais l'échec commercial de Supreme Warrior est sans aucun doute l'élément majeur responsable du divorce entre ces deux industries. Au niveau des diverses composantes du jeu, on retrouve la société Digital Pictures fondée par Tom Zito, omniprésente dans le domaine des films interactifs.On lui doit notamment des titres tels que Night Trap, Sewer Shark ou encore Corpse Killer. Forte de son expérience, Supreme Warrior est de loin son jeu vidéo le plus abouti, sur tous les plans. Pour la première fois de son histoire, la société maîtrise les plates-formes sur lesquelles elle travaille. Les temps de chargement sont invisibles, le jeu peu buggé et le gameplay totalement original.

L'aventure de Supreme Warrior se déroule en Chine, au début du 16ème siècle. Le joueur incarne l'un des disciples de Wei Jian Tsen, un grand maître shaolin. De retour dans son village après un long séjour de méditation, ce jeune disciple se retrouve confronté à Fang Tu, un terrible sorcier en quête de pouvoir. En effet, Wei Jian Tsen a en sa possession la moitié d'un masque magique dont le porteur se voit investi de grands pouvoirs. L'autre moitié appartient à Fang Tu. Chaque partie du masque représente respectivement le bien et le mal. Une fois réunies, les deux parties formeront un tout indisociable, à la manière du ying et du yang, rendant celui qui le détiendra aussi puissant qu'un dieu. Notre héros, soutenu par son maître ainsi que sa consœur, devra récupérer le masque du mal. Pour ce faire, il lui faudra d'abord affronter les lieutenants de Fang Tu dont la maîtrise du feu, de la terre et du vent le mettront à rude épreuve.

Cette petite histoire typique de la Shaw Brothers, si elle reste très convenue, est cependant soutenue par une solide réalisation et une mise en scène de qualité. Chaque combat est l'occasion d'une présentation assez longue de l'adversaire à venir, accompagné par de petites cinématiques entre chaque round. La transition s'effectue de manière souple d'un affrontement à l'autre. Le joueur peut choisir l'ordre des combats en fonction des éléments représentés. Également, il est possible de choisir la langue audio du jeu, dont les doublages sont disponibles en anglais ou en cantonais, soit la version originale.

Autre point important qui fait de Supreme Warrior un précuseu r: son gameplay. Bien que quelques essais aient été réalisés peu avant dans ce domaine, Supreme Warrior est le premier véritable beat'em up entièrement jouable en vue à la première personne. Ce genre à part ne sera d'ailleurs plus jamais abordé, sinon de manière sporadique avec des jeux beaucoup plus récents tels que Breakdown de Namco ou Fight Night: Round 3 de chez EA. Ainsi, le joueur vit littéralement les combats. Chaque mouvement qu'il effectue ou reçoit fait bouger la caméra en conséquence. Par exemple, si le joueur est touché par un crochet du droit, la caméra partira sur la droite puis plongera légèrement vers le sol, pour enfin reprendre sa position initiale. De fait, et à une époque où les jeux à la première personne en sont encore à leurs balbutiements, Supreme Warrior est le premier à proposer une véritable immersion à l'aide de ce type de représentation.

Le système de combat est très simple. Chaque bouton de la manette représente une technique de base. Le bouton A représente les techniques des mains, le bouton C celles des pieds et le bouton B permet les blocages. Combinées aux directions de la croix multi-directionnelle, ces techniques permettent un large panel de coups. Pour réaliser un direct du droit, il suffira de presser le bouton A et la direction droite. Un crochet du gauche se fera à l'aide du bouton A et de la diagonale haute-gauche, un blocage de coup de pied frontale avec le bouton B et la direction basse, etc. Au total, quinze techniques de base sont disponibles. Le joueur est libre de les réaliser quand bon lui semble, mais elles seront toujours nettement plus efficaces quand placées au bon moment et non pas à l'aveugle. D'ailleurs, cette méthode ne porte jamais ses fruits, le système de combat étant des plus rigoureux. En outre, il existe des « golden moments ». Il s'agit de ce que certains fanatiques des jeux de baston nomment aujourd'hui le « cancel » soit une coupure dans le rythme du combat qui permet de placer un coup puissant et de démarrer un combo. S'ils sont correctement réalisés, ces « golden moments » sont l'occasion d'un replay du combo, mais vu à la troisième personne.

En plus de ces techniques de base, le joueur dispose de trois coups spéciaux qu'il peut réaliser en fonction de sa jauge de chi. Chacun de ces coups spéciaux apporte un avantage temporaire, comme un gain de rapidité, de force ou d'endurance. De plus, après avoir battu un boss, le héros en acquiert la maîtrise élémentaire. De cette manière, il devient possible de déclencher une fury liée au feu, à la terre ou au vent. Respectivement, ces furies permettent de lancer une boule de feu, de créer un tremblement de terre et de projeter l'adversaire dans le décor. Il appartient au joueur d'utiliser de manière avisée sa jauge de chi puisque celle-ci sert également pour les furies. Enfin, chaque soutien de lieutenant - soit huit ennemis au total - communique au joueur son aptitude spéciale après avoir été vaincu. Ces aptitudes ne sont utilisables qu'une seule fois. Elle confères au joueur différents effets comme la reconstitution de la jauge de vie, une occasion de « golden moment » ou encore de ralentir l'adversaire.

Il est important de préciser que le système de combat ne repose pas, contrairement à nombre de jeux en FMV, à une succession de pressions de boutons basée sur du par-cœur. Au contraire, Supreme Warrior propose des combats sans cesse renouvellés, dont la configuration est toujours différente. Cet ingénieux principe repose sur le fait que chaque technique est en vérité une courte séquence de jeu imbriquée au coeur du combat, sans aucun temps de chargement. Ainsi, comme dans n'importe quel autre beat'em up, il appartient au joueur de composer sur l'instant, d'improviser à partir de ses techniques. De plus, ce système permet des combats particulièrement dynamiques et maîtrisés, à la vigueur renforcée par l'utilisation judicieuse de la vue à la première personne. L'ensemble reste très jouable même si Supreme Warrior nécessite un temps d'adaptation. À ce sujet, il existe un tutorial, fortement conseillé aux débutants.

Ayant beaucoup pâti de l'image parfois injustement attribuée aux jeux en FMV, Supreme Warrior fut un échec commercial. Malgré des adaptations de qualité ainsi que des articles plutôt élogieux, le manque de popularité des plates-formes qui l'ont accueilli a finit d'achever ce jeu ambitieux et novateur. Reste qu'aujourd'hui, 14 ans après sa sortie, Supreme Warrior est indispensable. Toujours aussi prenant et amusant, ce titre peut encore prétendre à apporter son lot de bonnes idées au jeu vidéo en vue à la première personne ainsi qu'au beat'em up.

Odysseus
(07 juillet 2008)
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