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Stunts
Année : 1990
Système : Windows ...
Développeur : Distinctive Software Interactive
Éditeur : Broderbund
Genre : Jeu de Course
Par Jean-Christian Verdez (04 décembre 2023)

Quand on pense à Distinctive Software Interactive (DSI), on pense avant tout à Test Drive. Sorti en 1987, ce très sympathique jeu de voitures avait pour lui une excellente mise en valeur graphique et sonore des véhicules à disposition. Test Drive a bénéficié d'une suite deux ans plus tard et qui a également eu un grand succès. Mais ce ne sont pas les seuls jeux de ce développeur. Dès 1984, DSI a su tisser des liens assez étroits avec l'éditeur Accolade, pour le compte de qui sont créées ou portées différentes productions, la plupart du temps liées au sport où à la conduite auto (Ace of Aces, Hardball, Five Nights, Grand Prix Circuit...). On leur doit aussi la version Apple II d'un excellent jeu de type Cluedo, Killed until Dead, mais aussi des versions micros (notamment C64, Amiga et PC) de jeux Konami comme Super Contra, et de jeux Sega tels que Outrun ou After Burner !

Mais DSI est aussi et surtout à l'origine d'un autre jeu qui, encore aujourd'hui, demeure une référence pour les joueurs PC qui ont pu y jouer au début des années 90. Je parle bien sûr de Stunts (ou 4D Sports Driving en dehors des Etats-Unis).

titre

Sur la jaquette comme sur l'écran-titre, le jeu est sous-titré "Par Distinctive Software, les créateurs de Test Drive et The Duel : Test Drive II". Ça aurait pu être inquiétant, car en matière de jeux vidéo, la mention "par les créateurs de..." est parfois un argument marketing destiné à endormir le consommateur, plutôt qu'un véritable gage de qualité. Mais dans le cas présent, rassurez-vous, Stunts mérite largement votre intérêt !

Ceci étant dit, ce n'est pas vraiment du côté de Test Drive qu'il faut chercher ses véritables origines en termes de gameplay. Il faut d'abord lorgner vers un jeu d'arcade, au demeurant difficile, le bien nommé Hard Drivin'. Sorti en 1989, ce jeu d'Atari est non seulement l'un des premiers jeux de voitures en véritable 3D (battu de peu par Winning Run de Namco), mais aussi l'un des pères fondateurs de la simulation automobile. Doté d'un circuit unique mais avec deux embranchements possibles, vous deviez enchainer les tours en évitant le trafic et en conduisant le plus correctement possible pour éviter les crashs. L'un des aspects mémorables du jeu, c'est la nécessité d'un saut depuis un pont partiellement construit, enchainé avec un looping.

Ca n'a l'air de rien, mais un looping dans un jeu de caisses en 3D à la fin des années 80, ça avait de quoi marquer plus d'un joueur... Hard Drivin' a eu droit à deux suites qui souffrent globalement d'un effet "1.5", mais le nom Hard Drivin' va néanmoins en garantir le succès. Tout d'abord Race Drivin' (1990) en arcade puis adapté plus tard sur ordinateurs et consoles. Avec ses 3 circuits (dont celui du 1er épisode) et 3 voitures au choix, cet opus très proche du 1er n'a rien d'extraordinaire. L'autre suite, c'est Hard Drivin' 2 (1991) disponible sur PC, Amiga et ST. Pensée comme une révision de l'original plutôt qu'une suite, c'est la version la plus intéressante car elle propose 5 circuits, un mode deux joueurs, et un éditeur de tracés. Malheureusement, en pratique, l'éditeur n'est pas pratique du tout, et la maniabilité des véhicules est très perfectible. Dommage.

Stunts, un jeu mythique

Si Atari ne se donne pas tellement les moyens de capitaliser sur un concept pourtant novateur et à fort potentiel, les autres développeurs ne vont pas se priver pour s'inviter à la fête. Citons par exemple le très fun Stunt Car Racer et sa version C64 remarquable, le très sympa Stunt Driver, et bien sûr Stunts, qui sort en octobre 1990 sur PC (DOS). Et c'est ce dernier qui va le plus marquer les esprits. Pourtant, au premier abord, le jeu ressemble beaucoup à Hard Drivin'. Il propose lui aussi des ponts et loopings, les routes sont bordées de maisons au look "polygonal" proche du soft d'Atari, il y a parfois plusieurs embranchements possibles... Mais Stunts, au-delà de ces points communs, est aussi beaucoup plus que ça. Selon moi c'est même l'un des meilleurs jeux de voitures auxquels on pouvait jouer au début des années 90 ! Voyons d'un peu plus près ce qui le démarque des autres...

Le bel écran-titre est accompagné d'un thème musical excellent. Le menu aussi, d'ailleurs !

Déjà, en tant que descendant de Test Drive, on retrouve certains aspects qui en avaient fait le succès, à savoir un nombre de véhicules plus élevé que la moyenne, et une présentation dédiée. Oubliez les 3 voitures de Hard Drivin' 2, oubliez la mustang de Stunt Driver, ici vous avez à votre disposition pas moins de 11 véhicules. Diverses informations sont disponibles ainsi que le modèle 3D qui tourne à 360° sur un petit podium. On retrouve ainsi des classiques comme, entre autres, la Ferrari GTO, la Porsche Carrera, la Lamborghini Countach ou la Jaguar XJR9, mais aussi des modèles un peu moins communs pour les jeux de cette période, à savoir la Lancia Delta Integral, l'Audi Quattro, et même la Lamborghini LM-002...

Les 11 voitures disponibles...

Côté histoire, il n'y a pas de mode carrière ou de phases de qualification. On choisit un circuit parmi les 6 disponibles, un adversaire là aussi parmi les 6 disponibles (chacun d'entre eux a son circuit de prédilection, mais toute les combinaisons sont permises). On sélectionne une voiture pour soi et une pour l'adversaire, qui peut être différente de celle du joueur. Et ensuite on se lance dans une course sans pitié en un-contre-un. Il est aussi possible de rouler seul, contre la montre. L'honnêteté me commande d'ailleurs de préciser que l'IA est un peu aux fraises, puisqu'elle a tendance à faire se crasher les adversaires très facilement face à certaines situations ou obstacles. Donc sur les circuits les plus tortueux, on finit souvent par rouler seul même si on était censé avoir un adversaire !

Stunts est idéal pour des sessions courtes, on fait un circuit de temps en temps, en se fixant soi-même un niveau de difficulté selon la voiture, le circuit et l'adversaire... C'est une formule très efficace.

Pour commencer, affrontons Bernie, le pilote le plus inexpérimenté du jeu (a fortiori quand on sait qu'il percute facilement le décor car il ne roule pas très vite et échoue souvent à passer certains obstacles). Même si son Audi Quattro est un peu plus rapide que ma Lancia, il n'a quasiment aucune chance de gagner cette course...

Notons aussi la présence d'un mode replay aussi simple qu'efficace. Vous pouvez revisionner l'intégralité de la course, selon plusieurs angles possibles (vue subjective, hélicoptère, caméra de type cinématique, et même une caméra paramétrable en hauteur, éloignement, etc.). On peut sauvegarder les replays pour les revoir plus tard. Autre option très avant-gardiste : on peut mettre en pause (ou rembobiner) le replay jusqu'à n'importe quel point, et continuer la course depuis cet endroit. En d'autres termes, Stunts proposait un mode rewind rudimentaire mais fonctionnel près de 15 ans avant que cette option ne devienne omniprésente dans les jeux de caisses à partir de Forza... Bien entendu, si vous rembobinez un replay et reprenez une course grâce à cette astuce, votre temps final ne sera pas sauvegardé.

Autre course, où une Corvette affronte une Porsche Carrera. Une fois la course terminée, on peut la revisionner et même la sauvegarder.

Malgré tout ça, vous avez quand même peur de la lassitude ? Bon certes, avec 6 circuits, et même en tenant compte des différents embranchements alternatifs qui les composent, on pourrait finir par s'ennuyer un peu. Et bien c'est là que Stunts va sortir du lot en proposant des améliorations qui vont en faire un jeu de voitures fantastique :

La première amélioration, c'est la présence d'obstacles plus variés. Comme son nom le sous-entend, Stunts se focalise sur l'aspect cascade aperçu dans Hard Drivin'. Ainsi, en plus du fameux looping et du pont incomplet, on trouve des chicanes obligeant à slalomer sur la route, des passages à la largeur réduite, des routes avec des barrières sur les côtés impliquant qu'il n'est plus possible de faire le moindre écart de conduite, des virages penchés, des half-pipes nécessitant parfois de rouler sur le côté (donc sur les murs), etc. Plus subtil, le bitume laisse parfois place à un circuit en terre, quand la route n'est pas carrément verglacée !

Sur le point d'entrer dans un half-pipe, ou en train d'atterrir sur un pont au-dessus d'un lac, ce circuit ne laisse aucun répit à ma Lanborghini Countach.
Une Jaguar qui roule sur de la terre, un tout-terrain qui juste après une pente va enchaîner un looping, pas de limites à la conduite dangereuse !

La deuxième amélioration, que dis-je, le coup de génie qui va ringardiser Hard Drivin' et rendre accro à peu près tous les chanceux qui comme moi ont joué à Stunts à l'époque, c'est l'éditeur de circuit. Certes, Hard Drivin' 2 avait lui aussi un éditeur, mais il était poussif et peu agréable à utiliser. Stunts propose un éditeur d'une simplicité et accessibilité exemplaires ! On sélectionne un élément parmi le catalogue disponible, on clique sur le terrain pour le placer, et voilà. Outre les différentes routes, courbes, ponts et autres éléments de cascade, on peut même éditer le terrain et ajouter des collines pour dessiner des circuits sur deux niveaux (voire trois, en plaçant des ponts sur les collines), ou créer des lacs, forets, bâtiments et autres barrières pour peaufiner le décor ou/et empêcher le joueur de prendre des raccourcis exagérés.

Libre au joueur de faire des circuits faciles ou dangereux, courts ou endurants. Avec une grille de 32*32, les circuits créés peuvent être très grands, longs et complexes. Dans tous les cas, en quelques toutes petites minutes, on peut concevoir des circuits inédits et s'amuser dessus comme un petit fou, là aussi seul ou contre l'IA. Et si vous aviez des amis eux aussi amateurs de Stunts, vous pouviez échanger vos créations sur disquettes et ainsi garantir au jeu une gigantesque durée de vie. En fait pour que tout soit parfait, il ne manquait qu'un mode multi-joueurs ou/et une option de partage de circuits via Internet, sauf qu'évidemment en 1990 ce n'était pas vraiment pensable... Mais de nos jours, ce sont des milliers de circuits qui sont disponibles en téléchargement sur le web, sans compter les vôtres !

L'éditeur de circuit, simple mais efficace, et la vue d'ensemble d'un circuit custom. Astuce peu connue car étonnamment mal documentée, même dans le mode d'emploi du jeu original : pour accéder aux modifications du terrain, il faut faire MAJ+F1.

La troisième caractéristique (et vous noterez que je n'ai pas employé le mot "amélioration"), est plus étonnante puisqu'il s'agit des... bugs ! Oui, Stunts est pourvu de quelques bugs qui, croyez-le ou non, font entièrement partie de son charme, voire de son gameplay ! Par exemple, si après un saut depuis un tremplin, vous heurtez la route ou un autre obstacle sous un angle précis, votre voiture peut se retrouver projetée dans les airs, parfois très haut ou/et très loin. Le game over sera alors inévitable car la voiture ne survivra pas à l'impact qui conclura votre inévitable descente vers le sol, néanmoins ce bug se révèle étonnamment fun, au point que, comme beaucoup d'autres joueurs, j'ai eu une phase où je créais des parcours spécifiquement pensés pour battre des records de lancers de Ferrari !

Autre bug, dit du "power gear" ou" sixth gear" : Pour activer cette sixième vitesse, il faut un circuit qui vous permet de rouler à fond de cinquième puis d'effectuer un saut. A partir de là, tant que vous ne relâchez pas l'accélérateur, vous dépassez la vitesse maxi officielle du véhicule, et vous n'êtes même plus ralenti en roulant sur l'herbe. Ainsi par exemple, la Ferrari GTO peut atteindre les 245km/h au lieu des 190km/h annoncés. Là encore, il devient très tentant de construire des circuits permettant d'exploiter ce bug et de conduire à très grande vitesse. Ce bug est déclenchable facilement avec la voiture de Formule 1, du fait de son accélération énorme et de sa stabilité dans les virages. En termes de contre-la-montre, cette voiture devient même une catégorie à part entière ! (Cette vidéo youtube montre comment exploiter le power gear).

Héritage

La communauté de joueurs est toujours active aujourd'hui sur Stunts, comme le prouve le site ZakStunts, qui continue de proposer des compétitions sur des maps créées pour l'occasion. (Il y a tout un système de classement et la possibilité d'uploader ses replays pour valider son score). Outre ces maps de compétitions, vous pouvez aussi télécharger une archive contenant des milliers de circuits centralisés depuis les quatre coins d'internet. Autre site d'importance, Southern Cross Stunts Trophy propose des outils et fichiers pour modder Stunts. Il est notamment possible de trouver des éditeurs de circuits permettant des choses normalement impossibles (comme de positionner des routes basiques sur de l'eau, une astuce utilisée en compétition pour empêcher les raccourcis). Quant à markceccato.com, vous y trouverez aussi la compilation d'un gros paquet de nouvelles voitures à installer (modélisées intérieur et extérieur, plus des statistiques dans le menu de sélection. Un sacré travail !)

Grâce aux moddeurs, on peut même conduire un bus. Ceci dit, avec ses 75km/h en pointe, n'espérez pas survivre à certains obstacles.
J'ai téléchargé et installé une Lotus Esprit Turbo, et à peine sortie du garage, en prenant un tremplin un peu de travers, je l'ai toute cassée. Oups.

Stunts n'a jamais eu d'épisode supplémentaire. C'est probablement dû au fait que DSI a été racheté dès 1991 par Electronic Arts, pour devenir EA Canada (et par la suite EA Vancouver). La société a notamment développé les Need for Speed, les SSX, et toute une ribambelle de jeux de sports (notamment les célèbres séries FIFA, NHL et NBA de chez EA), faisant du studio un élément essentiel de la branche EA Sports.

Du côté de Stunts, l'absence de suite officielle n'a pas empêché l'apparition de plusieurs remakes. Si la plupart des projets sont aujourd'hui abandonnés ou du moins suspendu pour une durée indéterminée, on peut toutefois retenir le plus avancé d'entre eux, Ultimate Stunts. Mais en fait, le vrai pur successeur de Stunts, c'est tout simplement Trackmania, série de jeux géniale qui enchaine les épisodes depuis 2003, et demeure très populaire en termes de compétition online et de création de circuits.

Ultimate Stunts, un projet gratuit de remake.
Trackmania. Cette série initiée en 2003 et toujours d'actualité vingt ans plus tard, est une digne héritière de Stunts.

Encore aujourd'hui, Stunts est une référence du genre, un jeu de voitures légendaire. Bien sûr, techniquement il a très vite été dépassé, la 3D ayant fait des progrès spectaculaires dès le milieu des années 90. Mais même au bout de désormais 35 ans, en errant sur internet, si vous tombez sur des vidéos youtube ou articles dédiés au jeu, vous les trouverez toujours accompagnés de nombreux commentaires ultra-positifs de joueurs nostalgiques ayant passé des heures et des heures à créer et tester des circuits.

Ha, j'oubliais un détail : Stunts est désormais considéré comme freeware ! Il est donc très facile à trouver (notamment sur les sites sus-mentionnés). Notez que sur les machines modernes, vous aurez besoin de DosBox pour lancer le jeu correctement. N'hésitez pas !

Jean-Christian Verdez
(04 décembre 2023)
Sources, remerciements, liens supplémentaires :
Quelques liens pour aller pus loin : le Wiki Stunts dédié, les sites Southern Cross Stunts Trophy, ZakStunts et Race for Kicks qui proposent des compétitions entre fans du jeu ainsi que des ressources comme des outils d'éditions, des maps, des voitures supplémentaires...