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Discworld - La série
Anne : 1995
Systme : Windows ...
Dveloppeur : Perfect Entertainment
diteur : Psygnosis
Genre : Aventure / Réflexion / Point'n click
[voir dtails]
Par MTF (20 dcembre 2010)

Ah, le Disque-Monde ! Y a-t-il seulement un amateur d'heroic-fantasy qui ignore encore ce dont il s'agit et son merveilleux crateur, le britannique Terry Pratchett ? En moins de temps qu'il n'en faut pour dire  chipolata , cet univers farfelu a attir sur lui toutes les lumires : romans, bien videmment, mais galement tlfilms, films d'animation et, ce qui nous intresse aujourd'hui, jeux vido. Avant de rentrer dans le vif du sujet, peut-tre un peu d'histoire. Je m'en vais gravement simplifier les choses, et n'apporter ici que les lments les plus pertinents pour comprendre ce dont il sera question par la suite, notamment concernant gographie et personnages. Je vous invite, dans tous les cas, parcourir l'Internet pour avoir toutes les prcisions que je ne vous donnerai pas, car il me faudrait ce moment-l vous rciter la majorit des romans parus ! Aussi vous aiguillerai-je davantage vers le wiki anglais qui propose nombre d'articles intressants.
Le premier roman de Terry Pratchett sortit en 1983, il s'agissait de The Colour of Magic (La huitime couleur). On y trouvait pour la premire fois cet univers chamarr et parfaitement loufoque, trs  monty pythonesque  et une tribu de personnages hauts en couleur, commencer par le mage Rincewind (Rincevent) dont on reparlera bientt. La quelque trentaine de romans crite de la main de l'auteur nous en apprend progressivement sur cet univers, dont je vais m'efforcer de retirer la dlicieuse molle.

Terry Pratchett, et son premier roman, The Colour of Magic (La huitime couleur)

Sur ce, prenez une bonne gorge de vin contre-temps, payez votre dette la guilde des assassins, et en avant la musique !

Le disque, A'Tuin et Ankh-Morpork

Le disque-monde est une surface plane et circulaire pourvu de continents et de mers, surmont d'un dme de verre et seules quelques chutes d'eau viennent percer cette demi-sphre. Cette surface plane est soutenue par quatre lphants, Brilia, Tubul, Ti-Phon l'Immense et Jrakine, eux-mmes soutenus par une tortue gante, A'Tuin. Comme le sexe de celle-ci est incertain, on prfre l'appeler  a  (It). Et tandis qu'une lune et qu'un soleil gravitent autour de a, a se meut autour du cosmos.

Dans certaines descriptions, le dme de verre est absent. Il est cependant prsent dans les jeux de cet article.

Le disque possde un certain nombre de continents, tous n'tant pas nomms par l'auteur : le plus grand et celui qui abrite un certain nombre d'histoires est l'quivalent de l'Eurasie ; le continent de Klatch, qui serait une image de l'Afrique ; le continent Contrepoids, qui serait le contrepoint (ahaha) de l'Asie orientale, et enfin le continent XXXX (Quatrix) qui est une image de l'Australie, avec ses kangourous et ses boomerangs.
Sur le fameux continent sans nom se trouve, entre autres, la plus grande cit du disque : Ankh-Morpork. On dit que tous les chemins mnent Rome ; de la mme faon, tous les chemins partent aussi loin que possible qu'Ankh-Morpork, la ville aux nombreux surnoms. Elle est en ralit la runion des anciennes villes d'Ankh,  la fire , et de Morpokh,  la pestilentielle , qui autrefois considraient la Rivire Ankh comme une frontire.

Ankh-Morpork, telle que dpeinte dans Discworld.

Centre politique, juridique et religieux, la cit abrite notamment le Palais du Patricien, dictateur dmocratique lu vie, les nombreuses guildes (archologues, musiciens, bouffons et la fameuse  guilde des assassins ), les Ombres (le quartier le plus mal-fam de la ville, rduction pour les familles nombreuses) et l'Universit Invisible, qui forme mages et sorciers depuis des millnaires.

Peuples, religion, le guet et les magiciens

Les peuples du disque empruntent normment au folklore fantastique, et notamment aux romans de Tolkien : en marge donc des Hommes, on trouve des nains, des elfes, des trolls, des vampires, des gargouilles, des golems... La liste est longue encore, mais ce sera ici surtout les figures que l'on verra le plus dans les diffrents jeux. Les clichs sont respects, voire mme pousss l'extrme : aussi apprend-on que les nains, quel que soit leur sexe, portent toujours la barbe, et l'une de leur charmante coutume est de deviner, le soir du mariage, le genre de leur partenaire ; les Trolls, faits de pierre et aux dents de diamant, sont passablement stupides. Et toutes ces charmantes cratures vivent paisiblement, quand il ne s'tripent pas.

La religion est une part importante du Disque, et elle sera mme l'un des intrts du troisime jeu dont je vais ici parler, Discworld Noir. Les Dieux sont innombrables et il en existe pour tout et n'importe quoi, si bien qu'une liste exhaustive serait plus longue qu'intressante. Ma petite prfre reste tout de mme Errata, qui fut la cause des guerres tsortanes et qui est vnre par tous, mme par ceux qui ne la vnrent pas.

Errata. Vous venez juste de la vnrer.

L'autre figure prgnante du Disque est bien entendu la Mort, qui s'exprime en lettres capitales et qui est de sexe masculin. Arm d'une faux et habill d'une longue toge noire, il vient sur son destrier blanc faucher le cordon qui lie les mes aux corps pour les amener dans l'au-del. Il habite une dimension parallle, avec son majordome et Suzanne, une petite fille dont il s'est pris d'amiti, et sa figure hante tous les curs. Il est dit que les magiciens peuvent voir la Mort juste avant de mourir, ce qui est, il faut le convenir, d'un intrt tout relatif.
Enfin, il convient de parler des deux organisations les plus cites dans les jeux, savoir le Guet et les magiciens. Le Guet serait l'quivalent de la police ou de la gendarmerie, et ils sont censs maintenir l'ordre dans la cit d'Ankh-Morpork. Incomptents, solards et globalement inefficaces, ils reprsentent le mince calque sparant la civilisation de la barbarie. Pourquoi la ville sus-dite n'est pas encore tombe dans le chaos reste l'une des grandes nigmes du disque. Les magiciens de l'Universit Invisible, outre le fait de porter des chapeaux ridicules et d'avoir un got prononc pour les orgies, s'amusent faire des trucs de magiciens, comme faire apparatre des grenouilles et des feux d'artifice, et reprsentent ce titre une part ncessaire de l'conomie du Disque.

Discworld (1995 / PC, Playstation, Saturn)
Perfect Entertainment - Psygnosis

L'histoire de cet pisode s'inspire du roman Au Guet ! (Guards! Guards!), mais ce dernier le remanie notamment en faisant participer l'apprenti-mage de seconde classe Rincevent l'aventure. L'histoire, telle que pose, est pratiquement la mme : afin de renverser le Patricien, une socit secrte dcide d'invoquer un dragon pour amener le chaos dans la ville d'Ankh-Morpork. tant donn que le dragon est une crature mythique, il convient que les magiciens lvent le voile sur cette affaire ; et c'est le dsign Rincevent qui devra s'occuper, tout au long du jeu, de sauver la ville et le monde par incidence. Le jeu se prsente sous la forme d'un point'n click dans la pure tradition. L'interface, cependant, n'a rien de commun avec les jeux LucasArts, que ce soit Day of the Tentacle ou encore Full Throttle, sorti la mme anne : les commandes sont pures au combien, et le joueur ne dispose que d'un curseur et du clic gauche de sa souris pour effectuer les diverses actions : actionner un mcanisme, prendre un objet, parler un personnage. Le clic droit permet Rincevent, bien videmment, de dcrire l'objet point en question. Nul ici donc de systme Scumm ; cependant, ce que Discworld tend perdre d'une main, il le regagne de l'autre, et avec brio.
Commenons tout d'abord par l'inventaire, car cela a de quoi surprendre de prime abord. Rincevent, le  hros  que le joueur sera amen contrler, ne possde en effet la place de mettre uniquement deux objets dans ses poches (quatre une fois pass un certain stade de l'aventure), et il refusera catgoriquement de se sparer de sa bourse, qui occupe donc une des deux places en question. L'une des premires nigmes du jeu consistera donc trouver un moyen de transporter plus d'objets la fois. La rponse viendra rapidement : il s'agit du bagage, un coffre magique aux nombreuses pattes qui accompagnera Rincevent dans son aventure. S'il l'on peut croire qu'il ne s'agit, finalement, qu'une excuse une faon de  tutoriel , il n'en est rien, car le bagage influera normment sur le gameplay : il lui sera ainsi impossible d'accder des endroits que Rincevent peut atteindre, notamment en grimpant sur une chelle, et est quelque peu port sur l'alcool... Si on lui laisse ainsi une chope de bire, elle se retrouvera vide quelques instants plus tard, et le bagage aura une dmarche chaloupe. Il faudra donc veiller faire porter Rincevent les objets ncessaires la compltion de certaines nigmes, sous peine de faire de nombreux allers-retours.

gauche, le bagage, qui deviendra votre plus fidle ami. droite, le bibliothcaire, chang en singe. Ook.

Les fentres de discussion sont galement plus ou moins uniques dans leur genre. Sempiternellement, elles arboreront les mmes icnes, permettant, respectivement : de commencer la conversation par un petit  bonjour , de permettre Rincevent de faire une remarque dsobligeante son interlocuteur, de lui poser une question, de permettre Rincevent de faire une remarque  au spectateur  et enfin de quitter la conversation. Il convient de temps autres d'aborder ces symboles dans un certain ordre pour dbloquer un sujet en particulier ; et si cette interface peut, les premires fois, dstabiliser, elle se trouve tre parfaitement intgre dans le jeu lui-mme et donne une cohrence certaine aux discussions l o, dans d'autres jeux du genre, les phases de discussion se dcoupent en questions / rponses, laissant de ct quelque vraisemblance.
Car les dialogues, les dialogues ! occupent une place prpondrante dans les Discworld. Pour ce premier pisode, il n'y avait pas eu de doublage en franais, uniquement des sous-titres : un mal pour un bien, car le niveau des comdiens est certain. Il faut absolument faire dcrire Rincevent tous les objets, le faire discuter avec tous les personnages, absolument tout lire et tout couter. Les dialogues, bien que n'tant pas de Terry Pratchett mais de Paul Kidd, autre fameux auteur de romans fantastiques, australien quant lui, sont tous plus dlicieux les uns que les autres et dgagent un humour so british auquel il convient d'tre sensible. Si vous tes plus habitus l'humour des Monkey Island, vous risquez d'tre dcontenancs : mais je puis vous garantir qu'ils font partie des plus beaux jamais crits dans un jeu vido, et dans un point'n click en particulier.

On reconnat bien ici les diffrents symboles. Celui du livre est spcifique ce moment de la partie et permet de poser une question sur ce sujet prcis.

Le jeu est ainsi dcoup en cinq actes de longueur variable, qui amneront Rincevent un peu partout sur le Disque, et l'inviteront mme remonter dans le temps. Les environnements traverss (la ville, les montagnes, les plages, les forts) sont illustrs avec un trs grand soin, trop peut-tre : certains crans se font forts touffus, et il n'est parfois gure vident de remarquer les objets avec lesquels il est possible d'interagir ; ce peut tre une source d'obstacles pour celui qui s'y essaie la premire fois.
Car des obstacles, d'ores et dj, il y en aura ! La connaissance des romans sera un plus, souvent ncessaire tant certaines nigmes sont tarabiscotes. Comment savoir qu'il faut utiliser la grenouille sur l'ivrogne, ou que le chemin menant aux Ombres se dbloque une fois que l'on a parl avec un personnage parfaitement annexe, qui n'a qu'une ligne de dialogue ? Ce genre de choses est monnaie courante dans le jeu, il faut donc s'y attendre. Bien loin de la logique imparable d'un Gabriel Knight, on s'approche peut-tre, dans l'esprit, d'un Monkey Island II... Dans ce dernier encore, utiliser un singe avec un crou tait motiv par le jeu de mots latent (monkey-wrench dsignant, en anglais, une cl molette) : mais jusqu' aujourd'hui, je n'ai jamais saisi pourquoi il me fallait utiliser le papillon dans le lampadaire... Bref, des nigmes retordes, retorses qui feront mariner n'importe quel joueur, mme le plus malin. Mais tant donn que l'on ne peut mourir, qu'il n'y a pas de chemins bloquants et que l'on peut toujours revenir dans les zones visites, parfois en rsolvant une nigme supplmentaire, pour parler un personnage ou obtenir un objet, le joueur est vritablement encourag tout essayer, encore et encore.

gauche, la secte des adorateurs du dragon. droite, les gardes du palais... Ces deux-l, vous allez les adorer.

La musique et les bruitages, enfin, se font relativement quelconques, mme s'ils aident poser l'ambiance fantastique qui court vritablement sur le jeu. C'est un univers la fois bigarr et incomprhensible, o le protagoniste n'est pris au srieux par personne, pas mme ses pairs, et qui en retour nous donne d'excellentes raisons de le har : veule, pleutre, ivrogne, paresseux, orgueilleux, fuyard, trompeur, sournois, parfois mme mchant, jamais personnage de point'n click, pas mme Ben de Full Throttle, n'a t plus dlicieux contrler. Si vous aviez quelques scrupules, auparavant, rentrer chez les gens et y foutre le boxon, vous pouvez prsent vous rassurer : ce n'est pas votre faute, c'est celle de Rincevent.
Le jeu sortit sur PC, Playstation et Saturn, des conversions honorables aux temps de chargement ridicules (a contrario des Broken Sword sur Playstation, par exemple) et, bien entendu, jouables au pad mme si, les concernant, l'acquisition d'une souris est vritablement un plus, comme toujours. Je sais que la version Playstation, aux alentours des annes 2000, tait relativement dure trouver ; et ce que j'ai vu encore rcemment sur les sites d'achats et d'enchres, c'est encore le cas. Vous serez donc prvenu... Sachez cependant que le jeu est entirement mulable sous ScummVM. Hourra ! Bref, sans doute loin d'tre le plus russi de cette trilogie, mais un pisode qui pose des bases certaines pour la suite. Son introduction, les nombreuses interventions d'un guide au sein du jeu venu nous expliquer les subtilits de l'univers permettent tout un chacun de se familiariser avec celui-ci, et d'aborder le big cheese...

Tricoter : quoi de plus normal pour une sorcire. droite, le bar du Tambour Crev. Vous y reviendrez souvent.

Discworld II: Mortality Bites (US) / Discworld II: Missing, Presumed...!? (UK) / Discworld II: Mortellement vtre (FR)
(1996 / PC, Playstation, Saturn)
Perfect Entertainment - Psygnosis

S'il est vraiment l'un des trois Discworld qu'il convient ici de faire, c'est bel et bien celui-ci. L'histoire s'inspire notamment du roman Le faucheur (Reaper Man). Tout commence par un attentat foment par la guilde des assassins. Rincevent, et son acolyte le bibliothcaire, dcident (dans une scne qui n'est pas sans rappeler l'Arme Fatale) de dsactiver le mcanisme de la bombe pose par le malfrat, mais le drglent par mgarde et la font exploser avant l'heure programme. La Mort, toujours ponctuel, arrive sur les lieux pour n'tre que souffl par la dtonation ; trouvant l une belle excuse pour en finir avec son travail, il dcide de prendre des vacances sur XXXX.
Or, sans la Mort, les mes ne parviennent plus quitter leurs corps : et progressivement, les non-vivants (ou les non-morts, plutt), envahissent les rues d'Ankh-Morpork. Et qui, selon vous, sera appel retrouver la Mort, faire en sorte qu'il soit aim de tous et l'obliger reprendre son boulot ? Hmm, qui ?

'faut suivre un peu, l...

Si l'interface globale du jeu reste la mme que son prdcesseur, c'est en revanche sur la question des graphismes et de la musique que la majorit des efforts s'est porte. Ceux-ci s'approchent davantage d'un vritable dessin anim interactif, et les imprcisions que je citais plus haut ont disparu. Le jeu gagne ainsi en personnalit, il gagne en relief ce qu'il a pu perdre en dtail : et certains crans sont mme assez culotts concernant leur mise en scne, notamment celui du banquet qui propose un point de fuite assez intressant en son domaine, la camra dbutant la verticale de la salle avant de revenir progressivement l'horizontale quand le joueur sort de celle-ci.
Nous retrouvons donc ici la dcoupe en actes, le bagage, les dialogues si particuliers : rien de tout cela n'aura chang en profondeur. Il y a l tout autant de diffrences avec le premier opus qu'entre Monkey Island et Monkey Island II : plus beau, plus long et surtout, bien plus dur. Les nigmes peuvent tre ici de vritables calvaires, et mme si la solution semble toujours sur le bout du clic, il n'en est rien. Mais comme on ne peut mourir et qu'il n'y a pas de situations bloquantes comme dans le premier opus, il ne faut pas hsiter exprimenter.

gauche, un nain qui porte bien la barbe. Ah oui. droite, la scne du banquet dont je parlais.

Ce qui fait la particularit certaine de cet pisode, c'est bien entendu la version franaise. Et les choses n'ont pas t faites moiti, car ce n'est nul autre que Roger Carel qui prte sa voix Rincevent ! C'est un vrai bonheur que d'entendre prononcer les rpliques teintes d'humour noir et de sarcasme du magicien rat avec la voix d'Astrix le Gaulois. Les autres comdiens ne sont bien sr par en reste : Jolle Guigui (la voix franaise de Bart Simpson) prte notamment sa voix Suzanne, la fille de la Mort. Accents, tics de langage, grognements : l'univers audio de l'pisode est une vraie bndiction.
Concernant les musiques, force est encore de constater qu'elles ne brillent pas encore par leur caractre. Je dis cela, mais il me faut absolument parler de la squence d'introduction du jeu, mettant en scne la Mort faisant des claquettes, la fameuse chanson That's Death! aux paroles hilarantes et la chorgraphie dsarticule. Il faut absolument que vous la visionniez sur Internet : non seulement elle met de bonne humeur, mais elle est galement le tmoin du soin port l'pisode, tant au niveau des animations qu' celui des dialogues. Quel dommage, cependant, que les musiques dans leur globalit n'atteignent pas cette qualit ! Sans cela, c'et t un sans faute.

"That's the best way to lose weight, mate!"

Comme c'est souvent le cas pour ces suites, il y a finalement peu de choses dire. Le bond est surtout technique, que ce soit au niveau des dcors ou de l'animation, le jeu possdant quelques scnes et lments anims en 3D ; l'histoire quant elle est encore plus farfelue que le premier opus, et vous entranera loin, trs loin, jusqu'au royaume mythique des elfes et sur le continent dsol de XXXX, envahi de paniers-repas, de chapeaux-bouchons, de fourmis carnivores et de vendeurs sans scrupules. Bref, une aventure savoureuse dans laquelle on se replonge toujours avec grand plaisir : il y a, comme souvent, toujours une ligne de dialogue qui a chapp notre il attentif, une description lire, un jeu de mots saisir ; c'est un jeu aux multiples lectures et aux multiples rfrences, tant littraires que cinmatographiques, et on y revient de temps autres, le sourire aux lvres. Comme l'pisode prcdent, l'adaptation console fut particulirement soigne, et le jeu est parfaitement jouable sous ScummVM... what else?

C'est dur deviner, mais la bouffonne attache, gauche, est une manifestante. droite, vous avez la fontaine de jouvence. Quoi, vous vouliez qu'elle chante ?

Discworld Noir (1999 / PC, Playstation)
Perfect Entertainment - GT Interactive

Tout change avec ce troisime pisode. Et quand je dis  tout , je veux dire  tout  : nouveau style graphique, nouvelle interface, nouveaux hros. C'est une refonte en profondeur, un jeu part qui possde son propre charme et sa propre atmosphre, qui pourra sduire comme dplaire. Avant toutes choses, je pose un interdit : ne vous avisez jamais, jamais, jamais au grand jamais de jouer cet pisode en franais. Le doublage, qui tait pourtant l'une des grandes forces du deuxime opus, a t proprement massacr, commencer par le personnage principal : s'il arbore une voix de gentleman en version originale qui tranche, comme vous le verrez, avec sa personnalit, la voix franaise, peut-tre plus en accord avec celle-ci prcisment, est horripilante tant elle joue mal. Bref, essayez-vous cet pisode en anglais uniquement, vous ne me remercierez jamais assez. L'histoire, cette fois-ci, est parfaitement originale et n'est une adaptation, mme lointaine, d'aucun roman. Le personnage principal se nomme Lewton ; aprs avoir t limog du guet pour une sordide histoire de pots-de-vin, il dcide de se mettre son compte en tant qu'unique (et premier) dtective priv d'Ankh-Morpork. Hlas, les affaires ne sont gure florissantes... jusqu' ce qu'une plantureuse pp, Carlotta Von Überwald, du clan des Überwald, ne lui demande de retrouver son amant, Mundy. Lewton se dcide donc de se mettre sur l'affaire, car la femme est belle et riche, mais on sait, ds l'introduction, que les choses se drouleront mal : le jeu commence en effet par l'assassinat du hros, qui nous raconte alors, au pass, ce qui s'est rellement droul.
Cette mise en bouche parfaitement paradoxale met immdiatement dans le ton ; plus n'est trop question ici de fantastique et de mondes friques, bienvenue dans le monde du  film noir , de Casablanca et du Faucon Maltais, des femmes fatales, des bistrots glauques et des cadavres dans les rues. Tout l'univers de ces fameux films est magnifiquement retranscrit, leurs clichs galement. Seul, peut-tre, Lewton, dcontenance : tandis que tout indique qu'il n'est qu'un dchu ne s'intressant qu' l'alcool et l'argent, son timbre de voix fait plutt penser celui d'un gentilhomme anglais en retard pour le th. Bien entendu, l'entendre jurer et interroger les quidams remet les choses leur place, mais ce dcalage, encore une fois so british tient pour beaucoup dans le charme indniable que le jeu possde.

gauche, un couloir du palais du Patricien... droite, comme le dit Lewton :  Un plan. Et quatre bougies. Et aprs quoi ? Une vierge ? 

Les graphismes ont ainsi dlaiss le format  dessin anim  : place la trois-dimensions ! Les personnages voluent donc dans des dcors pr-calculs, et si les protagonistes sont parfaitement intgrs ces derniers, Lewton, seul lment rellement  mobile , jure quelque peu. Qu'importe : les environnements sont dtaills, obscurs, oppressants ; la pluie tombe continuellement, les voyous vous attendent au coin de chaque rue.
Les musiques ont galement bnfici de cette amlioration et, je trouve, pour la premire fois, se dgagent nettement et participent activement l'atmosphre du jeu. Des violons, des cuivres couvrent d'un voile d'angoisse le moindre cran et nous invitent nous prendre, nous-mmes, pour des dtectives la frontire de la lgalit. L'exprience de That's Death! a d inspirer les crateurs, car le titre comporte deux autres titres, bien plus courts et scands au sein mme du jeu : chantes respectivement par un barman et une troll sur la scne d'un boui-boui, ces chansons reprsentent encore des dlices d'humour ; je ne peux donc que vous exhorter les chercher sur Internet, vos zygomatiques me diront merci.

"Too much to drink, you can barely even think... 'cause you're a troll of destruction!"

Mais, ce qui, l'poque, avait fait sa petite sensation, c'est le systme profondment novateur que le jeu met en place. Contrairement aux deux premiers pisodes et, mme, la grande majorit des jeux d'aventure que je puis connatre, cet pisode joue finalement peu sur le principe de l'utilisation d'un objet rcupr un autre endroit. Preuve s'il en est, le protagoniste n'est plus limit en place sur lui ; mais, bon an, mal an, il n'y a peut-tre qu'entre dix et quinze objets en tout rcuprer au cours de l'aventure... On a vu des jeux qui ds le premier acte nous demandaient dj d'en trimbaler une vingtaine ! Mais alors, peut-on se dire, quel est l'lment qui permet la rsolution des nigmes ? Les dialogues ? Certes, mais ce n'est pas le tout.
Les dialogues, s'ils s'approchent cette fois davantage d'une interface classique avec slection des sujets (mme si on peut faire parler Lewton btons rompus, ce qui se traduit souvent par une remarque dsobligeante de sa part), ne sont qu'une partie de cette nouvelle ide. La composante gniale vient d'un calepin que Lewton trimballe constamment lui, et sur lequel il note des indices. Ce peut tre n'importe quoi : un nom, un objet, un sujet de discussion, une expression entendue quelque part et dont le sens lui chappe alors. Ces indices se comportent comme de vritables objets manipulables : il est possible de les combiner entre eux pour en produire un troisime, de les  appliquer  des objets du dcor pour rsoudre une nigme et peuvent tre montrs (ou plutt, voqus) devant les personnages pour les inviter s'exprimer sur une question en particulier. Si au dbut du jeu c'est surtout dans cette optique qu'ils sont utiliss, on se retrouvera rapidement bloqu ; et il convient alors de commencer nous-mmes rflchir, de faon logique, ce qu'il faut faire. C'est l quelque chose de trs particulier pour qui a jou aux deux premiers pisodes. Tandis qu'auparavant les actions impliquant les objets collects n'taient pas toutes fondes sur la raison la plus pure, ici, tout n'est que dduction (ou plutt induction) la Sherlock Holmes, la pipe en moins. On ne peut se prtendre ici rellement  coinc  et amen consulter une solution comme cela pouvait tre le cas pour les deux premiers pisodes ; avec un peu de matire grise, tout est aisment rsoluble.

Le fameux carnet. Les lments griffonns ne sont bien sr plus d'actualit. droite, le temple des petits Dieux...

L'autre nouveaut, qui ne surgit qu' un stade prcis du jeu et fermement li son intrigue (si bien que je n'en dirai que le strict minimum) sera la possibilit de  voir  comme autant de taches de couleur les odeurs des personnes et diverses cratures. Ce sera l d'une utilit formidable pour un dtective, que de savoir qui est venu sur le lieu d'un crime et ainsi de remonter sa piste ! Cela ne sera pourtant permis qu' certains endroits, et ce pour certaines raisons. Je ne vous en dirai rien : mais c'est l une ide trs intressante, et intelligemment mene du reste.

Voil comment Lewton peroit les odeurs... et il y a mme un inventaire !

On peut alors craindre, comme j'ai pu le craindre, que l'esprit Discworld, si ce n'tait la prsence d'Ankh-Morpork et le niveau d'criture toujours excellent, se dissolve dans cet univers finalement assez loign du fantastique qui est sa marque de fabrique. S'il est certain que l'on y perd en magie, on y gagne en revanche en crdibilit malgr tout. Ce serait comme passer dans l'envers du dcor : si, avec Rincevent, l'on voyageait le jour, rencontrait des individus hauts en couleur qui, finalement, jetaient leurs dialogues parce que cela tait crit, avec Lewton, la nuit est omniprsente : les personnages que l'on rencontre sont suspicieux et ne se dvoilent que partiellement. Il faut donc les amadouer, ou les brusquer pour qu'ils nous rvlent ce qu'ils sachent ; et si l'on pouvait avoir l'impression, auparavant, de n'tre finalement qu'un  joueur , ceci, associ aux graphismes et la musique et, bien entendu, l'histoire globale du jeu, nous rend finalement acteur de cette enqute qui, selon les canons du genre, sent bien plus mauvais qu'il n'y parat de prime abord et nous amnera, de taudis en bars glauques, contrer la future menace d'une destruction totale...
Malheureusement, s'il est bien un endroit o je porte mes plus vives critiques, c'est la rtrocompatibilit : je n'ai pas encore russi trouver le moyen de le faire tourner sur les OS rcents... Mais je persiste essayer, encore et encore !

Mise jour (mai 2016)

Sur la question de la rtrocompatibilit, le site abandonware-france a mis disposition une version du jeu fonctionnant sous les derniers OS cette adresse. On y trouve les images des disques certes, mais aussi un excutable modifi, une cl de registre pour jouer en mode fentr et les fichiers permettant d'avoir le doublage anglais, tout en gardant les sous-titres franais.
Le jeu est jouable avec les fichiers modifis, condition que vous passiez votre ordinateur en mode 16-bits pour les couleurs. Il n'est pas toujours trs stable et plante rgulirement aprs les cinmatiques, nombreuses dans le jeu. Pour viter a, videmment, il faut sauvegarder rgulirement et repasser en mode fentr avant la cinmatique, pour rebasculer en plein cran par la suite. Sinon, la dernire solution reste, videmment, d'muler une machine virtuelle avec Windows 98 d'install.

Conclusion

Ces trois jeux Discworld font partie, me concernant, du panthon du point'n click. On pourra leur reprocher bien des choses, commencer par la difficult outrancire de certaines de leurs nigmes ou leur ralisation en dents de scie. Mais chacun s'est toujours dmarqu de la concurrence au niveau de son interface, qu'il s'agisse de rinvestir les fentres d'inventaire, des dialogues ou de la mthode de rsolution des nigmes, apportant un peu de varit un monde qui s'appuie, plus que jamais, sur ses codes.
Il faut les essayer, et rentrer dans leur univers si particulier. Cela ne plaira sans doute pas tous, j'en conviens, tant le thme et son traitement leur sont spcifiques. Je suis personnellement tomb sous le charme : et je vous encourage les essayer, ne serait-ce que pour couter quelques lignes de dialogue dlicieuses...

MTF
(20 dcembre 2010)
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