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Poisson d'avril 2013 - Ocetr, Mikaïl
Chatpopeye est allé dans les terres lointaines de la grande Russie recueillir une interview exclusive de Mikaïl Ocetr, précurseur inconnu et russe de notre média favori. Vous saurez tout de celui qui a véritablement inspiré le jeu vidéo tel qu'on le connaît aujourd'hui.
Par chatpopeye (01 avril 2013)

Propos recueillis par chatpopeye

Cest dans un salon de coiffure de Moscou que j’ai rencontré Mikaïl Ocetr. Son nom ne vous dira probablement rien, et pourtant, il est à l’origine de bon nombre de systèmes et jeux. Mais comme souvent, l’histoire préfère retenir la légende plutôt que les faits… Faites-donc connaissance avec Mikail.

Tout d'abord, pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs qui ignoreraient tout de vous ?

Je m'appelle Mikail Ocetr, je suis né en 1953 sur les bords de la mer Noire, dans une petite localité nommée Sotchi, que vous devez certainement connaître car elle accueillera les prochains jeux olympiques d'hiver. J'ai passé mon enfance dans cette ville, balloté entre mon attirance pour la mer et mon désir de suivre mon père sur les pistes de ski. En fonction des arrivages de l'époque, c'était soit neige, soit soleil et températures caniculaires. Mais cette époque est révolue.

J'ai très tôt développé un intérêt pour les sciences. À l'âge de trois ans, pour m'endormir, mes parents imitaient les bips envoyés par Spoutnik. A 16 ans, j'avais été fasciné par la mission Apollo sur la Lune. J'imaginais alors quelques lasers bien placés sur notre satellite naturel qui nous auraient débarrassés de cette fusée impérialiste.

De telles passions enfantines ont naturellement influencé votre parcours professionnel, n'est-ce pas ?

Oui. Comme j’avais développé un vif intérêt pour les sciences, à l'âge de dix-huit ans, je suis allé trouver mes parents qui m'ont demandé : "Que veux-tu mon garçon ?" "Je veux devenir pompier !" leur ai-je répondu. Devant leur air interloqué, je me suis repris et leur ai fait part de mon désir de poursuivre des études scientifiques. Mes parents ont alors vendu ma babouchka (grand-mère, ndt) pour que j'intègre l'Académie des Sciences de Leningrad. En fait, ils voulaient au départ vendre simplement une paire de babouches. Comme ils ne savaient ni lire, ni écrire, j'ai légèrement modifié leur petite annonce, et hop ! Hors de l'isba la vieille ! Comme on leur en proposait un prix intéressant eut égard à son utilité toute relative, ils n'ont pas fait la fine babouche. Ha ha !

La glorieuse Université des Sciences…

Comment se sont passées vos années d'études ?

Assez agréablement dans l'ensemble. Au bout de quelques années, grâce aux puissants ordinateurs mis au point par l'université, nous passions notre temps libre à jouer à un jeu que j'avais inventé. Il s'agissait tout simplement d'envoyer un message le plus rapidement possible à nos collègues américains, à charge pour eux d'en renvoyer un autre, également le plus rapidement possible. Celui qui laissait passer un laps de temps trop élevé perdait un point. Qu'est-ce qu'on a pu rigoler ! Bien sûr, tout ceci se faisait en cachette. Nos supérieurs n'auraient que moyennement goûté à notre passe-temps en compagnie de nos ennemis officiels d'alors.

Vous avez cessé de jouer à ce jeu ?

Oui. Un jour, nos compagnons de jeu d'en face nous ont dit qu'ils avaient été surpris par leur supérieur, un certain Nolan quelque-chose, et que ça avait bardé. Dès lors, les parties ont cessé. C'est dommage, car ce jeu avait un potentiel distrayant assez élevé.

Mais sinon, il vous arrivait de travailler pour de vrai ?

Bien sûr ! Comme je me sentais comme un poisson dans l’eau dans cette université, j’ai tout fait pour y rester en tant qu’enseignant-chercheur. Au bout d’un moment, j’avais mis au point un ordinateur si petit qu'il tenait sur un bureau ! Un jour, deux étudiants français, François et André, sont venus visiter notre laboratoire, dans le cadre d'un échange. D'habitude, c'était plutôt des agents que l'on s'échangeait. Là, c'était des étudiants. Une autre époque... Bref, ces deux Français ont eu l'air intéressés par mon invention. Ils m'ont offert de la troquer contre deux paquets de café et une plaquette de chocolat Poulain. Moi, on ne me la fait pas. Je n'ai pas lâché la bête avant d'avoir obtenu une deuxième tablette. J'étais ravi de la bonne affaire que je venais de faire. Chose amusante, quand ils m'ont demandé comment s'appelait cet ordinateur, je leur ai répondu qu'ils n'avaient qu'à l'appeler Mikaïl. Mais comme ils ne maîtrisaient qu'imparfaitement notre langue, ils l'ont appelé Micral. Je ne sais pas trop ce qu'ils sont devenus. Aux dernières nouvelles, je crois qu'ils étaient brouillés. C'est dommage pour les œufs…

Le Micral, fruit du génie soviétique.

Plus tard encore, vous vous êtes tourné plus spécifiquement vers les jeux vidéo ?

En effet. Nous avions déjà une certaine expérience en URSS des jeux d’arcade mécaniques. Les Américains ayant déjà commencé à mettre au point des jeux vidéo d’arcade, il nous fallait pousser la recherche dans ce domaine, afin d’assurer la suprématie de l’Union Soviétique. Cette escalade à l’armement devait d’ailleurs mener notre pays à sa perte. Mais ceci est une autre histoire.

Et donc ?

Sous mon impulsion, nous avons continué à développer de fabuleux jeux d’arcade, tels Good Shot, qui a eu un certain succès chez nos camarades Vopos de Berlin, ou bien Turkey Ride, ce dernier permettant au joueur de chevaucher un vaillant destrier, et de remporter un œuf si l’on était suffisamment bon, ce qui était extrêmement amusant. Ce principe a d’ailleurs été copié par un autre de nos étudiants étrangers, un certain Yu Suzuki, mais qui a remplacé la dinde par une moto. Le pauvre pensait obtenir du succès avec son jeu, alors qu’il ne permettait même pas de faire un repas complet...

Suzuki n’est d’ailleurs pas le seul à m’avoir piqué une de mes idées. Vers la fin des années 70, j’avais imaginé un héros exaltant les valeurs communistes, habillé tout en rouge avec une fière moustache à l’image du camarade Staline. Mais là aussi, un autre étudiant a récupéré le concept…

N'oublions pas non plus ce jeu de courses dans lequel des Lada et des Trabant usaient de tous les moyens mis à leur disposition (fuites d'huile, coups de manivelle, fumée noire, vol de tickets de carburant...) pour mettre hors-course leurs adversaires. Ce jeu très amusant n'était pas censé sortir des locaux de l'Université, mais quelques années plus tard, le jeu Super Mario Kart est sorti, de toute évidence très inspiré par notre production. Rendez-vous compte que dans l'opus sorti sur Wii, les développeurs ont repris intégralement le niveau que nous avions imaginé, et qui se déroulait dans notre Goum national. Ils ont même poussé la provocation jusqu'à baptiser ce niveau "Supermarché coco". Quelle finesse, vraiment...

Turkey Ride... et sa pâle copie.
Good Shot, simulateur de Volkspolizei.

Vous avez néanmoins continué de mettre au point des machines d’arcade.

Absolument. Certaines ont notamment été utilisées par la marine soviétique pour former ses sous-mariniers. La qualité de ces machines pourrait encore rivaliser avec les modèles employés de nos jours. Néanmoins, certaines machines devaient être adaptées aux us et coutumes des Russes. Ainsi, nos « UFO catchers », dont les premiers modèles sont apparus au Japon vers 1965, mais qui ont commencé à se répandre dans notre pays au début des années 80, étaient élaborés pour ressembler le plus possible aux vitrines de nos magasins les mieux fournis. Alors certes, bien peu d’enfants parvenaient à gagner quelque chose, mais leur plus grande récompense n’était-elle pas de contribuer au rayonnement international de nos plus brillants chercheurs en finançant leurs recherches ?

L’UFO catcher Sonde, hommage avéré à Spoutnik.
Combat naval....et Attaque de torpilles.

Nous œuvrions également dans le domaine de la formation professionnelle, en inventant des machines au potentiel ludique évident. Ainsi, nous avons pu placer bon nombre de bornes nommées « La ventouse moldave » dans les centres de formation en plomberie appliquée. L’ardeur avec laquelle les futurs plombiers s’entraînaient sur cette borne a longtemps forcé notre admiration. La thématique de la ventouse a également été copiée de manière éhontée par le même hooligan qui nous avait déjà pris l'idée d'un héros à l'image du camarade Staline.

La fameuse Ventouse moldave

Quels étaient vos rapports avec vos collègues ?

L’ambiance était chaleureuse, ce qui n’est pas désagréable quand il fait – 20°C. Nous passions notre temps libre à essayer de mettre au point de nouvelles formes de jeux vidéo. Il y avait une saine émulation, fraternelle et communiste. Néanmoins, le système soviétique étant ce qu’il était, nous ne pouvions pas éditer nos créations librement. Cela a amené certains à fayoter pour se faire éditer. Alekseï Pajitnov, notamment, était connu pour être le chouchou du camarade secrétaire Andropov, et c’est ainsi qu’il a pu imposer son jeu Tetris à notre supérieur, Victor Brjabrin. Quand je pense que c’est moi qui avais appris à Alekseï à jouer au Pentomino et que c’est sur une machine que j’avais mise au point, l’Elektronika 60, qu’il a développé son jeu… Enfin, il a dû céder ses droits à l’Université, ce qui n’est que justice.

L'Elktronika 60

D’ailleurs, vous n’hésitez pas à remettre en cause la paternité du jeu Tetris…

Effectivement. Un soir, j’avais emmené Alekseï pour une promenade nocturne dans les rues de Leningrad, car je voulais lui montrer un spectacle assez fascinant que j’avais repéré. Nous nous sommes arrêtés devant la façade d’un immeuble. Les coupures d’électricité étant plutôt fréquentes, les lumières des logements s’éteignaient et se rallumaient par intermittence. Cela donnait l’impression d’avoir des figures géométriques qui descendaient jusqu’au bas de l’immeuble. Alekseï a tout de suite été persuadé qu’il y avait là matière à un jeu. Pour ma part, j’étais assez dubitatif quant à l’intérêt d’un tel jeu, et ne considérais que l’aspect artistique de la chose.

Plus tard, vous avez eu une idée révolutionnaire, me trompé-je ?

Point ne vous trompez ! (Notez la finesse de la traduction... NDC) J’ai profité du succès rencontré par nos bornes d’arcade auprès de la population pour mettre de la margarine dans mes épinards (en français dans le texte et en branches dans l'assiette, NDT). J’ai eu la lumineuse idée du concept d’arcade à la maison. J’ai mis au point des versions miniatures des bornes d’arcade les plus populaires, et les ai distribuées, moyennant finances, dans les maisons de mes compatriotes. Pour jouer, il leur suffisait de glisser quelques kopeks dans le monnayeur. Je passais ensuite régulièrement relever les compteurs. Dans le petit monde des amateurs d’arcade, on m’a très vite surnommé « le maquereau ».

Bien entendu, cet âge d’or de l’arcade à la maison ne pouvait pas durer. Très vite, des compagnies étrangères - suivez mon regard - ont très vite copié mon concept, mais en supprimant le monnayeur et en ajoutant un système de cartouches interchangeables. Autant vous dire qu’à partir de 1991, avec la libéralisation de l’économie, ces machines se sont vendues comme des pains aux raisins. Comment vouliez-vous lutter contre ça ? Et voilà comment on tue le petit commerce...

Mais la concurrence déloyale était-elle la seule cause de votre dégringolade ?

En fait, dans les années 80, les pays frères m’ont au début bien aidé à me lancer. Nicolae Ceausescu, par exemple, était très friand de jeux d’arcade. Avec sa femme Elena, ils s’étaient fait construire leur propre salle d’arcade, et c’est tout naturellement que nous avons pu leur vendre quelques-unes de nos machines. Mais au bout d’un moment, je leur ai fait crédit car ils avaient dépensé presque toutes leurs économies et plombé celle du pays, et risquaient fort de se retrouver au pied du mur, ce qui leur est d’ailleurs arrivé un beau jour. En attendant, je me suis retrouvé le bec dans l’eau, avec des factures impayées. De toute façon, dans le monde du jeu vidéo j'ai très vite appris qu'entre les aigrefins et les requins, on nageait vraiment en eaux troubles.

Elena et Nicolae Ceausescu en pleine partie.

Après ces expériences malheureuses, vous avez décidé de tourner la page des jeux vidéo ?

En effet. J’avais toujours rêvé d’être coiffeur. J’étais issu d’une famille qui maniait aisément les ciseaux. Mon frère cadet a d’ailleurs été employé plus tard au service de l’information vérifiée. Pour ma part, je me contentais de m’occuper des cheveux des membres de ma famille, et ce avec une telle aisance qu’on m’a très vite surnommé « le merlan ». En 1993, j’ai donc définitivement laissé tomber le domaine des jeux vidéo pour ouvrir mon propre salon de coiffure à Moscou.

Et depuis vous n’avez jamais renoué avec vos premières amours ?

Oh, j’ai bien revu Svetlana il y a quelques années, mais cela n’a débouché sur rien. Et ce n’est pas faute d’avoir passé du temps sur "La Ventouse moldave"…

Certes, mais dans le domaine de l’informatique ?

Eh bien, durant mon temps libre, je mets au point quelques logiciels de protection sur Internet, en particulier pour lutter contre le phénomène du phishing. Vous n’avez pas idée du nombre de gens qui se font avoir ainsi.

Très bien, il ne me reste qu’à vous remercier, et à vous dire Do Svidaniya !

Pareillement. Merci de vous être intéressé à mon histoire on ne peut plus véridique.

chatpopeye
(01 avril 2013)
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