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Grodito - Les Editos de Grospixels
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Grodito#18 - Achievements : Les éditeurs en ont-ils trop fait ?
par eSceNeKCAP (25/08/2014)
Il fut un temps où Internet n’existait pas. Où tous les jeunes ne pratiquaient pas les jeux vidéo, parce qu’une console c’était cher, que les foyers n’avaient qu’une télé, que c’était encore perçu comme le mal incarné en provenance de l’étranger. A cette époque, on jouait dans notre coin, et les quelques référents qu’on avait pour situer son niveau étaient des cousins plus âgés.



Pour ma part, je terminais les jeux, en Facile la plupart du temps, bien que la majorité n’avait pas de niveau de difficulté. Ca me faisait plaisir, j’avais la sensation d’être arrivé au bout de l’«histoire » sans m’être pris le chou. J’avais droit à une séquence de fin sympatoche quand ça existait. De temps en temps, je jouais dans des modes de difficulté élevée. Mais le plus souvent, je tâtais du jeu en Facile, juste pour le plaisir de jouer. Sans mentir, je peux dire qu’il y a des jeux que je connais pratiquement sur le bout des doigts.

Puis j’ai découvert les superplays sur le Net. Le genre de vidéos qui calment et explorent les limites de ces jeux qui nous semblaient jadis familiers. Pourtant, le niveau était en général si extrême que ça ne remettait pas en question ma perception de mon niveau de jeu.

Finalement, malgré mes réticences, j’ai investi dans une PS3, et j’ai découvert le système de trophées. Depuis, je me sens faible.



Entendons-nous bien : je suis convaincu d’avoir un niveau correct en tant que joueur. Je sais que je me débrouille sur la série des Call Of Duty en réseau. Je parviens à être presque tout le temps positif, sans jamais camper, en mode Elimination Confirmée. Je n’envisage pas ces jeux autrement qu’avec des armes rapides, en courant dans tous les sens. Pourtant, je ne dois même pas être à 20 % des trophées débloqués.

C’est le cas pour tous les jeux de ma ludothèque PS3. À ce jour, il n’y a guère que Katamari Forever qui soit sur le point de me gratifier d’un Platine. Ce jour-là, je me lèverai, j’embrasserai ma fille, je me dirigerai vers le frigo et je me décapsulerai une bière. Pour autant, je ne pense pas que je pourrais dire que je connaisse fondamentalement mieux le jeu qu’aujourd’hui, ni que mon niveau se soit amélioré. J’aurais juste ce fameux Platine.

Le problème de ce système de trophées, c’est qu’il me renvoie en permanence à la figure mes défauts. Je ne suis pas persévérant. Je ne finirai jamais tous les permis en Or sur Gran Turismo 6. C’est au-delà de mes forces. Je ne suis pas très doué : c’est la fête à la maison quand je place un combo de 5 coups sur Street Fighter IV en ligne. Ah, et ne comptez pas sur moi pour terminer les missions de ce jeu. Je ne suis pas très sociable en ligne. Ne me demandez pas d’ajouter en amis des personnes que je ne connais pas, ou d’aller sur des forums pour faire des trophées en ligne. Pour tout vous dire, sur Crazy Taxi, que je pense avoir copieusement rincé, mes scores sont faibles. Et je bloque sur une épreuve de la Crazy Box, celle des quilles. En dépit de ma bonne volonté, après des sessions de 20 essais, je n’y arrive pas. Je ne ferai jamais 100 % sur ce jeu.

C’est d’autant plus cruel que mon meilleur ami collectionne les trophées. Il « platine » chacun de ses jeux. Bon, attention, dedans, il y a une grosse majorité de RPG. Et puis il joue à peu près 10 fois plus que moi.



Mais en définitive, que sanctionne un trophée, un 100% ?

Faire un Platine, c’est souvent passer des dizaines d’heures sur un jeu. Reprendre à l’infini des phases de jeu extrêmement courtes. Pas pour le challenge de mesurer sa performance à celle des autres. Par pour sa satisfaction de maîtriser le jeu. Non : pour satisfaire un critère arbitrairement posé par les créateurs du jeu, à la demande Sony ou de Microsoft qui imposent leur implémentation dans les jeux.

Le Platine ne sanctionne pas l’amour pour un jeu ou un système. Il impose souvent de persévérer à un stade où l’amour du jeu n’existe plus et a laissé place au devoir. Finir un Call Of Duty en Vétéran pour débloquer un trophée, c’est se plonger dans ce que les die’n’retry ont de plus médiocre, de plus bête. Au final, la quête du Platine impose de se confronter aux errances des développeurs, aux bugs qu’ils ont laissés et qui rendent une phase quasi-impossible à réaliser et, en définitive, remettre un investissement en temps et en tension nerveuse entre les bras du hasard.

Et puis, une fois le jeu « platiné », cela veut-il dire qu’il n’a plus rien à nous offrir ? Que l’on peut consciencieusement le ranger dans un coin au prétexte qu’on en a fait le tour ? Qu’à l’inverse si l’on ne l’a pas terminé à 100 % c’est que l’on n’en pas saisit toutes les subtilités ?

Si je contribue à GrosPixels, c’est précisément parce que j’ai la conviction qu’un jeu est destiné à vivre au-delà de sa propre fin, de la mort de ses créateurs, éditeurs, de l’obsolescence de son support. Je vais faire le vieux : si demain tout le monde use son jeu jusqu’à en avoir le Platine, puis s’en débarrasse, pensant en avoir terminé avec lui, qui prendra le temps de creuser son système en profondeur, d’aller là où les développeurs n’ont même pas eu l’idée d’aller ? Qui exploitera un gameplay comme certains le font pour le premier Super Mario Bros, pour réaliser des vidéos hallucinantes, si la console décrète que cela n’a plus aucun intérêt ?



En fin de compte, si je suis toujours content d’entendre le petit jingle qui fait que je viens de débloquer un trophée, si je poursuis certains trophées Platine avec l’espoir fou d’en débloquer un, je regrette d’avoir un jour croisé la route de ce système et de vivre, inconsciemment, sous son diktat.

Ce débat sur les Trophées a été ressassé des dizaines de fois depuis l’avènement de la génération PS3/360 et Steam. Si j’ai choisi mon camp, j’envie profondément ceux pour qui ce débat passera au-dessus de la tête. Moi je n’en peux plus de voir ces satanés 10 %...
eSceNeKCAP
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