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In the 1st Degree
Année : 1995
Système : Mac, PC
Développeur : Adair&Armstrong
Éditeur : Broderbund
Genre : Aventure / Film Interactif
Par Laurent (06 août 2001)

Encore une victime des préjugés. Comme la majeure partie des jeux d’aventure basés sur l’usage de séquences filmées, In the 1st Degree s’est vu taxer à sa sortie par les magazines spécialisés du rédhibitoire "pas mal mais manque d’interactivité" qui a condamné, sans réel examen des pièces à conviction, un grand nombre de titres pourtant passionnants.

Les Américains sont friands de tribunaux. C’est le pays qui a inventé la retransmission télévisée des procès et les films ou téléfilms dits "de prétoire" où le sort de ce bas monde s’évoque entre avocats, juges, procureurs et témoins, avec des rebondissements de scénario placés avant chaque coupure publicitaire. In the 1st Degree est une tentative d’application du phénomène dans le cadre d’un jeu vidéo (la pub en moins). Vous y incarnez le procureur de San Francisco, Granger, chargé de faire exploser la vérité dans une affaire de meurtre des plus complexes.

Zachary Barnes et James Tobin étaient associés dans une affaire de vente de tableaux. Barnes s’occupait de la galerie, et Tobin était l’artiste. Quelques semaines après que la galerie ait été cambriolée, on y retrouve Barnes mort, tué d’une balle en plein cœur. A ses côtés, Tobin, la chemise pleine de sang, gît, une balle dans la jambe, et jure que Barnes a voulu le tuer et que c’est en défendant sa vie qu’il a dû tirer sur son ami. La police n’a recueilli que des indices banals, et avec l’aide d’une inspectrice très zélée (et très rigolote) qui trouve l’histoire un peu simple et difficile à avaler, vous aller examiner les pièces à conviction, interroger les témoins une première fois, puis attaquer l’accusé au tribunal. Votre but : prouver que Tobin a tué Barnes de sang-froid et de façon préméditée (un meurtre au premier degré, donc), et qu’en plus il a auparavant lui-même cambriolé la galerie pour arnaquer son assurance.

Au tribunal : l'accusé, et la femme de la victime

Seulement trois témoins clés seront interrogés et appelés à la barre lors du procès. Ca peut paraître peu, mais cela s’avère suffisant pour que l’affaire soit très complexe et réserve son lot de surprises, de mobiles, de mensonges et manipulations diverses. La femme de la victime, une prétendante à la mairie de la ville cupide et glaciale qui ment comme elle respire, la gentille petite amie de l’accusé, qui couchait occasionnellement avec la victime, et un jeune employé de la galerie qui en sait long mais se mure dans un silence terrorisé. Les témoignages de ces trois protagonistes se télescopent, se contredisent sur une multitude de petits détails. Il s’en dégage que personne n’est vraiment clair et que la légitime défense invoquée arrange un peu tout le monde. Seulement voilà, vous êtes procureur, pas avocat. Votre rôle est, par tous les moyens, d’obtenir une condamnation maximale pour l’accusé, qui se trouve être défendu par une avocate tristounette mais redoutable et qui vous déteste.

L’examen des pièces à conviction n’apporte pas grand chose, une succession de photos qu’il faut impérativement regarder toutes si l’on veut terminer le jeu. Ensuite, ce sont les interrogatoires de police filmés que vous devrez visionner. Déjà, des contradictions dans l’histoire racontée par l'accusé apparaissent. Puis, les choses sérieuses commencent. Vous interrogez les trois témoins. Vous avez le choix entre plusieurs questions, et en fonction de celles que vous choisissez et de l’ordre dans lequel vous les posez, vous pourrez obtenir des révélations, des aveux, ou encore des mensonges, ou tout simplement repartir bredouille. Le but est de tirer les vers du nez du témoin, soit en gagnant sa confiance, soit en faisant pression sur lui.

Questions à la petite amie de l'accusé : un passage difficile et déterminant

Ensuite, vous passez au tribunal. Les témoins n’en diront en général pas plus que lors du premier interrogatoire, donc mieux vaut se présenter au procès avec de sérieux éléments en main. De plus, le contre-interrogatoire de la défense peut mettre en pièce l’impression que vous avez faite au jury juste avant. A l’issue du procès, on vous annonce le verdict, qui va de l’acquittement à la condamnation double de vol qualifié et meurtre avec préméditation. Inutile de préciser que seule ce jugement équivaut à la réussite du jeu.

Interrogatoire de police : la jolie inspectrice ne se laisse pas embobiner

In the 1st Degree est donc un jeu qui se joue dans son entier comme une partie, et un grand nombre de fins différentes sont prévues, en fonction de vos performances. Pendant le procès, la télévision commente ce qui s’est passé de savoureuse façon. On assiste à une réjouissante parodie du système mediatico-judiciaire américain. Un expert vient commenter vos performances à l’issue de chaque interrogatoire, et vous donne d’éventuelles indications sur ce qui a péché dans votre système d’attaque. Cerise sur le gâteau : si vous obtenez la condamnation maximale, l’annonce d’une adaptation en téléfilm du procès viendra clore le jeu avec une ironie salutaire.

Cet humour aide à avaler la pilule idéologique du jeu, qui est assez indigeste si on la prend au premier degré (sans jeu de mot). En fait, à San Francisco la peine de mort est en vigueur, et la victoire pour vous signifie le cimetière pour l’accusé, même s’il n’est que très rarement fait mention de la sentence encourue (seul les chefs d’accusation retenus sont cités en fin de partie). En ces temps où les USA sont montrés du doigt pour cette dispensable tradition, cela donne à réfléchir, un peu, tout en se délectant d’un très bon jeu.

La femme de la victime : une menteuse professionnelle

Car In the 1st Degree est une réussite. On pourra sans fin discuter de l’intérêt d’un jeu où l’on ne fait que tirer des questions dans un QCM, mais le scénario, riche, le jeu très correct des acteurs, et la façon dont les méthodes de manipulation des procureurs et des avocats sont ici décortiqués suffisent à justifier qu’on se penche sur le produit. Vous allez devoir, pour arriver à vos fins, pousser les témoins dans leurs derniers retranchements, leur faire répéter leurs diverses versions de l’histoire jusqu’à ce qu’ils se mélangent les pinceaux, leur mentir en leur faisant croire qu’ils ne risquent rien à vous parler, leur indiquer un possible témoignage qui vous arrange même s’il comporte quelques zones d’ombre (en clair : pratiquer la subornation de témoin), et même leur faire de mesquines menaces, tout ça pour convaincre un jury qui n’est pas sûr du tout de sortir du tribunal en sachant vraiment tout ce qui s’est passé. Ca laisse rêveur, quand on y pense, mais on veut bien croire que c’est ce qui se passe dans la réalité.

Exemple de cruauté dont vous aurez à faire preuve : obliger au tribunal la petite amie de l’accusé à lire en entier une lettre d’amour adressée à elle par la victime. Deux fois pendant la lecture, le jeu vous propose de passer à autre chose ou de lui ordonner de continuer. Si vous allez jusqu’au bout, elle craquera et avouera avoir menti dans son témoignage, révélant du même coup une information accablante pour l’accusé. Vous devrez donc laisser de côté votre humanité, d’autant que la présence de comédiens en cher et en os aide à l’identification.

Le jeune employé : un témoin malléable, donc important

Le jeu est difficile, mais pas impossible. Seule la nécessité de recommencer tous les interrogatoires à chaque partie peu s’avérer lassante, mais on peut zapper toutes les séquences redondantes. D’autre part, les enchaînements de questions à poser sont suffisamment complexes pour qu’il soit vain de sauvegarder sa partie avant chaque question et d’essayer toutes les combinaisons. Lorsque l’on a fait mouche, la réponse à la question qui tue se traduit par une séquence assez longue, accompagnée par une musique dramatique, lors de laquelle le témoin s’énerve ou se met à pleurer et lâche un gros morceau. On saura qu’il faut obtenir un tel scoop avec chaque témoin pour réussir.

Au tribunal, d’autres coups de théâtre savoureux sont au programme. Notamment, lorsque l’interrogatoire des témoins s’est avéré désastreux pour l’accusé, la défense l’appelle à témoigner, et l’on peut ensuite lui porter le coup de grâce en l’embrouillant sur les détails qui ont changé à mesure qu’il modifiait son témoignage. La scène finale, digne d’une corrida, le voit s’énerver et vider son sac en plein tribunal.

La femme flic cuisine la veuve

Le procureur que vous incarnez n’apparaît jamais. Le jeu utilise des vidéos compressés de petit format, qui viennent s’incruster habilement dans une photo fixe, pour créer l’illusion d’une vidéo plein écran. La réalisation est irréprochable, et le jeu se joue sans temps mort ni chargement intempestif. La version française est de bonne tenue. Les voix sont crédibles, même si la synchro avec l’image laisse parfois à désirer.

In The 1st Degree n’a pas eu beaucoup de succès, et on n’a pas beaucoup vu d’autres jeux du même genre sortir après. Par ailleurs, le metteur en scène du jeu et auteur du scénario, Peter Adair, est mort du SIDA un an après la sortie du jeu, à 53 ans. C'était un membre influent de la communauté homosexuelle américaine depuis son documentaire Word is out, sorti en 1977, qui fut suivi de Stopping story (1983), The AIDS show (1986), et Absolutely positive (1990), autant de plaidoyers pour les droits des gays, des lesbiennes et des malades du SIDA.

Même si In the 1st Degree n'a rien à voir avec ce combat, le portrait peu flatteur de la justice et des médias américains qui y est fait porte la patte d'un auteur engagé, et fait de ce jeu un produit beaucoup plus subversif et réjouissant que le simple ersatz de Perry Mason qu'on a pu y voir à l'époque de sa sortie.

Un jeu attachant, à découvrir.

Laurent
(06 août 2001)
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