MTF Modérateur groovy

Joue à faire l'imbécile.
Inscrit : Jan 28, 2005 Messages : 6847 De : Caen
Hors ligne | Posté le: 2013-07-11 18:45
/Jingle-début : la minute du linguiiiiste ! (tchim-boum-taratata)
Nous avons là un cas très intéressant de cheminement lexical par homophonie et homonymie parfaite, recréation lexicale populaire et désambiguïsation savante.
Nous avons en latin, tout d'abord, le mot tonus, i qui renvoie initialement à la tension d'une corde puis, par le biais des instruments à cordes, au son de l'instrument et, de là, à un chant harmonieux et sensible.
Mais, on a également en grec tonos qui renvoie au tonnerre et à la foudre, qui a donné en latin le verbe tono, as, are, "tonner, faire entendre le bruit du tonnerre, faire un grand bruit", donc quelque chose de discordant.
Déjà, en latin, il y avait une homonymie particulièrement frappante pour la même racine ton- qui pouvait renvoyer aussi bien à quelque chose de mélodieux qu'à quelque chose d'ignoble. Cependant, les modifications phonétiques qui ont eu lien en latin vulgaire et ancien français ont permis de créer deux paradigmes distincts :
- Sur le modèle de tonus, i, par chute de la désinence -us et nasalisation du o, on a eu ton, "élément mélodique et harmonieux de la voix humaine ou d'un instrument de musique". Sur ce modèle ont été créés plusieurs mots par préfixation et suffixation au fur et à mesure du temps, dont entonner (13ème siècle), détonner (18/19ème siècle, j'attire ici l'attention sur la géminée "nn"), tonalité, atonal, intonation, etc.
- Sur le modèle de tono, as, are on a eu, par modification de l'infinitif tonare, toner devenu ensuite tonner du fait de la nasalisation (vers le 17ème siècle, tout comme on a eu "gramaire" puis "grammaire"), puis tonnerre (12ème siècle), détoner (13ème siècle, on a ici un seul "n" car le mot a été créé, comme nombre de composés avec le suffixe de-, au moyen-âge et la graphie s'est fixée), étonner (15ème siècle, d'abord étoner puis étonner pour la même raison que plus haut, "être frappé par le tonnerre" puis "être surpris, émerveiller"), etc.
Néanmoins et pendant donc environ 5/6 siècles, on a eu un seul et même verbe, détoner qui renvoyait donc à la famille de tonare dans le sens de "qui produit un son plus fort que le tonnerre" d'où sa spécialisation pour les pièces d'artillerie et les explosifs à compter du 16ème siècle.
Lorsqu'au 18/19ème siècle est créé le verbe détonner (avec deux "n"), on a donc les homonymes détoner/détonner et leurs participes présents associés, détonant/détonnant. Cette homonymie, cependant, est devenue rapidement une synonymie puisque, finalement, l'idée était la même : pour détonner, c'était "sortir du ton, faire un bruit discordant", et détoner, c'était "faire un grand bruit comme le tonnerre, peu agréable à l'oreille". La confusion a donc été facilitée et si ce n'est dans ses emplois jargonants et spécialisés, seule la graphie détonant s'est conservée logiquement dans les dictionnaires. Par rétro-étymologie cependant, les gens ont tendance à le rapprocher de tonnerre/tonner et doublent le "n" même si, en théorie, c'est une erreur... Mais c'est une "saine erreur", rien d'autre que la marque de la tendance analogique de la langue.
Ces considérations diachroniques et étymologiques effectuées, passons à la synchronie.
L'usage de détonant, donc, signifiait tout d'abord bien ce qu'il disait : ce qui "sort du ton", ce qui est "discordant", qui provoque du bruit, qui n'est pas agréable. Cependant, mes dictionnaires d'argot me signalent que le terme peut avoir une acception méliorative dans certains contextes et auprès de certains locuteurs par inversion de polarité, comme cela se rencontre très souvent d'ailleurs en français (et dans les langues romanes en général, même si des phénomènes plus localisés ont été repérés en anglais ou en allemand, la proportion n'est malgré tout pas du tout la même) : un terme à connotation négative voire très négative devient étrangement quelque chose de positif (ou l'inverse : quelque chose de positif devient négatif), soit par litote ou ironie, soit par le biais de phénomènes extra-linguistiques ("verlan conceptuel", remises en cause des valeurs dominantes de bien et de mal par inversion des paradigmes...). Par exemple (et dans les deux sens) : "c'est mortel", "ça déchire", "t'inquiète", "t'es bien beau, toi", "c'est intéressant" etc.
Pour expliquer cette inversion de polarité, qui est encore mal comprise par les sémanticiens, deux hypothèses ont été formulées :
- Remotivation des sèmes (traits distinctifs) initiaux et réorientation de la métaphore sous-jacente : initialement, "c'est détonant" signifie "cela heurte le bon goût", parce que cela a "fait du bruit de façon discordante", ce qui déplaît mais ce qui peut également attirer l'attention ; de là, réorientation positive : si on a de l'attention, c'est qu'on le mérite et, donc, que la chose est de qualité.
- Surmotivation des sèmes (traits distinctifs) initiaux et évaluation axiologique (selon une échelle de valeurs morales bien/mal) : cela "heurte le bon goût", or le "bon goût" est une échelle de valeurs passéistes et réactionnaires, et la heurter est nécessaire et obligatoire si l'on veut créer quelque chose d'importance. Là, on garde le sème "qui produit un son discordant" mais on le revendique, en quelque sorte, la discordance se construisant vis-à-vis d'une norme que l'on remet donc indirectement en question, signifiant par là que ce qui "détone" ne "détone" que par rapport à cette norme, mais que cela est parfaitement harmonieux, au contraire, selon un autre système de valeurs qui serait celui des initiés ou des avant-gardistes (cf. le mouvement des "décadents").
Ce qui freine, à mon sens, l'acception populaire de la polarité positive du terme "détonant", c'est sa faible fréquence : c'est un mot que l'on emploie peu dans son sens argotique, on ne le réserve surtout pour parler des explosions et donc on pense immédiatement à quelque chose de violent et de mauvais. Mais il suffirait que le mot devienne à la mode, à la Radio ou à la Télévision par exemple, qu'il soit repris par les plus jeunes de la population pour qu'il devienne immédiatement positif. Mais là après, on passe à de la sociolinguistique, et je n'ai pas mon Labov sous le bras.
/Jingle-fin : C'était très intéressant... (baille)
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