WEIRD DREAMS
Une nouvelle de Rupert
Goodwins
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Traduction : Laurent (http://www.grospixels.com/)
Avant-propos
Cette nouvelle était
incluse dans la documentation du jeu vidéo Weird
Dreams, édité par Rainbird en 1988 sur Atari ST, Commodore Amiga et PC,
dans lequel le joueur incarne Steve Trevathen, personnage principal. La fin du
récit est déterminée par le déroulement du jeu.
Pour plus
d’informations sur le jeu : http://www.grospixels.com/site/weird.html
Pour lire la version
originale de la nouvelle en anglais : http://www.grospixels.com/site/wdeng.html
Le style de Goodwins est bourré de clins d’œil et références à diverses oeuvres littéraires, ainsi que d’un grand nombre de jeux de mots. J’espère ne pas être passé à côté de trop de choses.
Chapitre 1
Le jour se levait sur Plymouth. Un ciel gris s’éclairait sur des rues sans intérêt, parcourues par de mornes laitiers, aussi insignifiants que les petites impulsions électriques qui à ce moment déclenchèrent un million de radioréveils.
Dur de se lever, pensa Steve. La radio, le champ des oiseaux, pas de doute, on est bien lundi matin. Il soupira, se retourna, et sans ouvrir les yeux donna une claque à son réveil, un coup net et précis sur la touche « snooze ». 9 minutes de sommeil en plus, ça ne peut pas faire de mal. Et ça lui apprendra.
C’est têtu, un radioréveil. 9 minutes plus tard, bravant un nouveau soufflet, l’appareil se remit en marche, déversant par son haut-parleur une musique pop indescriptible.
Il devenait urgent que Steve se réveille, ou il allait rater le bus, et devoir courir. Quelque chose d’étrange se mêlait à sa torpeur matinale...
Les nouvelles du matin étaient passées, deux chansons avaient été diffusées. Il fallait qu’il se lève, à présent, qu’il enfile ses baskets les moins répugnantes, un t-shirt qui puisse raisonnablement être porté jusqu’au soir, qu’il passe par la salle de bain se raser les dents.... Déjeuner, journal, météo à la télé.... Un peu plus tard, Steve commença à diagnostiquer son problème. Il se sentait un peu désemparé car la veille sa maman lui avait annoncé que finalement elle ne partirait pas vivre à Birmingham. Il venait de s’en souvenir. Rien que ça, auquel il faut ajouter un début probable de grippe.
Pour compléter le tableau d’un lundi matin peu reluisant, une note de son dentiste lui annonça que la date de son check-up bisannuel était proche. C’était même, à vrai dire, pour le lendemain.
Steve courut après le bus, s’assit et se remit à lire son journal. Arrivé au terminus, il parcourut en une dizaine de minutes la distance qui le séparait encore de son travail. Le ciel était gris, et le pavé humide. Il ne pleuvait pas encore, mais ce n’était qu’une question de minutes, ce qui ne fit rien pour qu’il se sente mieux. Une fois dans son bureau, il expliqua à Emily combien il se sentait patraque ce matin.
Emily était une jeune fille qui officiait dans le bureau voisin du sien, et sur laquelle Steve avait des vues. Il avait pensé plusieurs fois à se déclarer, mais avait toujours fini par renoncer. Peut-être qu’en laissant une certaine amitié s’installer, il pourrait enchaîner en douceur, qui sait ? Il n’avait jamais remarqué, dans son égocentrisme sentimental, combien Emily était insatisfaite de sa vie et s’y ennuyait. Plus grave, mais cette fois ce n’était pas sa faute, il n’avait jamais remarqué qu’Emily était un démon. Un démon qui s’ennuyait. Une de ces créatures qui consacrent leur vie éternelle au mal, au chaos et à la discorde.
Trois mille années auparavant, Zelloripus avait été banni du Cercle Central de la Cour d’Asklarioum, en pays de Chael, pour crime contre ses congénères démons. Une machination machiavélique qui, si elle avait fonctionné, lui aurait donné plus de pouvoir que l’Elu lui-même.
Au lieu de cela, il se trouvait réduit à prendre la forme d’un être humain, dénué de la majeure partie de ses pouvoirs démoniaques et obligé de vivre sur la plus déplaisante des planètes. La Terre. Après trois mille ans d’exil, à peine arrivé à la moitié de la peine prononcée, c’est peu dire qu’il s’ennuyait et qu’il était insatisfait de sa vie, fut-elle éternelle.
Soixante siècles à Plymouth suffisent à rendre morose n’importe qui. Même un démon capable de faire fondre toute crème glacée à vingt kilomètres à la ronde.
Emily avait le plus grand mépris pour le genre humain, cette espèce inférieure qui vit à peine plus de soixante dix petites années. En particulier Steve, qui, par sa mollesse et l’air somnolent qu’il affichait chaque matin, semblait la narguer, évoquant une sorte de paix intérieure à laquelle elle n’avait pas droit. Les démons ne dorment jamais, en raison du risque qu’un Autre ne les attaque durant leur sommeil. C’est un danger permanent. Une sorte de vague rêverie est le seul repos de l’âme qu’il peuvent se permettre. Et encore, cela est strictement interdit à tous ceux qui ont été exclus du Royaume, car au dehors les forces du Bien sont omniprésentes, et veillent constamment. Même à Plymouth, cette ville qui poussait lentement Zelloripus vers son point de rupture.
Jusque là, elle avait scrupuleusement suivi les règles. User de ses pouvoirs dans des affaires mortelles pouvait doubler, voire tripler sa peine, à condition bien sûr qu’elle se fasse prendre. La tentation, toute fois, grandissait de jour en jour. Se défouler sur quelque chose ou quelqu’un, détruire, brûler.
La conversation qui eut lieu ce matin là entre Emily, puisqu’on devait l’appeler ainsi, et Steve n’est due qu’au hasard et à la malchance, mais le fait est qu’elle fut l’événement de trop. Trop de bâillements, de soupirs, de nonchalance, trop d’humanité. Emily avait épuisé son quota de patience.
- Salut Emily, dit Steve, tu as de bien grands yeux pour un lundi matin. J’aimerais être aussi réveillé, mais j’ai passé l’essentiel du week-end au lit.
- Mon pauvre ami, dit Emily, que se passe-t-il ?
- Oh, je sais pas, un début de grippe sans doute. Tout ce que j’ai la force de faire, c’est dormir. J’ai du faire un gros effort pour me lever ce matin. Tu n’as pas un truc, quelque chose qui pourrait me remonter un peu ?
Emily, plongée dans son amertume et sa colère, était à bout.
- Non, dit-elle, en général je n’ai pas ce genre de problème. Avec le sommeil, je veux dire. Je ne dors pas beaucoup.
Dans une vaine tentative d’être drôle, Steve se lança dans une formule des plus maladroites :
- Peut-être que tu devrais dormir avec moi, rien de tel que de passer la nuit à veiller un malade pour retrouver le sommeil !
- Bien sûr, répondit Emily, souriante. Dis-moi, Steve, rêves-tu beaucoup ?
- Rêver ? Bof, on peut pas vraiment dire ça comme ça. A mon réveil je ne me souviens d’aucun rêve, en tout cas. Mais si je rêvais, ça serait sûrement de toi.
- Comme tu es gentil. Je peux peut-être t’aider. Le sourire d’Emily commençait à prendre des allures d’alignement de lames de rasoir. Je veux dire, pour ta grippe. Je dois avoir quelque chose dans mon sac à main. Attends....
Steve était aux anges. Peut être qu’il était temps de l’inviter quelque part. Il y avait bien la fête foraine à la sortie de la ville..... non, elle était trop intelligente pour ce genre de plan. Dehors, le ciel s’obscurcit un peu, comme si un banc de nuages était passé devant le soleil.
Elle revint.
- Nous y voilà, voici quelque chose qu’un pharmacien m’a donné un jour où j’ai eu la grippe.
Elle tenait une petite bouteille, dont l’étiquette n’indiquait rien de lisible, et dans laquelle Steve perçut trois comprimés blancs.
- Il faut les prendre avant les repas. Prends les tous les trois ce soir, bois un peu de vin avec le fromage, et demain matin tu seras un autre homme.
- Merci beaucoup Emily, dit Steve en prenant la bouteille. Je ferais ça ce soir. Tu fais quoi, le week-end prochain ? Ca te dirait d’aller au ciné voir le dernier Stallone, ou quelque chose dans le genre ?
- Je ne suis pas sûre, mentit l’être maléfique qui venait de passer trois mille ans de week-ends ennuyeux. Voyons déjà comment tu te sentiras dans deux jours. C’est que je ne voudrais pas nuire à ta convalescence....
- Oh, je sais que j’irai bien ! Et je ne changerai pas d’avis.
- On verra, dit Emily, dont le ton, soudain plus sec, faillit trahir sa haine envers l’être avec lequel elle conversait.
Ce soir là, Steve repensa aux derniers mots qu’elle avait prononcés. Quelque chose n’allait pas. Il tira d’ailleurs la même conclusion de l’examen du chili con carne qu’il venait de réchauffer au micro-onde pour la troisième fois. Il se souvint alors que du fromage et du vin lui avaient été recommandés, et bien que se sentant beaucoup mieux qu’au matin, il se prépara à prendre le remède miracle qui allait lui garantir un mardi des plus favorables et entreprenants. Il avisa un morceau de fromage, et ne restait qu’à aller à la boutique du coin chercher une bouteille de vin.
De retour à son appartement, il engloutit les trois comprimés, qu’il fit passer au moyen d’un verre de Bourgogne, suivi d’un sandwich au fromage. Un rapide coup d’œil au programme télé lui confirma qu’on était bien lundi - pourquoi il n’y a jamais rien à la télé le lundi ? - et il jugea raisonnable d’aller se coucher tout de suite.
On l’oublie souvent, mais la magie n’est rien d’autre qu’une série de phénomènes qui pourraient être scientifiquement prouvés. Les enchantements de Merlin auraient pu impressionner Pasteur ou Einstein, voire les influencer dans leurs travaux. Si les deux écoles ne se sont jamais rencontrées, et si la magie a fini par disparaître et perdre toute crédibilité au profit de la science, c’est juste parce que ses créateurs les Immortels s’étaient à l’origine évertués à entourer leurs prodiges pourtant bien réels de tout un cirque mystique. Au fil du temps, des générations de magiciens se sont ainsi entêtés à poursuivre des expériences qui ne donnèrent aucun résultat concret, et pour cause, la majeure partie de celles-ci n’étaient que des simagrées, destinées à donner une aura irrationnelle à des événements parfaitement explicables. Pire, la magie était devenue une pratique dangereuse, pouvant entraîner des conséquences incontrôlables.
Emily, elle, pratiquait l’Art Sombre. Cette forme de magie était à l’origine de sa situation - exilée sur la terre parmi les humains -, car elle avait le désavantage de rendre celui qui s’en servait facilement détectable par les autorités d’Asklarioum. Matérialiser les trois comprimés avait ainsi représenté un gros risque pour elle, mais sa parfaite connaissance de la biochimie humaine lui avait été d’un précieux secours.
Alors que Steve plongeait dans un profond sommeil, les trois comprimés gisaient, inertes, dans son estomac. Lentement, les sucs gastriques en firent fondre l’enveloppe extérieure, permettant aux composants de commencer à agir. Ces composants étaient d’un genre qu’on avait point vu sur la Terre depuis des millions d’années. N’importe quel chimiste digne de ce nom se serait précipité pour les analyser. Les longues chaînes de molécules se disloquèrent lentement, révélant d’intéressantes substances que l’alcool contenu dans le vin aida à faire percer la paroi de l’estomac. Les enzymes digestifs qui les attendaient à l’extérieur n’étaient pas préparés à ce qui se dirigeait vers eux. Un véritable massacre chimique eut lieu.
Une fois franchie la première étape de la digestion, les substances inconnues atteignirent la circulation sanguine. Dissoutes dans le plasma, elles se dirigèrent vers le cerveau de Steve. Face à cette invasion, la barrière cérébrale, cette merveilleuse invention du corps humain qui freine les molécules de pizzas contenues dans le sang pour ne laisser entrer que l’oxygène, fut aussi efficace qu’un agent de la circulation face à un cordon de tanks. L’Art Sombre d’Emily était arrivé à ses fins.
Le cerveau de Steve fut sans défense contre ce blitzkrieg chimique. Les vastes réseaux de neurones, inutilisés pour la plupart, étaient là, offerts en pâture aux substances maléfiques. Elles s’activèrent jusqu’à l’arrivée de la dernière molécule, ralentissant les récepteurs de dopamine, stimulant les synapses. Une véritable toile d’araignée se répandit dans le cerveau de Steve, jusqu’à en contrôler chaque partie. Une fois chose faite, les substances se mirent au repos.
Steve eut un léger sursaut, mais continua à dormir.
Chapitre 2
Le jour suivant, Steve fut réveillé comme d’habitude par son radioréveil. Bizarrement, la musique le gênait profondément, alors que les autres jours il ne l’entendait même pas. Il arrêta immédiatement l’appareil, et s’abandonna aux chants des oiseaux, aux Ford Sierra parcourant la rue proche de son immeuble et à tous les autres bruits qui égayaient ses matinées. Couché sur le dos, il examinait son plafond : Gueule de bois ? Non, il n’avait bu que deux verres de vin avant de se coucher, et ne se sentait pas si mal, c’est juste qu’il était..... complètement réveillé. D’ordinaire, il ne l’était pas avant de monter dans le bus.
Il jeta un oeil à son radioréveil, persuadé d’avoir dormi plus que de raison, mais non, il lui restait bien une bonne demi-heure avant de devoir quitter son appartement. Il ferma un instant les yeux, et tout se mit à tourner. Il se rappela ses vacances en Ecosse, plus de quinze ans auparavant. Un jour, il s’était rendu au bord d’une falaise, et avait ressenti une étrange sensation, dont ses parents lui avaient dit qu’on appelle ça le vertige.
A présent, il ressentait la même chose. Il s’agrippa à son matelas, et ouvrit les yeux le plus vite possible, en sueur. Encore cette grippe ? On bien était-ce un effet secondaire des ces pilules prises la veille ? Jamais il n’avait été aussi violemment agressé par le vertige, et pourtant il en avait pris des médicaments dans sa vie.... Peu à peu, il trouva la force de se lever, et ses activités matinales l’aidèrent à reprendre le dessus.
Arrivé au bureau, il rendit immédiatement visite à Emily.
- Salut, Emily. Ces comprimés semblent avoir fonctionné, tu sais ? Plus de grippe, plus de fatigue, même pas un petit mal de gorge. En plus, je me sens vraiment d’attaque, en pleine forme, finie la somnolence du matin. Comment s’appelle ce médicament ? J’aimerais m’en acheter pour la prochaine fois.
Emily fut surprise par la question et bafouilla.
- Euh....je suis contente que ça ait bien marché, en tout cas. A vrai dire, je ne me souviens plus du nom de ce médicament... Si ça me revient, je te le ferai savoir.
- D’habitude tu as une excellente mémoire, dit Steve. La mienne, c’est une vraie passoire. J’ai du mal à me souvenir de ce que j’ai fait il y a cinq minutes. J’oublie même les rendez-vous chez le médecin, ou d’acheter du lait, des trucs comme ça..... Oh non !
- Qu’y a-t-il ? Tu viens de te souvenir que tu as rendez-vous chez le médecin, je parie.
- Le dentiste...Quelle heure est-il ?...Ecoute, je suis pressé....On se voit au déjeuner...S’il me reste des dents !
Il se précipita dans le bureau de son chef justifier son absence pour le reste de la matinée, sortit de l’immeuble en courant, et prit la direction du cabinet de son dentiste, situé à moins d’un kilomètre de là. En se dépêchant, il pourrait encore arriver à l’heure.
Il longea une longue avenue, et une fois passée l’église bombardée, le commissariat, la bibliothèque et les entrepôts, en haut d’une côte se trouvait le cabinet du Dr V. Sells, le docteur Vaisselle comme il l’appelait lorsqu’il était gamin.
L’infirmière, toujours la même depuis qu’il venait là, était en pleine action :
- Bonjour Mme Wilkinson, bonjour Mr Trevathen, s’adressant à Steve, asseyez vous, le docteur est un peu en retard.... Entre deux patients, elle lisait une collection de Maisons&Jardins vieille d’au moins vingt-cinq ans.
Pendant ce temps, au bureau, le courrier du matin était déjà trié et distribué, et comme tous les jours les employés prenaient une demi-heure de pause avant l’arrivée de nouveaux sacs pleins d’enveloppes. Jill fit le tour de tous les bureaux pour recueillir le courrier à expédier, laissant Emily seule quelques minutes.
Le démon regarda sa montre, et se sentit soudain un peu moins las. D’une minute à l’autre, la première partie de son plan allait porter ses fruits. Au plus profond du cerveau de Steve, d’importants changements avaient lieu. Son hippocampe était peu à peu envahi par un ersatz de matière grise qui, bien que normalement empreint de la perception qu’a le sujet de l’instant présent, s’enrichissait d’éléments de sa mémoire à long terme, mêlant le tout pour devenir plus puissant.
De larges portions de l’esprit de Steve furent peu à peu converties en ce qu’on pourrait considérer comme l’équivalent biologique de la RAM d’un ordinateur. Une mémoire qui enregistre des données et s’en sert pour contrôler l’ensemble du système. Une mémoire qui se contentait pour l’instant d’emmagasiner des informations Pour l’instant seulement...
Le processus était complexe. Si quelque chose attirait l’attention de Steve, il fallait le trier et l’archiver. Qu’il soit amusé, effrayé ou simplement intrigué, tout devait être analysé et enregistré, jusqu’à ce que la quantité de données stockées soit suffisante. Pour accélérer les choses, il fallait que son esprit soit constamment en éveil, et à cet effet les substances introduites par Emily dans son cerveau firent le nécessaire : augmenter son QI dans des proportions considérables, accentuer sa capacité d’observation, le rendre capable de fixer longuement son attention sur des choses complexes.... Rapidement, Steve devint une sorte de génie intellectuel.
C’était finement joué de la part d’Emily : Non seulement le cerveau de Steve serait particulièrement bien rempli au moment de passer à la seconde phase du plan, mais en plus son intelligence devenue supérieure lui donnerait une pleine conscience de ce qui lui arrivait. Son esprit pourrait même, dans le meilleur des cas, tenter de se défendre, ce qui ajouterait du piment à la situation.
Elle se réjouit de penser que Steve, l’individu le plus banal qu’elle avait rencontré depuis qu’elle était sur la Terre, serait confronté au résultat de milliers d’années d’ennui pour un démon. Une belle revanche.
Steve, de son côté, était toujours à des lieues de se douter de ce qui se passait dans son crâne. Par contre, il était pleinement conscient du mauvais état de la décoration, dans la salle d’attente du docteur Vaisselle. Le poster avec les petits lapins, prévenant les enfants contre les dangers de la plaque dentaire (« brosses toi les dents ! Y a plein de germes dedans ! ») était à moitié déchiré. Il connaissait cette salle ainsi aménagée depuis qu’il venait dans ce cabinet, et elle n’avait pas été repeinte depuis des décennies.
Le fauteuil de dentiste du Dr Sells, en polypropylène jaune et orange vif, était le parfait exemple de ce que la Sécurité Sociale offrait aux médecins au début des années soixante. En se faisant cette observation, Steve se demanda pourquoi il pensait à ça tout à coup, lui qui ne s’était jamais posé de question en venant ici tous les six mois depuis tant d’années, à part se demander si le docteur allait lui plomber une dent de plus ou non. Et ces vieux magazines ? C’est donc comme ça que les gens rêvaient de se loger, à l’époque ? Les gens qu’on y voyait en photo portaient des vêtements devenus risibles de nos jours, mais Steve se rappela soudain de l’époque où il les trouvait au contraire très à la mode. Et il se dit que le t-shirt et le jean qu’il portait seraient peut-être ridicules dans quelques années...
Les rêveries de Steve furent taillées en pièce par la sonnerie annonçant le patient suivant. C’était son tour.
- Mr Trevathen ? Entrez je vous prie.
Steve se leva et pénétra dans le cabinet. Le Dr Sells était encore en train de classer des papiers sur son bureau. Au milieu de la salle, l’antique fauteuil et sa batterie d’instruments de torture se dressaient, tel qu’il les avait toujours connus.
- Bonjour Steve, dit le dentiste, asseyez vous. Des problèmes depuis la dernière visite ? C’est bien de voir que vous suivez sérieusement ces check-up. Trop de gens laissent traîner les choses, et quand ils viennent me voir, il y a des tas de choses à réparer. Comment va votre mère, au fait ? C’est bien à Birmingham qu’elle vit à présent, n’est ce pas ?
Comme à chaque fois, Steve était mitraillé de questions sans qu’on lui laisse le temps de prononcer un mot. Ayant enfin la parole, il répondit d’une traite.
- Oui, elle a un appartement à Birmingham, et elle va bien. Je pense aller la voir pour Noël. Mes dents vont bien, à ce que je sais, mais je préférerais être sûr de ne passer à côté de rien qui mérite une intervention.
- Voilà une attitude très responsable. A présent, allongez vous, et ouvrez grand....
Steve regarda la lampe qui le surplombait.
- C’est une nouvelle lampe, n’est ce pas ? L’autre n’était pas de la même couleur.
- C’est juste. Vous êtes un fin observateur ! Celle-ci est un nouveau modèle à faible consommation. Elle dure plus longtemps et éclaire mieux. Je ne crois pas que qui que ce soit d’autre ait fait attention à ce détail. Ouvrez grand....
L’infirmière entra dans le cabinet, et s’apprêta à noter l’état des dents de Steve sous la dictée du docteur.
- La 3 est OK, la 2 est OK, la 1 est OK, la 1 est OK, la 2 est OK, la 3 est OK, le plombage de la 4 est un peu abîmé, on va arranger ça...
Le Dr Sells poursuivait sa litanie depuis plusieurs minutes quand Steve remarqua enfin l’odeur d’antiseptique qui régnait dans le cabinet, le bruit de machinerie qu’émettait le fauteuil, et les larges posters montrant des cartes de dentition qui ornaient les murs. Il sentit le dentiste gratter ses molaires. Comme il avait oublié le rendez vous, il ne s’était pas livré à un brossage rigoureux, comme il le faisait d’habitude en pareilles circonstances.
- On a été un peu négligeant sur le brossage, à ce que je vois ?
La phrase typique du dentiste, pensa Steve, reconnaissant ce ton paternaliste qu’il connaissait bien. Le docteur à toujours raison !
- Une de vos prémolaires est cariée, et il y a un plombage à refaire. On va s’en occuper tout de suite.
Steve avait de nombreux plombages dus à une enfance très sucrée. Chacun d’entre eux était associé à des souvenirs. Divers instruments de torture avaient été utilisés sur lui, creusant, meulant, vidant chacune des dents incriminées. Steve fut soudain étonné de la force avec laquelle ces images effrayantes lui revenaient soudain, tandis que le dentiste l’usinait une fois de plus. Quand il lui fut demandé de se rincer, consigne annonçant la fin du supplice, il se sentit réellement soulagé, appréciant même le goût du liquide rose désinfectant.
- Pendant que je soignais ces deux dents, Steve, j’ai remarqué autre chose, qui pourrait être plus grave. Il faut que je jette un oeil à ça.
Durant l’examen qui suivit, le docteur dispensa Steve de ses plaisanteries habituelles, ce qui ne fit rien pour le rassurer.
- Une de vos molaires est au mauvais endroit. Je ne comprends pas comment je ne l’ai jamais remarqué auparavant, mais c’est ainsi. Normalement, je devrais la laisser, comme je le fais à chaque fois qu’une dent mal placée reste des années sans provoquer de douleurs, mais dans votre cas, certains signes indiquent qu’une autre dent se prépare à pousser par dessous.
- Vous voulez dire..... que je fais les dents, comme un bébé ?
- Pas vraiment. Il arrive parfois que certaines personnes aient une troisième dentition qui apparaît à l’âge adulte. Il semble que vous soyez un de ceux là. Quoiqu’il en soit, il faut absolument que je vous enlève cette molaire, sans quoi l’autre risque de pousser et de l’expulser, ce qui serait dangereux pour votre mâchoire. C’est injuste qu’un de mes meilleurs patients ait droit à une extraction, mais j’y suis obligé. Gaz ou seringue ?
C’est sérieux, pensa Steve. On ne lui avait jamais arraché de dent, et cette pensée l’effrayait. Il ressentit une forte montée d’adrénaline. Ses battements de cœur accélérèrent. Pendant ce temps, dans son cerveau, des substances étrangères amplifiaient au maximum chacune des émotions qu’il ressentait, canalisant le flux de ses sentiments vers les zones les plus reculées de sa mémoire fraîchement reconstituée.
- Euh... le gaz, je crois. c’est dangereux ?
- Non, pas trop.
Comme ce bon vieux docteur Vaisselle savait trouver les mots qui rassurent.
- Alors la seringue est moins risquée ?
- Il n’y a à s’inquiéter d’aucun des deux procédés, mais le gaz fait moins mal.
- Bien. Ca va être long, le gaz ?
- Environ une demi-heure, et d’ici une heure vous vous sentirez en pleine forme. Vous n’êtes pas venu en voiture ?
- Non, à pieds.
- Alors aucun problème. Vous allez vous sentir un peu étourdi, mais ça passe vite.
Steve se souvint de sa conversation de la veille avec Emily, et pour la première fois de sa vie, se sentit triste d’un événement qui n’avait pas eu lieu.
- Est-ce que je vais rêver ?
- La plupart de gens ne rêvent pas, mais c’est toujours possible.
La secrétaire était entrée avec tout un lot de tubes et cylindres, qu’elle déposa sur un plateau près du fauteuil. Elle prépara des instruments métalliques que Steve aurait plutôt imaginés dans un garage. Le docteur continua.
- Bien, à présent je vais vous demander d’aspirer une grande bouffée de gaz et de compter jusqu’à dix. Vous ne dépasserez pas sept, mais vous ne vous en rendrez pas compte. Prête, Sandra ?
La secrétaire tendit un masque au docteur, qui le plaça sur le visage de Steve.
- C’est parti !, Inspirez, comptez et... faites de beaux rêves !
On y va, alors......Un, deux, trois.....c’est agréable.....ou j’étais, là ?......dents......
Dans le cabinet, le dentiste vérifia le pouls de Steve, ses yeux et sa respiration.
Satisfait que son patient soit en bonne condition, il lui donna quelques secondes de plus pour sombrer, et se prépara à l’extraction.
De retour au bureau, Jill demanda à Emily ce qu’elle trouvait si drôle, pour rire ainsi. Emily étouffa sa joie, et se remit à classer le courrier. Toute la journée, ses collègues allaient s’interroger sur sa bonne humeur, elle qui était si aigrie et sarcastique à l’accoutumée. A ceux qui lui poseraient la question, elle répondrait :
- Ca gaze, c’est tout. Et toi ?
Chapitre 3
Dent.....cinq.....à trois on y va.....hé, je suis pas encore parti ? Faut que je prévienne la Vaisselle d’attendre avant de faire parler la pince..... Steve ouvrit les yeux.
Il se trouvait dans un décor désolé, sous un ciel gris comme pouvait l’être celui de Slough un Mercredi après-midi pluvieux. Il ne faisait ni chaud ni froid, une température neutre qui semblait correspondre à la lumière ambiante.
Steve sentit de l’herbe chatouiller ses chevilles. Non loin, il distinguait de larges rochers, et à l’horizon de grandes montagnes émergeaient d’un banc nuageux. L’air était calme, silencieux.
Si c’est un rêve, pensa Steve, j’ai pas du rater grand chose. Le paysage lui fit penser à Dartmoor, où il passait souvent ses vacances d’été à camper et faire des randonnées, sauf que cet endroit semblait totalement plat sur des kilomètres. Derrière lui, la plaine s’étendait à perte de vue, et il décida de se diriger vers les montagnes, en quête de quelque chose d’intéressant à découvrir.
Après quelques minutes, il regarda sa montre, mais constata qu’il n’en portait pas et se rendit compte qu’il était entièrement nu. Ce n’est pas sa nudité qui le gêna le plus, mais le fait de constater que le corps qu’il se découvrait n’était pas celui dont il avait l’habitude. En fait, il avait plutôt l’allure d’une des premières créatures qu’on nomma Homo Sapiens, notamment une forte pilosité sur les jambes et des orteils aplatis, mais la couleur bleue de sa peau ne lui permit pas d’identifier clairement la race à laquelle il appartenait désormais.
Sans raison apparente, il se sentit soudain totalement détendu. En veine de curiosité, il s’écria :
- Y’a quelqu’un ?
Du moins, il tenta de formuler cette demande, car en fait seul un son guttural parvint à sortir de sa bouche.
Hmmmmm voilà qui intriguerait ce bon docteur. Steve réalisa soudain, comme une révélation, qu’il devait toujours se trouver dans le fauteuil du dentiste, celui-ci s’appliquant à sa tâche tel un sculpteur extirpant une statuette miniature d’un bloc de marbre. Il se sentait mal à l’aise d’avoir ainsi pu oublier qui il était vraiment, fermant les yeux quelques instants pour oublier la médiocrité de cet endroit. Le vertige le reprit aussitôt, comme à son réveil, et il eut l’impression de tomber dans un gouffre lumineux, d’une profondeur infinie.
Après cette tentative, le paysage environnant finit par lui paraître assez attrayant. Si c’était ça, un rêve provoqué par le gaz, alors il irait jusqu’au bout. Une demi-heure, ce n’est pas si long, après tout. Pourtant, il lui semblait déjà être là depuis plus longtemps que ça. Peut-être le temps lui paraissait-il aussi déformé que ne l’était son corps, qui avait à présent de quoi intriguer tous les ostéopathes, oto-rhino et proctologues de la Terre. Cela n’avait du reste guère d’importance puisqu’il ne semblait pas y avoir âme qui vive à la ronde.
Il décida de se diriger vers un des rochers, dans le but de l’escalader et d’examiner les alentours.
La surface de la pierre l’intrigua. Comme du granit, elle était composée de myriades de cristaux oranges, gris, noirs et blancs, mais à l’inverse du granit, ces cristaux étaient de taille irrégulière. Certains, plus gros, étaient uniformément blancs, et laissaient Steve perplexe. Ce n’est qu’en en découvrant un qui dépassait de la surface du rocher qu’ils comprit à quoi il avait affaire : des dents. C’était bien du granit, il en était sûr, ayant clairement identifié les micas, feldspath et quartz qui le composent, - Un randonneur de Dartmoor les reconnaît aussi bien qu’un citadin reconnaît du béton - mais incrusté de dents, comme une barre de chocolat peut être incrustée de cacahuètes.
Le granit n’a pas de dents, c’est un fait établi. Les leçons de géologie du lycée étaient formelles à ce sujet. D’ailleurs il se demanda comment elles revenaient à sa mémoire alors qu’ils les avait oubliées à l’époque. Le granit vient d’un océan de lave, des profondeurs de la Terre, dont la surface s’est lentement refroidie sous une pression phénoménale, des cristaux de roche s’y formant au cours des siècles. En pareil milieu, tout particule organique serait broyée et fondue, bien avant de voir la lumière du jour.
Il se souvint tout à coup qu’il était dans un rêve, et qu’un rêve n’a que faire de la réalité scientifique.
Peut-être était-ce du à la nature du rêve lui même, mais il se sentait excité et curieux d’en savoir plus. Quelle découverte, quelle surprise ce lieu lui réservait-il à présent ?
A nouveau, il ressentit une drôle d’impression en se disant qu’à plusieurs reprises il avait oublié que la réalité, sa réalité, se déroulait dans le cabinet d’un dentiste, et non dans le paysage qu’il avait sous les yeux. Sa vraie vie était celle d’un travailleur de Plymouth, une ville au ciel perpétuellement gris.
Mais cette endroit avait aussi son ciel gris.
Il continua à explorer la prairie, et découvrit d’autres rochers, très accidentés. Il se demanda comment cet endroit avait pu devenir tel qu’il était, et imagina de grands glaciers qui en se retirant auraient laissé derrière eux ces roches. Cela ne suffisait pas, toutefois, à expliquer la platitude de ce paysage. Les vallée glaciaires - encore une réminiscence inexplicable de leçons de géologie vieilles de dix ans - sont en forme de U. Elles ne sont pas plates.
Ce corps bleu et hirsute est probablement celui d’un géologue, pensa-t-il. Il ramassa une pierre et la jeta contre la surface d’un gros rocher. Le choc suffit à en arracher quelques copeaux, qui, lorsqu’il les vit, firent immédiatement surgir dans son esprit l’image très ancienne d’une crème glacée au chocolat recouverte de fragments de noisette. Il prit un des copeaux de pierre et le mordit, à l’aide d’une de ces canines surdéveloppées qu’il venait de se découvrir. Le goût était bien celui de la pierre. Il examina la partie du rocher d’où provenaient les copeaux, espérant en trouver d’autres, mais la partie effritée ne laissait apparaître qu’une peau douce et noire comme la nuit, recouverte sur l’ensemble de sa surface par ce qui n’était finalement qu’une coquille de granit. Du granit à dents.
Il étendit un doigt ridiculement long, dépourvu d’ongle (il se demanda au passage s’il était plus ridicule d’avoir ou de ne pas avoir d’ongles au doigts. A quoi ça sert, les ongles, après tout ? Il décida de laisser cette question de côté jusqu’à son retour à la réalité, ce monde qui devenait peu à peu l’autre monde), et appuya sur cette peau, qui, telle celle d’un cochon mort, s’enfonça légèrement sous la pression.
A ses pieds, il remarqua une longue bande de peau rocheuse à découvert. En hurlant, il frappa du poing à cet endroit, de toutes ces forces, et la peau, bien que très dure, céda. Un liquide marron en jaillit, éclaboussant tout son -son ?- corps.
Il resta immobile un moment, laissant la matière gluante couler le long de ses jambes, puis se pencha et introduit le même doigt que précédemment dans le trou percé par son coup de poing, espérant trouver une cavité. Au lieu de cela, il sentit une sorte de matière crémeuse et très froide. Sans se poser de question, il lécha son doigt. Du chocolat. C’est de la glace au chocolat.
Il tira à nouveau sur les lambeaux de peau autour du trou, en arrachant le plus possible pour agrandir le passage et y introduire sa main. Il s’énerva, frappa la coquille de toutes ses forces jusqu’à la briser en de multiples morceaux, révélant un intérieur entièrement composé de glace au chocolat, et fut pris d’une sorte de frénésie alimentaire, tandis qu’une partie de son esprit restait en retrait. Il ramassa de pleines poignées de glace et les engloutit sans se soucier de ce qui coulait sur son menton et sa poitrine.
- Pas de chocolat. Pas de chocolat. Pas bon pour les dents !
Hein ? D’où venait cette voix ? Il leva les yeux au ciel, et se rendit compte qu’il était maculé et grelottait de froid, assis sur des monceaux
de glace au chocolat.
- Ca va te faire mal aux dents. Très mal.
Mais.... c’est le doc Vaisselle !
- Steve, tu ne dois pas manger autant de chocolat. Steve, prendre conscience une fois pour toute que tes dents doivent tenir jusqu’à la fin de tes jours. Prends conscience, Steve, réveille toi !
Réveille toi....
Steve secoua la tête, et sentit à nouveau le froid. Le ciel gris devint orange, puis blanc. Il grelottait....
- Steve, réveillez vous !
- Euuuh.... pourquoi ma bouche est bizarre comme ça ? Oui, je vous entends. Je rêvais, je crois.
- Ne parlez pas. Respirez à fond. Vous vous sentez bien ?
Stupide dentiste. Il me dit de ne pas parler, et il veut que je lui réponde.
- Uh Uh...
- Bien. J’ai du toucher une artère. Ce qu’elle faisait là, je n’en sais rien, mais le fait est que je l’ai touchée, et on est pas passé loin des urgences. Mais ça va, à présent, vous n’avez pas perdu trop de sang, et j’ai appelé une ambulance, mais c’est juste au cas où. J’ai sali tous vos vêtements. Je suis désolé.
La tête de Steve tournait. Il essaya de cracher, et en s’effondrant à nouveau sur le fauteuil, il aperçut son corps complètement maculé de sang.
Mais bon, au moins ses mains étaient roses.
Chapitre 4
Les médecins de l’hôpital Freedom Fields n’eurent guère d’intérêt pour les rêves de Steve.
- Ca arrive tout le temps, mon vieux, dit le plus jeune d’entre eux, vous vous voyez dans un village, et puis un camion de pompier arrive, fait sonner sa cloche d’incendie, et puis vous vous réveillez, et la cloche devient la sonnerie de votre réveil. C’est votre cerveau qui assure la connexion.
Mis à part le fait qu’il n’avait jamais possédé de réveil à sonnerie mécanique, et que ce docteur semblait avoir trop regardé de films d’avant guerre dans lesquels les camions de pompiers sont encore équipés d’une cloche d’incendie, Steve comprit à quel genre de rêve il faisait allusion.
Celui dont il sortait avait été particulièrement réel, mais il en est peut-être toujours ainsi lorsqu’on est anesthésié. Pour faire mentir le Dr Sells, on lui fit deux transfusions sanguines, et il fut gardé en observation pour le reste de la journée. Vers 19h00 on le laissa sortir, mais les infirmières lui expliquèrent que c’était surtout pour libérer un lit.
- Quand on voit ce que vous les jeunes êtes capables de vous faire vous même, ce n’est pas ce petit accident qui vous tuera.
Sa dent avait été enlevée, et à la place se trouvait un pansement chirurgical. Steve l’examina de sa langue, et il lui sembla qu’il était dix fois plus volumineux que la dent qu’il remplaçait. Il se dit que c’était une impression due à la présence d’un élément nouveau dans sa bouche. Il se sentait bizarre, se demandant d’où pouvaient bien venir ces visions oniriques. Qu’elles sortent de sa propre imagination lui paraissait impossible.
Le jeune docteur revint le voir peu avant son départ.
- Comment vous sentez vous ?
- Ca va...
Il mesura sa tension et son pouls.
- Je pense que vous serez rétabli d’ici ce soir, mais allez-y doucement pendant quelques jours.
- Euh... Docteur ?
- Oui ?
- Je n’arrête pas de penser à ce rêve que j’ai fait.
Le docteur s’assit au bord du lit, replaça le relevé de températures au pied du lit de Steve, et prit son expression la plus attentive.
- Nous faisons tous des rêves, mon vieux.
- Je ne me rappelle jamais de mes rêves, en dehors de celui là. Tout semblait si réel. Et pourtant ça ne ressemblait à rien de connu, à aucun endroit où je me sois déjà trouvé. Vous croyez que ça vient du gaz ?
- C’est possible. Toutefois, il n’y a vraiment rien à craindre. Ce fut simplement une expérience traumatique. Mais si ce rêve revient, ou si vous vous sentez inquiet, je peux vous recommander un confrère qui vous aidera.
- C’est un docteur ?
- Oui, mais pas un spécialiste de la tripaille comme moi. C’est un psychanalyste.
- Hmmm.. Merci. J’y réfléchirai.
Le docteur se mit à rire.
- Attention, je n’ai pas dit que vous êtes fou ! C’est juste que pour ce qui tourne autour des rêves, je n’en connais pas de meilleur que lui. Il a même écrit un ouvrage sur le sujet. Il est assez renommé.
- Auprès des psychiatres.
- C’est ça. Attendez...
Le docteur griffonna un nom et une adresse sur son bloc, déchira la page et la tendit à Steve.
- Voilà. Si vous l’appelez, dites que c’est le docteur Chapman qui vous envoie.
- Merci Docteur. J’espère que je ne l’appellerai jamais, si vous voyez ce que je veux dire.
- Pas de problème. Autre chose ?
Comme il n’y avait rien d’autre à ajouter, le docteur sortit de la chambre.
Steve quitta l’hôpital, et prit le bus jusqu’à son appartement. Peu confiant dans la solidité du pansement qu’on lui avait fait, il décida de se nourrir de soupe de légumes pendant une semaine.
Cette nuit là, il dormit d’un sommeil sans rêve. Ce devait être la dernière fois.
Les derniers événements qu’il avait vécus étaient encore en cours d’archivage. Pour un usage ultérieur.
Chapitre 5
Le lendemain, Emily n’était pas au bureau, mais Steve n’avait guère envie de parler, de toute façon. Sue lui rapporta que « Emily a dit qu’elle espère que vous allez mieux et que ces petits ennuis chez le dentiste sont terminés. Elle espère vous revoir bientôt. »
Ces paroles auraient du le réconforter, mais il n’était pas sûr de l’effet qu’elle lui faisaient.
A midi, au lieu des sandwiches habituels chez Swan, il fit un tour à la bibliothèque municipale. Depuis le collège il n’y était plus retourné, et comme chez le dentiste, les odeurs qu’il y sentit firent resurgir de vieilles images qu’il aurait cru définitivement oubliées. Poussière et cire d’abeille. Il se dirigea vers le bureau d’accueil.
- Excusez moi, savez vous où je pourrais trouver quelque chose sur les rêves ?
- Vous voulez dire les rêves d’un point de vue romantique, psychologique ou autre chose ?
- Psychologique. Ce dont les gens rêvent, et ce que ça signifie.
- Oh oui, troisième rayon sur la droite, par ici. Juste sous les ouvrages de médecine. Là où il y a un gros livre orange.
Le gros livre orange était « Le subconscient dans les années 70 », écrit par un savant au nom imprononçable, originaire d’Europe de l’est.
En parcourant les rayons, Steve se souvint de toutes les fois où il était venu dans cette bibliothèque contre son gré, pour des exposés sur la Guerre de Cent Ans ou des devoirs de biologie.
Les titres de certains ouvrages étaient plus longs que la majeure partie des phrases que Steve avait écrites dans sa vie. Certains étaient même en allemand. Finalement, il aperçut un livre intitulé « Le manuel Oxford de l’esprit », dont la couverture était noire à rayures orange (mais qu’est ce qu’ils ont avec la couleur orange ces psychiatres ?) et qui lui sembla être rédigé en anglais. Il le prit et se dirigea vers une table.
Il chercha le mot « rêve » dans le glossaire, et fut dirigé vers un chapitre qui commençait plutôt mal :
« Nos rêves sont des moments de folie intermittente ».
Génial, pensa-t-il. D’abord le docteur qui m’envoie direct chez le psy, et maintenant ce bouquin me traite de cinglé. De page en page, ça ne s’arrangeait pas, et entre les REM, les NREM et les hallucinations hypnagogiques (à tes souhaits !), la seule information notable qu’il put retenir est que nos rêves sont influencés par notre environnement réel, et que leur contenu ne présente guère d’intérêt pour le psychanalyste.
Le chapitre suivant était constitué d’un article écrit à l’époque de la Grèce Antique qui lui parut si censé qu’il pensa qu’on devrait le rédiger à nouveau dans un langage plus actuel.
Ensuite le livre passait aux drogues et à la dualité de l’Homme. Steve regarda sa montre (qui cette fois avait la décence d’être en bonne place sur son poignet). Il était temps de retourner travailler. En se levant, il remarqua que dehors il pleuvait à verses. Il lui avait fallu dix minutes pour arriver à la bibliothèque, mais il lui en faudrait au moins vingt pour faire le chemin inverse. Avant de sortir, il demanda un formulaire d’adhésion à la bibliothèque. Sans trop savoir pourquoi, il pensait revenir le week-end suivant pour étudier la question de manière plus approfondie.
Le reste de la journée fut banal, ennuyeux même, marqué par la faim (Steve n’avait rien avalé depuis le matin). Ses dents lui faisaient mal, et il douta de sa capacité, ce soir là, à avaler assez de soupe pour calmer sa faim.
Une fois rentré chez lui, il mangea sa soupe comme prévu, puis s’assit devant sa télévision pour regarder un film qu’il attendait depuis plusieurs jours : « Emerald », une histoire improbable de fermière Irlandaise immigrée aux Etats-Unis qui entre dans la mafia. Le programme télé annonçait des scènes chaudes dans ce film, et il l’enregistra au cas où, mais ce ne fut qu’un gaspillage de temps et de bande magnétique. Le film n’était qu’une série de plans sur des rues sombres ou des voitures noires se poursuivaient, entrecoupés de fusillades mollassonnes et de quelques draps de soies ondulant en guise de séquences érotiques. Pendant la deuxième coupure publicitaire, Steve commença à remplir le formulaire de la bibliothèque.
A la troisième coupure il somnolait déjà, et au générique final ses paupières étaient complètement fermées.
En coulisse, on se préparait à passer à l’action...
Chapitre 6
Il sauta dans la voiture, et se rendit chez Miss Gallagher. Une jolie femme, et débrouillarde avec ça. Ca faisait quelques mois déjà qu’il correspondait avec elle, mais depuis quelque temps il n’y avait plus pensé, alors il avait emprunté la Ford de son frère et demandé son après-midi au patron du magasin pour lui rendre visite.
- Bonjour
Miss Gallagher, bonjour ! Il descendit de la voiture et traversa le
chemin de terre jusqu’à la porte d’entrée. Miss Gallagher ? Etes vous là ? C’est Steven Kennedy.
Elle lui répondit depuis une fenêtre au dessus de la porte d’entrée.
- Bonjour ! Entrez donc, je vous prie. Si vous voulez bien patientez en bas, je suis à vous dans une minute.
Il entra et s’assit, réfléchissant aux excuses qu’il allait faire pour avoir cessé de lui écrire.
Elle descendit, et commença tout de suite à lui relater les évènements des trois derniers jours, sans lui laisser la parole un instant. A l’évidence elle avait grand besoin de parler, car entre les employés de la ferme et les livreurs, elle ne côtoyait pas grand monde qui ait son niveau d’éducation.
Steve suivit la conversation aussi longtemps qu’il put, et profita d’un silence.
- Miss Gallagher, commença-t-il.
- Appelez moi Emerald, interrompit-elle. Je déteste les mondanités, c’est si ennuyeux.
Emerald. Ca vous dirait de vous promener un peu en ville cet après-midi ? Je veux dire... si la ferme peut tourner sans vous pendant ce temps.
- J’aimerais beaucoup ! Elle applaudit de joie. Steve sentit qu’elle saisissait une occasion de s’amuser un peu. Je pourrais peut-être m’acheter une nouvelle robe.
Il se dirigèrent vers la voiture, croisant au passage quelques cochons.
Pendant le trajet en voiture en vers la ville, Steve attendit qu’elle lui indique l’adresse d’un tailleur. Il eut soudain le sentiment étrange qu’on l’avait forcé à boire de la bière, et la vision fugace de vaches en costume et de margarine. C’était très bizarre, comme dans un rêve, mais il pensa que c’était Emerald qui lui faisait tourner la tête.
Em, - c’est en fait ainsi qu’elle voulait qu’il l’appelle - dirigeait cette ferme depuis la mort de son oncle. Au début, tout le monde pensait qu’elle allait prendre mari, mais elle avait choisi de se débrouiller toute seule, et s’en sortait plutôt bien. Elle avait bien commencé à prendre des cours à l’université, mais à quoi bon ? Cette ferme était une chance pour elle, et elle avait fini par s’y consacrer totalement.
- Steven, que dites vous de celle-ci. Elle tenait une robe de mousseline orange. Elle est un peu grande pour moi, non ?
Il l’examina, et dit
- Je le trouve un peu... sophistiquée.
Elle le regarda et sourit.
- Je ne vous plais pas dans cette robe, c’est ça ?
Steve rit.
- Vous n’avez pas besoin de porter une robe pour me plaire.
Aïe, qu’est ce que je viens de dire ! On ne dit pas ce genre de chose à une lady...
- Très bien. Que dites vous de celle-ci, dans ce cas.
Elle tenait une robe noire à pois oranges, au dos de laquelle un énorme disque orange était dessiné.
- C’est peut-être un peu osé pour aller danser en ville, vous ne trouvez pas, Steve ?
Steve fixait le disque orange tandis qu’elle lui parlait.
- Vous savez, dit-elle, j’adore danser, mais je ne pourrais jamais y aller dans cette robe. Ce n’est pas comme à l’université de New York. Là-bas, tout était permis. Ici, on n’a même pas de bibliothèque municipale. Vous lisez beaucoup, Steve ? Vous n’en parliez pas dans vos lettres.
- Euh... non, dit Steve, sans cesser de fixer le disque orange. Il se rendit compte que quelque chose dans sa bouche le lançait, du côté gauche. La dent qui faisait mal avait une drôle de forme.
Emerald rit à gorge déployée.
- On trouve des choses incroyables dans une bibliothèque, vous savez ? Ca stimule des régions de votre cerveau que vous ne connaissiez même pas.
Dans ses mains, la robe était devenue le manuel Oxford de l’esprit. Steve lança un regard autour de lui, et s’aperçut qu’en dehors de lui et Emily, il n’y avait personne dans la bibliothèque.
Emily.... la bibliothèque....
- Emily ? Mais que fais tu ici ? Et moi, qu’est ce que je fais ici ?
- Tu t’étais endormi, lui répondit-elle. Réveille toi donc un peu. Si tu ne te dépêches pas, tu va être en retard au travail. Remarque, tu pourras toujours dire que c’est à cause de l’anesthésie d’hier.
- Mais je devrais être chez moi, et on devrait être au milieu de la nuit ! Steve regarda sa montre : une moins le quart de l’après-midi, et la date était correcte. Que s’était-il passé ?
- Regarde par ici. Elle ouvrit le livre, et lui montra le chapitre intitulé « Rêves lucide ». Et toi qui ne rêvais jamais ! Ca doit sûrement venir de ce petit dodo chez le dentiste. Voilà un peu de lecture intéressante pour toi.
- Euh... oui. Ecoute, je ne sais plus trop où j’en suis. D’après Sue, tu devais être absente aujourd’hui, non ?
- Je l’étais. Je devais voir quelqu’un en ville, et là j’étais venue chercher quelque chose à lire pour ce soir. Heureusement que je passais par là, sinon tu serais bien resté jusqu’à trois heures.
- OK. Bon, je dois partir à présent, je reviendrai consulter ce bouquin demain.
- Pourquoi tu ne l’emportes pas ? Tu pourrais y jeter un oeil cet après midi en cachette du gros sac.
Le gros sac était le sobriquet donné par les employés du bureau à Pat Roberts, leur très impopulaire chefs de service.
- Je n’ai pas de ticket.
- J’en ai un. Je m’en occupe.
Il se rendirent au guichet, et le réceptionniste sourit à Emily en la reconnaissant. Elle prit un formulaire d’abonnement, et l’inséra dans le livre avant de le remettre à Steve.
- Tu devrais t’inscrire, dit-elle, ça peut toujours servir.
- Tu viens souvent ici?
Elle ne répondit pas à la question, et continua :
- Par exemple, tu pourrais avoir besoin d’autres informations sur les rêves.
Elle poussa la porte de la bibliothèque. Le manuel en main, Steve la suivit dans la rue légèrement ensoleillée.
- Eh bien, merci pour le ticket, et merci pour les « rêves éveillés ».
- Les rêves lucides, dit-elle, pas éveillés. Ce sont des rêves réalistes. C’est quelque chose d’extraordinaire mais de très rare. Pour en faire il faut des années de pratique. Allez, dépêche toi, il est moins dix.
Elle partit sans un mot, et au moment où il allait la retenir, il réalisa qu’il était effectivement moins dix, et se mit à courir vers le métro.
Arrivé à son bureau, il était complètement essoufflé, et ses dent le faisaient souffrir comme jamais.
Il posa le livre sur une table, et se mit au travail. Des mémos l’attendaient depuis plusieurs jours déjà.
- Le manuel Oxford quoi ?, demanda Pat Roberts en voyant le livre. Si ce bouquin se limitait au cas de votre esprit, il serait sûrement moins épais ! Ne perdez plus votre temps avec ça, voulez vous ? Surtout celui qu’on vous paie.
- Non, Pat.
- Très bien. Comme vous n’êtes pas venu hier, vous n’êtes pas briefé pour la réunion de cet après-midi. Vous avez jusqu’à trois heures pour étudier le mémo. Et gardez quelques neurones en réserves pour lire ce bouquin...
Cause toujours, pensa Steve en regardant Roberts sortir. Il se plongea dans le mémo de cinq pages - cinq pages ! Sur les promotions de Noël sur le savon ! Ca c’est du gros sac tout craché -, et le lut deux fois en une dizaine de minutes, ce qui lui laissait trois bons quarts d’heure avant la réunion, qu’il pourrait consacrer au manuel.
Le rêve lucide, apprit-il, est un état du sommeil particulier lors duquel le sujet rêve qu’il est éveillé, se livre à ses activités quotidienne, ou s’endort. Avec de la pratique, le rêve lucide peut être contrôlé, mais cela nécessite que le sujet soit pleinement conscient de son état. Pour cela, il lui faut mettre en place, à l’intérieur du rêve, un signal particulier, un code ou une alarme quelconque qui lui indique qu’il est en train de rêver. Tout est alors possible, jusqu’au moment du réveil.
Cette définition s’appliquait parfaitement à ce qui s’était passé pour lui à la bibliothèque, mais le manuel indiquait que le rêve lucide est rare, et qu’on ne le constate que chez certains individus. On n’en sait du reste pas grand chose.
La réunion fut ennuyeuse au possible. Steve avait faim (encore), et mal aux dents (encore). Rien de particulier ne se produisit cet après midi là.
Steve rentra chez lui, lut le journal, et constata que le film « Emerald » était bien au programme pour la soirée. Il fut surpris de voir combien le film était conforme à ce qu’il en avait vu dans son rêve. Comment était-ce possible ? A mesure que le film avançait, il se sentait de plus en plus perdu. Il finit par se convaincre qu’il avait du voir le film autrefois, et que les images étaient restées dans sa mémoire inconsciente. De toute façon, il avait passé l’essentiel des deux derniers jours à se souvenir de choses et à ne pas savoir comment....
Il passa en revue les autres chaînes. L’une donnait un
opéra, grosse femme hurlant et orchestre, et une autre diffusait quelque chose
de plus excitant : Un extrait d’Alice au pays des merveilles, de Walt Disney.
Il le regarda jusqu’à la fin, espérant que d’autres dessins animés suivraient,
mais dut se contenter d’un documentaire sur Charles Dodgeson, alias Lewis
Caroll, cet étrange vicaire victorien qui imagina Alice en récréation d’une vie
consacrée aux mathématiques et à la philosophie. Le documentaire alternait des
extraits du dessin animé, une succession de photos d’époque jaunies et des
témoignages de diverses personnes ventant les mérites du roman. L’intérêt de
Steve diminuait à mesure que les minutes passaient.
Il n’était pas très tard, mais il en avait plus qu’assez de regarder la
télévision. Il décida de se coucher, le manuel à la main, pensant qu’un peu de
lecture l’aiderait à s’endormir. Il prit un comprimé contre le mal de dents,
qu’il fit passer avec ce qui restait de la bouteille de vin achetée deux jours
plus tôt (« pas de raison de vous interdire l’alcool, mais n’abusez pas
pendant une ou deux semaines » avait dit le docteur), et commença à lire
l’introduction de l’imposant volume. C’était plutôt ennuyeux, et il ne fallut
pas plus d’un ou deux articles pour qu’il sombre.
Le livre resta posé sur sa poitrine, ouvert, le disque orange tourné vers le ciel.
Chapitre 7
Il rêva...
- Jolie robe, n’est ce pas ? dit Emerald.
- Déjà vue, dit Steve.
- Et ça aussi, dit Emily, lui montrant le livre.
- Déjà venu ici, dit Steve.
- Bien sûr que tu est déjà venu ici, dit-elle, un sourire maléfique aux lèvres. Et ici aussi.
Elle désignait la couverture du livre, noire et dorée.
- Tout ça à l’air familier, comme ce mal dent que tu ressens. Je pense que maintenant tu dois en avoir marre de la bibliothèque.
Ses dents, où plutôt l’absence de l’une d’entre elles, le faisaient horriblement souffrir. Sa mâchoire lui parut si chaude qu’il eut l’impression que les dorures du livre étaient devenues des flammes qui le brûlaient.
La lumière lui parut également familière. Grise, pluvieuse. De l’herbe partout, et un silence total. Il était de retour sur la plaine. Ou plutôt il ne l’était pas, car cette fois le sol était en pente sèche. Il se trouvait près d’une falaise, au bord de laquelle s’élevaient des flammes d’une couleur orange trop prononcée pour qu’elles aient l’air naturelles. Il lui sembla se trouver dans une sorte de citadelle, les flammes prêtes à être lancées sur d’éventuels assaillants venus d’en bas.
Il grimpa au sommet de larges rochers, et put voir le paysage par dessus les flammes. En bas de la falaise, il reconnut la plaine dans laquelle il s’était trouvé auparavant, lors de son rêve chez le dentiste. L’air était brumeux, mais il identifia clairement les roches éparses qu’il avait examinées. Plus
loin le ciel rejoignait l’horizon.
Quand à son corps, il était à nouveau tout bleu, et plutôt poilu.
Au dessus de lui, il percevait d’autres lignes de rochers. Il se dit qu’il devait être sur l’une des montagnes qu’il voyait au loin, au début, lorsqu’il était dans la plaine. Cette fois, il n’y aurait pas de Dr Sells pour le réveiller, et il allait devoir vivre ce rêve jusqu’à sa conclusion. Etait-ce un rêve lucide ? Bien que ses visions étaient plutôt claires, il n’en était pas sûr. Il ne maîtrisait rien, aucun élément du décor qui l’entourait. Une tentative de faire disparaître les nuages environnants fut aussi infructueuse qu’elle ne l’aurait été sur le ciel de Plymouth.
Rien à faire, donc, excepté grimper au sommet de cette colline. Le feu continuait de brûler, ne donnant aucun signe de faiblesse. Steve revint à son point de départ, puis continua à grimper. Le chemin lui parut long jusqu’aux rochers suivants, entre lesquels passait une légère brise. Il pensait déjà à la glace au chocolat qui l’attendait de l’autre côté de la montagne.
S’il y avait eu un autre côté.... au lieu de ça, il put voir arrivé au sommet qu’au delà il n’y avait qu’une petite bande herbeuse en pente douce, et puis... rien. Juste une sorte de pénombre. Il ferma les yeux un instant pour chasser cette vision, ce qui provoqua l’inévitable vertige. Il dut alors s’agripper aux rochers pour ne pas tomber, mais ses mains glissèrent. Il roula sur l’herbe, et tomba dans le trou noir.
C’est peut être que le trou était très profond, ou alors que sa chute était comme ralentie, mais toujours est-il qu’il eut largement le temps de regarder autour de lui et se demander ce qu’il allait bien pouvoir se passer à présent. Il tenta d’abord de regarder vers le bas pour se faire une idée de ce qui l’attendait, mais il ne vit que du noir. Il examina alors les parois du trou, et s’aperçut qu’elles étaient essentiellement constituées d’armoires et d’étagères de bibliothèque. Il put apercevoir ça et là des carte et des images.
- Ah ! Parfait, à présent tu vas pouvoir aller chercher la marmelade d’orange, dit une voix au dessus de lui. Il leva les yeux, et vit la gigantesque guêpe vêtue d’un tablier qui le surplombait.
- Tu es très en avance. Le lapin est encore loin, à des kilomètres d’ici, ajouta-t-elle.
Steve continuait à chuter en silence, mais il commençait à comprendre de quoi il en retournait.
- C’est du lapin blanc que vous parlez, n’est ce pas ?
- Tout à fait. Et rien n’est prêt pour votre arrivée. Vous devriez peut-être attendre en bas que tout soit en ordre.
- Oui, c’est une idée.
Des souvenirs refirent surface. Alice au pays des merveilles. Son oncle le lui lisait tous les dimanche après midi, pendant que ses parents étaient au pub. Au début il avait trouvé ça stupide, mais peu à peu avait pris goût à cette peinture de l’imaginaire d’un enfant.
- Je ne me rappelle pas de vous, dit-il à la guêpe.
- Non, j’ai été écrite bien après que l’éditeur ait arrêté la version définitive du manuscrit. Je suis de la taille d’un cheval. D’ordinaire, je sers à aider les vieux dragons qui manque de souffle. Je propulse leurs flammes en battant des ailes. Mais je n’apparais pas dans la version qui a été éditée. J’aurais bien aimé apparaître à la fin, au pays des merveilles, histoire d’envoyer valser la Cour et de faire peur au lapin.
Steve se souvint du passage du lapin et de la Cour, en costume de page, tenant à la main un parchemin et jouant de la trompette.
- Je me rappelle de ce passage. Tout se transforme en un jeu de cartes, qui s’envolent.
Ils continuèrent leur chute au milieu des livres, auxquels des robes étaient venues s’ajouter.
- Ca, c’est le final approuvé par l’éditeur, dit la guêpe d’une voix empreinte de résignation. Pas de place pour la guêpe A ce propos, je crois que vous n’avez rien à faire ici pour l’instant, vous n’êtes pas prévu d’être écrit avant la version finale.
- Eh, je suis pas dans le bouquin, moi !
- Vous n’êtes pas un morse ?
- Non, je suis Steve, et je ne sais pas exactement à quoi je ressemble.
Au moment où il eut cette phrase, il passa, dans sa chute, près d’un miroir et eut l’occasion de se voir. Il avait bel et bien l’allure d’un morse, toutes dents dehors.
- Vous disiez ? dit la guêpe sur un ton narquois.
- Pourtant, je suis toujours bleu.
- Ca doit être la lumière. Accrochez vous, on va prendre un virage. Moi, je vais aller au pays des merveilles, voir si je peux faire quelque chose dans ce final. Vous, vous prenez l’autre route, celle qui mène vers la fin officielle. Tenez vous prêt.
La voix de la guêpe devint lointaine tandis que leur chemins divergeaient.
- Vous avez un rôle à jouer. Le Baronnet va sûrement être remplacé par le Charpentier, et le dernier qui restera sera la Jardinier, et ses énigmes...
Des guêpes en chasuble et des Jardiniers à énigmes ! dit Steve pour lui même. Qui a déjà vu pareilles choses ?
Il atterrit finalement sur une plage de sable.
- Vous êtes en avance, dit le Charpentier.
Chapitre 8
Le Charpentier, vêtu de jeans, d’un t-shirt et d’une paire de baskets, se tenait nonchalamment assis sur un rocher, les yeux tournés vers la mer.
- Ne devriez vous pas porter un tablier et un haut-de-forme ? lui demanda Steve, qui était déterminé à jouer son rôle de morse du mieux qu’il pourrait, mais à condition que chacun en fasse autant.
- Le chapeau est derrière le rocher. Je le mettrai en temps voulus. Par contre, la guêpe m’a volé le tablier. Je suppose que vous ne l’avez pas vue ? Elle est en colère de ne pas être écrite, et peut être assez désagréable.
- Je l’ai vue descendre vers le pays des merveilles, juste avant d’arriver ici. Elle portait bien le tablier.
- Pas étonnant qu’on l’ait supprimée de l’histoire. On ne peut pas compter sur elle. Elle devait porter une robe, mais ça n’était pas à son goût. Maintenant je n’aurai plus le temps de récupérer mon tablier.
Il descendit et frappa du pied un petit caillou avant de continuer, sur un ton neutre et sans passion.
- Il me faut un nouveau job. J’en ai marre de passer mon temps sur ce rivage à me demander où sont les sept Vieilles Filles. Autre chose : C’est vous qui allez manger toutes les huîtres. Je suis végétarien en ce moment. Le pain et le beurre d’accord, mais les fruits de mer rien à faire. Après tout, il n’est écrit nulle part que je doive manger toutes ces huîtres si ma conscience me dicte le contraire. En plus, ils ne nous paieront pas avant demain, et je n’ai pas un sou pour m’acheter autre chose à manger. Peuh !
Il donna un grand coup de pied dans le sable.
- OK pour moi, dit Steve. C’est la première fois que je fais ce boulot. En plus, je ne suis pas vraiment ici avec vous. En fait, je suis en train de rêver.
- Quoi ? dit le Charpentier en se tournant brutalement vers Steve. Vous travaillez en free-lance ? Alors là, c’est la goutte qui fait déborder le vase. STEWARD !!!
Il venait de hurler du plus fort qu’il pouvait, et avant même que Steve ait recouvré totalement l’ouïe, un sourire se dessina dans le rocher sur lequel était assis le Charpentier peu avant.
- Alors là, pensa Steve, j’ai déjà vu un chat incapable de sourire, mais un sourire sans chat autour c’est bien la première fois !
- Il y en a assez, cria la Charpentier en piétinant le sable de rage. Ca ne suffit pas que vous ayez cette ridicule peau bleue, en plus voilà que vous citez le mauvais bouquin ! C’est du pur amateurisme. Vous avez entendu ça, Clive ?
Cette phrase s’adressait au Chat de Cheshire, qui s’était à présent totalement matérialisé, et se tenait au sommet du rocher, ronronnant et arborant comme toujours un large sourire.
- Donnez lui une chance, Jim, dit-il sans desserrer les dents. C’est son premier jour, et on est largement en avance sur le planning.
- Mais il ne va même pas revenir régulièrement. Et il ne sais pas pourquoi il est ici ! Demandez lui !
- Est-ce exact ? demanda le Chat à Steve, dont les longues défenses effleuraient les nageoires à chaque fois qu’il baissait les yeux.
- Oui, c’est vrai. Je me souviens de tout, mais tout ceci n’est qu’un rêve pour moi. Je n’ai jamais rien fait de tel, et à vrai dire je pense me réveiller d’une minute à l’autre.
- Vous n’êtes pas sous contrat ?, questionna le Chat.
- Non. Pas avec vous, du moins, dit Steve. Tout à commencé chez le dentiste, quand il m’a arraché la mauvaise dent.
Lorsque le mot « dentiste » fut prononcé, le Chat changea brutalement d’attitude. Il se cambra, ses poils se hérissèrent et sa queue se dressa. Il ne souriait plus, à présent, mais affichait un rictus agressif, totalement contraire à sa nature.
- Les dentistes arrachent les dents, et sans dent, pas de sourire. Et un chat sans sourire perd toute sa valeur littéraire. Un sourire sans chat autour, ça c’est passionnant, mais un chat sans sourire, ça n’a aucun intérêt ! On l’efface, on ne le retient pas dans la version éditée ! CHHHHHH....
- Calmez vous Clive, dit le Charpentier, heureux que le Chat soit en colère contre Steve, il n’a pas dit qu’il était dentiste, juste que c’est un dentiste qui l’a envoyé ici. Ne pourrait-on pas se débarrasser de lui, à présent ? Et puis je voulais vous parler de cette histoire d’huîtres, aussi. Des beignets fourrés ne pourraient-ils pas aussi bien faire l’affaire ?
Le Chat reprit ses esprits.
- On ne peut pas le garder, en effet. Il faut que j’en parle au Révérend.
Il disparut d’un coup, sans prendre la peine de donner à sa sortie un quelconque aspect magique.
- Désolé, mais nous avons un spectacle à préparer, dit le Charpentier. Peut-être, avec un peu plus d’expérience des rêves, pourrez vous tenir le rôle du Flamand Rose, dit le Charpentier.
- Je ne sais pas, dit Steve. Tout ce que je veux, c’est me réveiller.
- Vous n’y arrivez pas ?
- Non, j’ai essayé, mais sans succès.
- Bizarre. Quelque chose ne va pas. J’irai voir l’Oeuf tout à l’heure, si j’ai le temps. Au fait, d’où venez vous ?
- J’étais dans un endroit tout gris, avec des prairies, des rochers, et un feu de couleur orange. Et puis je suis tombé dans un trou, et je me suis retrouvé ici.
Le Charpentier eut l’air intrigué.
- Ca ressemble à Limbo. Drôle d’endroit pour commencer un rêve.
Soudain, le Chat réapparut.
- Désolé Jim, mais il est renvoyé. Je suis navré, monsieur... quelque soit votre nom.
- Steve.
- Steve, vous devez nous quitter. Toutes les conventions seront respectées pour votre licenciement. Mais nous cherchons souvent de nouveaux talents, et peut-être avez vous un tour dans votre sac qui pourrait nous intéresser ultérieurement.
- Clive... Le Charpentier s’approcha du Chat pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. L’animal hocha la tête en écoutant.
- Limbo.... Je vais voir si je peux le déposer.
Le Chat se leva.
- Steve, veuillez grimper sur mon dos. Je vous raccompagne.
Steve trouva l’idée excellente mais malgré toute sa bonne volonté ne put monter sur le dos du Chat, comme il était fort prévisible qu’il advienne étant donnée sa condition de morse. Incapable de s’agripper, il retombait à chaque fois de l’autre côté.
- Oh, d’abord il va falloir vous transformer en quelque chose d’autre, et si possible au passage vous trouver une autre couleur que ce grotesque bleu..... voilà qui est fait. Essayez à nouveau.
Steve tenta une autre escalade, et cette fois se trouva des mains humaines bien mieux adaptées à la situation. Un rapide examen lui indiqua qu’il était devenu l’un des jumeaux Tweedle, mais sa peau, et il commençait à s’y résigner, était toujours bleue.
- Hé, comment j’ai fait pour changer de corps ?
- Et surtout, comment avez vous fait pour ne pas changer de couleur ? dit le Chat. Nous devrions aller consulter l’Oeuf à votre sujet.
Le chat s’envola avec grâce, Steve sur son dos.
- Attendez ! cria le Charpentier, et pour cette histoire huîtres ? Je ne peux plus les manger ! Je suis végétarien !
- Essayez donc avec du Muscadet ! répondit le Chat, qui avait retrouvé son fameux sourire.
- Sacré râleur, n’est ce pas ? demanda Steve. Je veux dire, c’est le personnage typique d’Alice.
- Oui.... J’ai vraiment de la chance d’être ici. La plupart du temps, la vie d’un personnage de roman est très ennuyeuse.
Pendant que le Chat parlait, ils prenaient de l’altitude et le paysage s’éloignait.
- Je pensais que les romans n’étaient que des mots, dit Steve en s’agrippant plus fort aux poils du chat tandis qu’ils traversaient un petit nuage. Je n’avais jamais réalisé qu’il y avait de vrais personnes à l’intérieur. De vrais chats, je veux dire.
- Ce n’est pas vraiment ce que vous entendez par « vrais ». Comme les rêves, nous sommes réels pour qui se trouve au bon endroit au bon moment. Et vous l’êtes... Nous sommes arrivés.
Le Chat atterrit en douceur dans l’herbe, près d’un mur de pierre.
Chapitre 9
- L’Oeuf sera là d’un moment à l’autre, dit le Chat, qui ensuite disparut, mais cette fois en s’appliquant, gardant le sourire pour la fin.
- Intéressant, pensa Steve. Je crois que je commence à raisonner comme eux. Je me demande combien de temps encore ce rêve va durer.
- Vous devez être ce wagon à problème qu’on me conseille de décrocher du train....
Steve se tourna dans la direction d’où venait la voix et vit apparaître Humpty Dumpty, traversant le mur peu à peu.
- Je ne suis pas un wagon, dit Steve. Jusqu’à il y a peu, j’étais le Morse, et.....
- Un wagon, dit Humpty Dumpty. En Gaulois ancien, wagon se dit Carpentum. Et dès qu’on me parle du charpentier, c’est qu’il y a un problème. C’était un calembour. Vous n’aimez pas les calembours ? Peu importe. Vous avez une drôle de façon de vous présenter. Vous étiez le Morse, dites vous. Moi, je suis l’Oeuf. Je vous prie maintenant de me dire qui vous êtes à présent, ce qui est à mon avis la meilleure façon de se présenter quand on est bien éduqué. Ou alors c’est que je sors du Times, et non du Wall Street Journal.
Steve eut du mal à comprendre les paroles étranges de l’Oeuf. Il décida de ne pas le contrarier, et se mit à raconter son histoire depuis le début.
- Tout le monde dit que vous pouvez m’aider. Je suis tombé d’un endroit que le Charpentier appelle Limbo, et j’ai atterri ici. Je n’arrive pas à me réveiller, et mon nom est Steve...enfin, normalement.
- Steve enfin normalement. Drôle de nom. Bien, mon bon ami, que faisiez vous dans le Limbo ? Personne n’y va jamais, en principe. Les règles sont très strictes à ce sujet. C’est qu’il devient littéralement impossible de gérer la rémunération des personnages quand les règles littéraires concernant le temps et l’espace ne sont plus respectées. La Direction n’a pas besoin de cette excuse pour justifier ses retards de paiements.
L’Oeuf avait l’air triste.
- Je ne sais pas, dit Steve. Le première fois que j’ai vu cet endroit, c’est quand on m’a arraché une dent sous anesthésie au gaz chez le Dr Sells, mon dentiste. Dans le monde réel.
- Réel, je veux bien mais il n’y a aucun passage entre ce monde et le notre, ni dans un sens ni dans l’autre. Si vous êtes un lecteur, vous observez, et si vous êtes un écrivain, vous dirigez, mais il n’y a que les fous qui quittent ce monde réel qui est le votre pour le monde réel qui est le notre. Avez vous envisagé la possibilité que vous soyez devenu fou ?
- Ah non, vous n’allez pas vous y mettre vous aussi ! Tout ce que je demande, c’est me réveiller. Rien à voir avec la folie.
Steve était fatigué de voir sa santé mentale sans cesse mise en cause par les médecins, les manuels de psychologie et les oeufs.
- La folie est la seule explication à ce qui vous arrive. La folie, ou bien des forces maléfiques. C’est que dans votre monde, on ne se préoccupe guère des forces maléfiques, n’est ce pas ? Alors, ça doit être la folie. Une folie maléfique. Ne me demandez pas de vous aider, je ne peux rien faire. Je ne suis pas Sigmund l’Oeuf, ni un de ces crânes d’œuf. Un crâne, oui, c’est là que sont ces oeufs. Celui d’un autre fêlé comme vous. Je l’avais dit : Il ne faut jamais mettre tous les oeufs dans le même fêlé.
- Une coquille, voilà ce que vous êtes, oui ! Vous êtes censé être là pour m’aider, pas pour faire des jeux de mot stupides.
L’Oeuf eut l’air encore plus attristé.
- Je suis obligé de faire des jeux de mots stupides. J’ai trop d’humour pour oser en faire de bons.
- Et pourquoi avoir de l’humour vous empêche-t-il d’en faire preuve ? Demanda Steve, intrigué malgré lui.
- Parce que si je suis drôle, je vais rire de ma propre drôlerie, et si je ris, je risque ma vie d’œuf. On ne peut pas être un oeuf pour rire. Ici bas, les oeufs qui rient canent.
- Je vois, dis Steve. Mais c’est un pur problème d’œuf, et pas aussi grave que ceux que vous aurez si vous ne m’aidez pas à m’en sortir. Tiens, par exemple, pourquoi suis-je de couleur bleue ?
L’Oeuf le considéra avec gravité.
- Bonne question, dit-il, mais c’est une question pour le monde réel. La vraie question pour vous est : comment êtes vous arrivé ici. Comment vous êtes vous endormi. Las est la question. Je veux dire, là est la question.
- Je lisais un livre, ennuyeux à mourir. J’espérais que ce qui y était écrit au sujet des rêves lucides était vrai, mais non, je n’arrive rien à contrôler dans ce rêve.
- Lucide schmooshid, dit l’Oeuf, dont la tendance à parler le Yiddish par moments était plutôt inquiétante. L’important, goï, c’est que tu lèves le matin pour aller au travail. Tu as un réveil, où c’est un moineau qui vient chanter dans ta chambre le matin pour te sortir du lit ?
- Un radioréveil.
- Très bien, alors attends de l’entendre, et quand tu reconnaîtra la chanson, tu devrais parvenir à te réveiller. Tu sais quelle chanson cela va être ?
- Certainement un truc du top 50.
- Ah, ces classements de la musique que vous faites. Ces humains, vas donc les comprendre ! OK, attends ici, et quand tu entendras ton « truc du top 50 », il sera l’heure de rentrer à la maison.
L’Oeuf descendit du mur, et disparut en sifflotant.
Steve s’assit, et attendit. Soudain, il secoua la tête.
Chapitre 9 et demi
« We’ll
always be together... »
Une fois la chanson terminée, l’animateur enchaîna.
- Ici Phil Oakley. On fait une petite pause, et après il y aura le nouveau single du Hilda Ogden Five. C’est parti...
Steve ouvrit les yeux, et se trouva dans une pièce étrange. En fait, il s’agissait de sa chambre. Il s’attendait à se réveiller dans le pays des merveilles, mais le plafond, ses rideaux et les publicités à la radio étaient comme il les avait laissés. Il s’en était sorti. Il repensa au rêve qu’il venait de faire. Tout semblait si réel. Il se dit qu’il était temps de voir ce fameux psychiatre que le docteur Chapman lui avait recommandé.
Il se mit en quête du feuillet sur lequel le numéro de téléphone était noté. Dans les poches de sa veste, il trouva le formulaire d’adhésion à la bibliothèque et le mit de côté pour l’utiliser après la consultation. Ce n’est qu’au moment de partir qu’il remarqua que le manuel Oxford de l’esprit était marqué, à la page que lui avait indiqué Emily, au moyen d’un autre formulaire.
La maison du docteur se trouvait à l’extérieur de la ville, près de Roborough. C’était une large bâtisse Victorienne qu’un chemin de graviers séparait de la nationale. Steve aperçut la plaque de cuivre indiquant « Dr Mike Jacobsen » et franchit un porche, dont les murs étaient envahis par le lierre, avant de pénétrer dans le hall principal. Un escalier de bois vitrifié conduisait au premier étage vers un couloir et un bureau. La réceptionniste était aussi polie que le bois de l’escalier.
- Steve Trevathen ?, demanda-t-elle. Mike vous attend
dans le cabinet de consultation. Droit devant vous.
La pièce était remplie de livres, du sol au plafond, le long des quatre murs.
Dans un coin, un ordinateur était enseveli sous un monticule de papiers. Dans
l’embrasure d’une petite fenêtre, près de laquelle trônaient deux fauteuils et
une table basse, on pouvait apercevoir le gazon impeccable du jardin. Dans l’un
des deux fauteuils se trouvait, supposa Steve, le docteur Jacobsen, un homme
barbu qui n’aurait pas dépareillé dans un rassemblement hippy près de
Stonehenge.
Le Dr Jacobsen se leva, et avança vers Steve la main tendue.
- Monsieur Trevathen. Puis-je vous appeler Steve ? Je suis le docteur Jacobsen. Asseyez vous, je vous prie.
Une fois assis, le docteur continua :
- Désolé pour le désordre. C’est une jolie maison, mais je suis seul à m’occuper de cette pièce, et n’ai jamais une minute à moi pour faire un peu de ménage. Alors comme ça, Chapman vous envoie ? Je suis très flatté, vous savez, le docteur Chapman est d’un diagnostic imparable, d’ordinaire. Je vous écoute...
Steve raconta tout ce qui s’était passé depuis l’épisode chez le dentiste, sans toutefois mentionner ses recherches à la bibliothèque, le manuel de l’esprit et les conversations qu’il avait eues dans ses rêves. Le docteur l’écouta sans l’interrompre, sauf pour l’interroger sur la durée de ses rêves et quelques détails de sa vie de tous les jours. Le récit de Steve s’acheva sur le mystère des deux formulaires d’inscription à la bibliothèque.
- Les avez vous apportés ? demanda la docteur.
- Euh, oui. En y repensant, je me dis que j’ai sûrement du en prendre deux, et ça m’est sorti de la tête. Ces rêves ont mis ma mémoire sans dessus dessous.
- Mmmm. Ne croyez pas ça. Je peux voir ces formulaires ?
Steve les sortit de sa poche et les tendit au docteur.
- Il y a quelque chose de bizarre, regardez. Il y a un numéro de série sur ces formulaires, en haut à droite. Et c’est le même pour les deux.
- Eh bien, je pense que soit vous avez pris deux formulaires que la bibliothèque avait par erreur imprimés du même numéro de série, et vous ne vous rappelez plus d’avoir pris le deuxième, soit quelqu’un vous fait une mauvaise plaisanterie. Evidemment, cela n’explique pas ces rêves étranges, mais c’est un début de solution.
Steve examina les deux formulaires. Ils étaient identiques, à l’exception de ses noms et adresse qui étaient écrits à la main sur l’un des deux.
- Mais Emily m’a donné un de ces formulaires dans la réalité - Il avait mentionné Emily peu avant - et l’autre, je l’ai pris dans un de mes rêves. Je ne vois pas comment ils se trouve là, et je ne vois pas comment Emily aurait pu me donner deux formulaires identiques. Et pourquoi aurait-elle fait ça ?
- Je ne sais pas. Mais il doit y avoir une explication. Dites moi, sachant que tout ce qui se dit dans ce bureau est strictement confidentiel : prenez vous des drogues ?
- Quelle genre de drogue ?
- Cannabis, marijuana, amphétamines, cocaïne, champignons hallucinogènes....
- Non ! dit Steve en riant. Vous plaisantez. Je ne touche pas à ces trucs là. Dans des soirées j’ai bien essayé de fumer une ou deux fois, mais ça m’a surtout rendu malade. Et pour la cocaïne, je vous rappelle que je vis à Plymouth, pas à Miami.
- Oui, je vois. Toutefois, quelqu’un aurait pu, au cours d’une soirée bien arrosée, glisser quelque chose dans votre verre.
- Pas au cours des six derniers mois, en tout cas. La dernière soirée ou je me suis rendu, c’était l’arbre de Noël au bureau. Depuis, il ne s’est strictement rien passé dans ma vie.
- Peut-être avez vous pris des médicaments que vous n’aviez jamais pris ?
- Non... oh, attendez. Emily m’a donné quelque chose contre la grippe. Mais c’était juste de l’aspirine, je crois.
- Vous ne savez pas ce qu’elle vous a donné ?
- L’étiquette était illisible. C’était un petit flacon, avec des comprimés à l’intérieur. C’était efficace, en tout cas.
- Mmmmm... vous faites peut-être une mauvaise réaction au gaz anesthésiant. Mais je n’ai jamais entendu parler de pareils symptômes. Ca vient peut-être de ces comprimés que vous avez pris. Il vous en reste ?
- Non, dit Steve. J’ai toujours la petite bouteille. Il y reste peut-être quelques fragments de comprimé.
- Très bien. Il faudra que vous me l’envoyiez. A présent, dites moi, y a-t-il quelque chose qui vous préoccupe dans les rêves que vous avez faits récemment ?
- Eh bien, dans tous ces rêves, ma peau est bleue. Comme si j’avais été trempé dans de l’encre.
- Intéressant. Avez vous déjà entendu parler de l’histoire ancienne des dentistes ?
- Non, rien du tout. Steve n’avait, en dehors du nom d’une dizaine de dentistes célèbres, jamais étudié l’histoire de la chirurgie dentaire durant ses études.
- Les dentistes ont été les premiers médecins à utiliser du gaz anesthésiant. Auparavant, on endormait les gens au moyen de deux bouteilles de whisky, en général une pour le patient et une pour le docteur !
Steve sourit à cette plaisanterie, plus par politesse qu’autre chose.
- Un jour, continua le docteur, un scientifique du nom de Priestly découvrit l’oxyde nitrique, à savoir le gaz hilarant N2O. C’est une drogue puissante, qui met complètement KO. Les dentistes s’en sont alors servi pour les extractions de dents. De nos jours, les gaz qu’ils utilisent sont plus complexes, mais avant qu’on ait mis au point une formule sans danger, quelques patients sont restés sur le carreau.
Steve dut avoir l’air inquiet en écoutant les explications du docteur.
- Rassurez vous, ils savent très bien ce qu’ils font. Une erreur peut toujours survenir, mais ça ne semble pas être le cas pour vous. Toujours est-il qu’à l’époque où l’anesthésie commençait à se pratiquer chez les dentistes, le patient inspirait de grandes quantités d’oxyde nitrique, ainsi que de l’oxygène. Le dentiste continuait à lui en administrer jusqu’à ce que sa peau commence à bleuir. On appelle cette couleur de peau le bleu de Philadelphie. Elle indique un manque d’oxygène important, mais pas dommageable pour le cerveau. Il a fallu un certain temps avant que cette pratique ne soit abandonnée.
- C’est intéressant, docteur, mais je ne savais rien de tout ça. Comment aurais-je pu le rêver ?
- Je ne sais pas. Vous avez peut-être vu un document à la télé quand vous étiez enfant qui mentionnait la chose. On croit que certaines choses sont complètement oubliées, mais quelque part la dedans - il frappa son crâne du bout de son index - elles sont enregistrées. Et elles ressortent quand vous avez le couteau sous la gorge. Ou alors, c’est tout simplement une facétie de votre esprit. Ca arrive parfois. Vous vous sentez mal dans votre peau, alors votre esprit la modifie dès qu’il le peut, en lui donnant une autre couleur, par exemple....
- Tout ça c’est bien beau, mais qu’est-ce que je vais faire, moi ? J’en ai marre de ces rêves. La dernière fois, je savais que je rêvais et je voulais me réveiller, mais je n’y arrivais pas. C’était si étrange...
- C’est ça qui m’intrigue le plus. Normalement, pendant qu’une partie de votre esprit rêve, l’autre cherche à vous indiquer que vous êtes en train rêver, pour que vous puissiez prendre le dessus et transformer le rêve à votre convenance.
- Vous ne pouvez rien faire pour moi ?
- Je ne dirai pas ça comme ça. C’est juste que votre cas est très différent de ceux que je traite habituellement. Il va vous falloir me supporter jusqu’à ce que j’ai mis le doigt sur la cause de vos problèmes. Les rêves sont les rêves, vos savez. On n’imagine même pas à quel point ils peuvent être mystérieux. Tout ce que peux vous suggérer pour l’instant est de prendre note de tout ce qui se passe. Avez vous un dictaphone ?
- Euh, je crois que mon radioréveil peut enregistrer....
- C’est parfait ! Comme il se trouve juste à côté de votre lit, je vous demande, dès que vous vous réveillez d’un de ces rêves, d’enregistrer tout ce que vous avez vu le plus vite possible, avant d’avoir oublié certains détails. Préparez votre enregistreur avec une cassette vierge chaque soir, et notez tout avant de vous lever, sans perdre une seconde. Les préparatifs du matin suffisent en général à vous faire oublier la majeure partie du contenu d’un rêve.
- Ca c’est impossible, docteur, au contraire. Avec ces rêves, je me souviens de tout, une fois réveillé.
- Peut-être que vous pensez vous rappeler de tout, mais ce n’est pas forcément le cas. Croyez moi, gardez une source d’enregistrement près de votre lit chaque nuit, c’est important. Dites moi.. Vous avez l’air de quelqu’un d’intelligent, un ou deux livres ne vous feront pas peur, non ?
- Dites ça à mes profs. Quand j’ai quitté l’école, je ne sais pas qui, d’elle ou de moi, était le plus soulagé, dit Steve en ricanant.
- Il n’est jamais trop tard pour s’y remettre. Beaucoup de gens le font. J’ai ici quelques ouvrages que j’aimerais que vous consultiez. Vous me direz ensuite si ça évoque quelque chose pour vous. Vous êtes d’accord ?
- Bien sûr, si vous pensez que ça peut m’aider.
- Je n’en suis pas sûr. Tout dépend de votre ouverture d’esprit.
- Mon esprit est ouvert à ce qui vient des livres, en général. C’est ce qui vient de mes rêves qui me pose le plus de problèmes, en ce moment.
- Parfait. Une seconde, je vous prie.
Le docteur Jacobsen se leva, et passa en revue ses étagères. Un désordre total régnait dans la pièce, mais il devait y avoir une sorte d’organisation, car il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour trouver les deux petits manuels qu’il cherchait.
- Ces livres sont bons, même si vous les trouvez un peu pesants.
Avec des titres tels que « Manifeste Surréaliste » et « Conscience et Causalité », Steve sentit que ces livres seraient en effet difficiles à lire.
Il prit un rendez-vous pour la semaine suivante, et promit d’enregistrer sur bande tout rêve fait entre temps, ainsi que d’envoyer le flacon d’Emily au docteur dès son retour.
Chapitre 10
Steve sortit de chez le docteur Jacobsen en fin de matinée, et il se dit qu’il serait dommage de ne pas profiter un peu du jour de congé qu’il avait pris pour cette visite. Il descendit du bus en ville, et se rendit à pieds jusqu’au port, en direction du Barbican, pub préféré des marins. La marée était basse, et les bateaux de pêche ventrus reposaient sur le côté, comme naufragés. Les dernières traînées d’eau de mer creusaient de petits sillons dans la vase.
Il s’assit sur un muret près de l’escalier Mayflower. Une plaque métallique, autrefois brillante mais saccagée par les bons soins des mouettes, pas bien méchantes mais peu sensibles à l’intérêt historique de l’endroit, indiquait que c’était à cet endroit que le Mayflower s’était amarré pour embarquer les Pèlerins vers le Nouveau Monde. Steve resta assis un instant, écoutant les cris des oiseaux marins.
- Encore vous, Monsieur Bond...
La voix, familière, fit se retourner Steve.
- Emily, que fais tu ici !?
- Je pourrais te poser la même question. Je te croyais en arrêt maladie. Le gros sac ferait sa crise s’il te voyait.
- Je reviens de chez le docteur. (Pas besoin qu’elle sache de quel genre de médecin il s’agit). Je pensais que prendre un peu l’air me ferait du bien, avant de rentrer à la maison.
- C’est une belle journée. Très... curative.
- Quoi ? J’en ai un peu marre des mots compliqués. J’ai eu ma dose ces derniers jours.
- Curative. Bonne pour la santé, si te veux. Un mot plutôt démodé. Le genre qu’on pourrait trouver dans Alice au pays des merveilles.
- L’autre soir, il y avait un émission la dessus à la télé.
- Et comment vont tes dents ?
- Pas trop mal. Ce n’est pas pour ça que j’étais chez le docteur. (Oups !)
- Ah bon ? Alors c’est encore cette grippe qui continue ?
Emily s’était inquiétée de l’absence de Steve au travail ce matin là. Elle se demandait comment il s’était sorti des évènements de la nuit.
- Eh bien, je continue à faire de mauvais rêves depuis cette anesthésie qui a mal tourné chez le dentiste. J’ai voulu voir un spécialiste.
- Pour un ou deux cauchemars ? C’est un peu précipité, non ?
- Ce ne sont pas de simples cauchemars..... OK, tu veux bien t’asseoir un instant ? Ca me ferait du bien de parler de ça à quelqu’un.
Elle s’assit à côté de lui et posa son sac à main par terre.
- Bien sûr. La pause déjeuner est loin d’être terminée.
- Vraiment ? Comme c’est bon, une journée sans aller au bureau.
- Tu peux le dire. Alors, qu’est ce qui ne va pas ?
- Comme je t’ai dit, ce ne sont pas de simples rêves. Le docteur Sells dit que certains patients en font de très étranges sous l’effet du gaz, et que par la suite ça s’arrête. Mais je serais incapable de les décrire. C’est comme... des visions. Des tas de choses que je ne remarquais même pas avant deviennent très importantes, et tout le reste m’ennuie, m’indiffère. La télé, les nouvelles dans les journaux, mon job chez Saunders... tu vois ce que je veux dire.
- Dis donc, tu ne serais pas aller faire une virée entre marins hier soir ? dit-elle en désignant du regard le pub Barbican.
- Non, j’ai juste bu un verre de vin hier soir, et depuis plus rien. Je suis parfaitement sobre.
- Ce n’est sans doute rien de grave. Tu as fait un mauvais rêve, et tu t’es réveillé couvert de sang sur un fauteuil de dentiste. Il y a de quoi être choqué, crois moi. Tout ce qu’il te faut, c’est un peu de distraction, échapper quelques heures à la réalité.
- Sortir un temps de ça, oui, c’est vrai que ça me ferait du bien. Mais bizarrement je n’arrive même plus à lire les magazines branchés. Ces histoires de pop-stars londoniennes qui ne savent ni chanter ni se raser, j’en ai soupé.
- Bizarre, en effet, dit Emily qui voyait pourtant dans ce genre de distraction la meilleure preuve que l’être humain est parfaitement capable de rester penché sur son autoradio tandis que sa voiture se précipite dans un mur.
- As tu lu de bons ouvrages de fiction, ces derniers temps ?
Steve, qui pensait toujours à ce qu’il venait de dire à propos de la presse à scandale, n’était pas prêt à ce que la conversation prenne cette tournure.
- Hein ? Comme quoi, par exemple ?
- Comme ceci.
Emily ramassa son sac à main, y fouilla quelques secondes et en sortit un petit livre en édition de poche.
- Prends une dose de ça chaque soir, et ensuite reviens me voir pour une prescription supplémentaire.
La couverture du livre était illustrée d’un vaisseau spatial qui ressemblait à une sorte de baleine métallique, derrière laquelle on apercevait une planète en feu. Le titre, « Promenade sur le rayon », était écrit en lettre rondes en haut de la couverture, ainsi que le nom de l’auteur, Sir Ron Rharhay.
- C’est qui, demanda Steve en montrant le nom de l’écrivain.
- Ron Rharhay. Un type étrange qui a été anobli, car ce titre de Sir est bel et bien authentique, pour avoir sauvé la télévision britannique dans les années 70. Il s’est retiré à présent, et vit dans un château au pays de Galles, où il écrit des romans de science-fiction.
- Je n’aime pas la science-fiction.
- Tu aimes La Guerre des Etoiles ?
- Oui, mais ça c’est un film.
- Et alors, tu ne sais pas lire ? Emily parut soudain méprisante.
- Je ne lis pas beaucoup de bouquins. Du moins jusqu’à ces derniers jours. Avec ces rêves, mon esprit me démange, et la lecture semble gratter au bon endroit.
- Tu es presque poète, par moments. Essaie donc ce livre, et même si ça ne te plait pas, ça ne sera pas du temps perdu.
- OK. Mais pas ce soir, en tout cas, le docteur m’a donné deux autres livres à lire, et ça va me prendre du temps.
- Je peux les voir ?
- Bien sûr. A dire vrai je préfèrerais lire « Promenade sur le rayon », dit Steve dans un soupir.
Emily examina les deux ouvrages en fronçant les sourcils. Elle parcourut le « Manifeste Surréaliste » à une vitesse diabolique.
- C’est le docteur qui t’a donné ça à lire ? Mais pourquoi diable....
- Je ne sais pas. Il a dit que ça pourrait m’aider.
S’il en sait trop sur le sujet, ça va être plus difficile, pensa Emily. Son intellect, accru par le processus d’implantation, pourrait réaliser que ces rêves ne sont pas ce qu’ils paraissent être. Il est temps d’en finir. La matérialisation des comprimés était passée inaperçue, peut-être pouvait elle se permettre un dernier tour de magie noire.
- Quelle drôle de docteur. C’est incroyable, ils sont incapables de se cantonner à la médecine normale. Je me demande bien pourquoi, dit elle. Je peux te les emprunter ? J’aimerais bien savoir ce que le docteur y voit de si profitable.
Steve eut envie d’accepter, n’étant guère désireux de se plonger tout de suite dans de telles lectures. De plus, il espérait toujours que quelque chose se passe entre Emily et lui, et lorsqu’on veut faire bonne impression à quelqu’un, on ne lui refuse rien.
- Désolé, mais il faut que les lise le plus vite possible, dit il, ce qui le surprit autant qu’Emily. Mais dès que j’aurai fini, je pense que je pourrai te les prêter, ça ne devrait pas déranger le docteur Jacobsen.
Pourquoi avait-il réagi ainsi ? Ce devait être l’inquiétude qui avait pris le dessus.
- Très bien - non, ce n’est pas bien ! - Steve. Essaie aussi de lire ce roman que je t’ai donné. Ca t’aidera à t’évader un peu.
- Je le lirai. Merci, c’est très gentil. Je te suis très reconnaissant pour ce que tu fais pour moi.
- Vraiment ? Il n’y a vraiment pas de quoi, dit Emily, qui pour une fois était parfaitement sincère.
- J’aimerais faire quelque chose pour te remercier. Que penses tu d’aller à la fête foraine ensemble, demain soir ?
- Bonne idée. Je ne suis jamais allée dans ce genre d’endroit.
Steve fut surpris de cette dernière remarque, mais elle le ravit.
- Vraiment ? Même pas quand tu étais petite ?
Emily, qui n’avait jamais été une petite fille, et dont l’âge était proche de celui de l’univers, dut à nouveau jouer la comédie.
- Non, les fêtes foraines ne m’attiraient pas quand j’étais plus jeune. Ca te dit de faire un tour dans le centre-ville ?
Steve commençait à s’habituer aux brusques changements de conversations d’Emily, et il se sentait enfin un peu moins morose. Il accepta volontiers l’invitation.
Ils marchèrent le long des rues pavées de la ville. Le ciel commençait à se couvrir, et la pluie serait là dans moins d’une heure. Une fois rentré chez lui, Steve passe le resta de la journée à lire. Il essaya bien de regarder la télévision, mais les programmes de l’après-midi lui parurent définitivement réservés aux ménagères qui cherchent une alternative au Valium. Après un talk-show insipide, animé par un présentateur incapable d’aligner deux phrases et dont les invités vedettes semblaient surtout chercher à se montrer pour assurer leur promotion, il envisagea sérieusement de convertir son récepteur en support pour bibelots.
Après trois chapitres de « Conscience et Causalité », il décida qu’il était temps de passer à « Promenade sur le rayon ». Il se plongea longuement dans le roman, et eut la surprise, levant soudain les yeux, que le soleil s’était couché. Il venait de passer deux heures à lire sans même s’en rendre compte. L’histoire était assez simple : Un garçon, à une époque située dans un lointain futur, a perdu ses parents au cours d’une attaque de pirates de l’espace. Après diverses expériences, notamment l’amputation d’un bras et l’implantation, à la place, d’un bras robotisé intelligent, on le retrouve à la tête d’une gigantesque flotte spatiale (qui compte dans ses rangs tous ses amis et quelques créatures extra-terrestres) partie à l’attaque des méchants pirates. La victoire acquise, il est nommé par l’Empereur de la galaxie Prêteur en Chef des Sphères.
Prêteur en Chef des Boules aurait sonné moins pompier, pensa Steve.
Le rayon auquel faisait allusion le titre était une arme interplanétaire que le héros utilisait pour s’évader d’une planète prison sur une planche de surf.
Les lasers et les combats spatiaux entre vaisseau se déplaçant à la vitesse de la lumière parvinrent à capter l’attention de Steve jusqu’à la fin du roman, qu’il termina vers dix heures, ayant au passage sauté un repas. Ses dents lui faisaient mal. Il décida de manger un sandwich et de boire une tasse de thé avant d’aller se coucher.
Partagé entre la curiosité et la crainte de ce qui allait se passer, Steve inséra une cassette vierge TDK dans son radio réveil, se glissa sous sa couette, et éteignit la lumière.
Chapitre 11
C’est comme si son rêve n’en pouvait plus d’attendre. Tout d’abord, la pénombre fut celle de sa chambre, mais peu à peu, il commença à distinguer de petits points lumineux au plafond.
- Tango, dit une voix dans son oreille, faible mais distincte.
- Tango, au rapport, dit-il. Tout va bien à bord.
Deux lignes rouges apparurent soudain, ainsi qu’un collimateur qu’il vit sur sa droite, vers lequel se dirigeait un point lumineux situé à l’intersection des deux lignes.
- Type 7, distance 3.5, delta D 0.03, vitesse 0.9, delta V 0, pas de menace signalée.
Près du collimateur, un rectangle rouge apparut, contenant 3 ou 4 points lumineux.
- Menace potentielle. Type 32. Distance 4.0, delta D 0.4, vitesse 1.3, delta V 0. Se rapproche du Type 7.
Un Type 32 désignait une patrouille, et non un vaisseau isolé, un groupe d’unités intelligente capables de parcourir de longues distances, puis de se séparer pour attaquer un vaisseau important, comme des hyènes s’acharnant sur un lion. D’après le scanner, il s’agissait cette fois d’un croiseur en trois parties accompagné de deux ou trois unités satellites. La formation d’attaque par excellence.
Le fait de disposer de senseurs distants conférait à l’ordinateur de bord d’excellentes capacités en tant que SDE (Système Détection Ennemi). Il n’était pas armé pour faire face à une attaque de Type 32, mais il savait que l’ennemi ne pouvait pas le repérer à cette distance. Son vaisseau était en mode furtif, n’émettant pas plus de radiation que la normale, et de plus il n’avait aucune raison de se trouver dans ce secteur. Peut-être pourrait-il protéger le Type 7 de l’attaque du Type 32 en interceptant et brouillant les communications inter-unités. Son ordinateur SDE en était capable.
L’attrait de sa condition de policier, même si elle ne lui donnait pas accès à un vaisseau de combat digne de ce nom, résidait dans la possibilité d’utiliser cet ordinateur qui lui permettait d’agir vite et de faire preuve de malice.