STARGLIDER 2

Une nouvelle de James Follet

 

Traduction : JPB (http://www.grospixels.com/)

Avant propos
 
Cette nouvelle est incluse dans la documentation du jeu Starglider 2, édité par Rainbird sur ST, Amiga et PC en 1988.
Pour plus d’informations sur le jeu : http://www.grospixels.com/site/starg2.php
 

Chapitre 1

L'Empereur Impérial d'Egron n'était pas content.
« Des têtes vont rouler ! » cria-t-il.
Sa voix résonna depuis le sommet de la montagne. Les innombrables Egroniens qui s'étaient rassemblés pour la cérémonieuse explosion de la statue de feu Hermann Kruud (commandant en chef des forces armées Egroniennes) frissonnèrent. La raison de leur peur était compréhensible : quand l'Empereur Impérial menaçait de "faire rouler des têtes", elles le faisaient invariablement. Et les têtes des Egroniens, étant les plus rondes de toutes les races de la galaxie, avaient tendance à rouler remarquablement facilement. Spécialement quand ces têtes étaient séparées de leurs propriétaires aux sommets des montagnes.
Silas Kringe, secrétaire personnel de l'Empereur Impérial, se glissa vers la tribune qu'on avait montée à une distance raisonnable de la statue.
« Puis-je vous aider, Monsieur ? » demanda-t-il servilement.
L'Empereur agita une télécommande sous le nez de Kringe. « Qu'est-ce que c'est que ça ?
- C'est une télécommande pour faire exploser les statues, Monsieur.
- Je le sais bien ! » hurla l'Empereur Impérial en lançant violemment l'insultant gadget sur le sol de la tribune et le réduisant en bouillie sous son talon. « Je veux un détonateur comme il faut. Un détonateur avec une poignée en forme de T comme ceux qu'ils ont à la télé ! »
« Il veut un détonateur convenable avec une poignée en forme de T comme ceux qu'ils ont à la télé », expliqua Silas Kringe au quartier-maître chargé du Dépôt du Service Central des Télécommandes Egroniennes. Le quartier-maître eut soudain la vision de sa tête en train de rouler. Il pâlit. « Mais nous n'avons aucun détonateur approprié », protesta-t-il.
Kringe n'était pas du tout impressionné par l'excuse du quartier-maître.
« Et que faites-vous de tous les détonateurs avec les poignées en forme de T que l'Autorité Egronienne de Radiodiffusion utilise dans ses spectacles ? » répondit-il.
« Ah. Eh bien, c'est qu'ils ne fonctionnent pas pour de vrai.
- Alors fabriquez-m'en un qui ne fonctionne pas ! J'appuierai sur le bouton de la télécommande au moment exact où l'Empereur enfoncera la poignée ! C'est simple ! »

Le quartier-maître était désemparé. « Fabriquer quelque chose qui ne fonctionne pas ? C'est impossible. Les androïdes d'inspection ne le laisseront jamais passer. »
Le quartier-maître avait marqué un point. Comme toutes les populations avancées de la galaxie, les Egroniens avaient dépensé des sommes tellement énormes pour le développement du contrôle de la qualité dans leurs industries de consommation de haute technologie (principalement la production d'armes car les Egroniens ont un appétit insatiable pour les choses qui explosent) qu'il leur était maintenant impossible de construire quoi que ce soit qui ne marche pas.
Kringe adopta un ton calculateur : « Si vous programmez la fabrication de quelque chose qui n'a aucune raison de fonctionner, et qui ne fonctionnera pas, ça veut sûrement dire que ça fonctionne ? »
Le quartier-maître réfléchit à cela. « Je suppose que oui », concéda-t-il, et il se dirigea vers son clavier.
Une demi-heure plus tard, Silas Kringe retourna dans sa voiture roulante privée, en agrippant un détonateur convenable avec une poignée en forme de T qui ne marchait pas, et une petite télécommande qu'il avait gardé cachée dans sa toge. Il se demanda si la diminution de la taille de la foule pendant son absence était due aux gens qui s'ennuyaient et qui étaient partis, ou à l'Empereur Impérial qui avait mis à exécution sa menace de faire rouler les têtes.
« Il est grand temps ! » tonna l'Empereur Impérial en arrachant le détonateur des mains de Kringe. « Est-ce qu'il marche ?
- Il fonctionne parfaitement, Monsieur », assura Kringe à son maître. Il n'avait jamais menti à l'Empereur Impérial. Comme le détonateur n'était pas censé fonctionner, sa réponse était une sorte de raccourci de la vérité.
L'Empereur Impérial plaça le détonateur à ses pieds, éclaircit sa gorge impériale et parla (ou plutôt hurla) pendant cinq minutes à la foule.

Hermann Kruud, beugla-t-il, était le plus grand traître que les Egroniens aient jamais connu. Il avait échoué de façon misérable à sa mission d'amener paix et lumière à Novénia et aux mondes du bras en spirale de la galaxie. Comme résultat de sa monumentale incompétence, des milliers de mondes étaient encore enchaînés à l'inertie du gouvernement unanime : ne connaissant rien des plaisirs de la chaude et amicale dictature Egronienne qui pouvait assécher les marais ou faire arriver les trains à l'heure. A partir de ce jour, le nom d'Hermann Kruud serait rayé de la glorieuse histoire des Egroniens. Le simple fait de mentionner son nom serait passible d'avoir sa tête qui roule.

Les caméras planantes de télévision, relayant la scène à travers les mondes conquis par l'Empire Egronien, restaient avec soumission à leur place, tandis que l'Empereur Impérial faisait un long et enragé monologue, visant à montrer les joies d'être administré par le Service Civil Egronien et d'avoir le design de son immeuble approuvé par le Conseil des Arts Egronien. Il fut proche de l'hystérie quand il en vint à décrire comment Novénia avait refusé d'accepter les programmes de l'Autorité Egronienne de Radiodiffusion. C'était la pire de toutes les insultes.
« Et tout cela », cria-t-il en montrant la colossale statue, « est dû à la traîtrise et à la maladresse de cet homme ! Vous voyez ? Je ne peux même pas me résoudre à mentionner son nom infect en cet instant. Et à partir de maintenant, aucun de nous n'aura plus jamais à regarder son visage ! »
Ayant terminé son sulfureux discours, l'Empereur Impérial appuya du pied sur le détonateur, enfonçant la poignée en forme de T dans sa boîte.

Rien ne se passa.
La puissante statue d'Hermann Kruud continuait à contempler aveuglément les lointaines montagnes à travers la plaine.
«  KRINGE !!! »
Sursautant, tiré de sa petite rêverie, Kringe réalisa ce qui se passait et se mit à chercher frénétiquement la télécommande dans les plis de sa robe. Ses doigts trouvèrent le bouton et appuyèrent.
Toujours rien ne se passa.
 

 

Chapitre 2

Cette nuit-là dans les donjons du Palais Impérial, il y avait juste assez de lumière rougeoyante provenant des murs radioactifs qui décomposaient les os pour que Silas Kringe, enchaîné, puisse lire la légende immortelle figurant au dos de la télécommande. Elle disait :

BATTERIES NON INCLUSES
 

 

Chapitre 3

Dix étages au-dessus de l'endroit où le malheureux Silas Kringe était enchaîné à un lit qui n'était qu'une simple dalle de granit, se trouvait la salle de paix souterraine de l'Empereur Impérial : un immense bunker où il élaborait ses plans pour amener la lumière Egronienne au reste de la galaxie. L'Empereur Impérial regarda ses aides et chefs de camp qui s'étaient rassemblés autour de la carte holographique géante du bras en spirale non-conquis et protégé par Novénia.
« Cette fois il n'y aura pas d'erreurs ! » tonna-t-il. « Cette fois nous détruirons Novénia ! »
Le général Orpheus Krass parut embarrassé. A la suite de l'ignominieuse défaite d'Hermann Kruud, il eut la malchance d'être nommé comme son successeur. La seule raison pour laquelle il avait accepté ce poste était qu'il espérait pouvoir obtenir un des immenses Croiseurs de Combat Impériaux pour jouer avec.
« Vous avez un problème, général ? » s'enquit l'Empereur Impérial.
« Avec une personne aussi merveilleuse que vous comme commandant, comment pourrais-je avoir un problème, Monsieur ? Mais j'ai une minuscule petite question qui est réellement trop insignifiante pour votre grande intelligence.
- Je suis content de l'entendre dire », répondit gracieusement l'Empereur Impérial, heureux d'avoir enfin un subordonné qui l'appréciât.
« Que faire des sentinelles Novéniannes, Monsieur ? Rien ne peut leur échapper. Elles ne se laisseront pas prendre à la ruse des Stargliders mécaniques une seconde fois. »

L'Empereur Impérial frappa la carte avec fureur. « Les Novénians ne profiteront pas de notre dernière défaite humiliante une seconde fois, je vous le dis ! Si les sentinelles des forces défensives de Novénia ne nous permettent pas de les envahir avec les moyens pacifiques habituels comme les vaisseaux d'assaut, les bombardiers ou les navettes de troupes armées, alors nous allons recourir à des méthodes non-conventionnelles !
- Quelles méthodes non-conventionnelles, Monsieur ? Mon pauvre cerveau n'est qu'une noix ratatinée à côté de votre éblouissante intelligence. De si grands plans, qui ne sont rien pour vous, doivent être expliqués à ma pauvre personne. »
L'Empereur Impérial lança un regard furieux au général Krass, soupçonnant l'insubordination. Mais le général le contemplait suavement. « J'ai un plan, Krass », déclara-t-il, baissant la voix. « De cette sorte de plans que seul un génie militaire comme moi peut concevoir. »
Krass garda sagement le silence. La plupart des succès militaires de l'Empereur Impérial étaient dus à sa stratégie d'envahir seulement des adversaires plus faibles que lui. Il espéra que les plans de son chef incluaient la remise en activité d'un des Croiseurs de Combat Impériaux, même si les pensées militaires à la mode étaient que les jours de tels cauchemars étaient terminés.
L'Empereur Impérial esquissa un petit sourire rusé. « Même les robots-sentinelles Novénians, tout aussi brillants qu'ils soient, ne pourront stopper l'énergie brute d'une série de soleils dirigée droit sur Novénia.
- Ce doit être un plan diaboliquement ingénieux », commenta Krass avec admiration. « J'aimerais pouvoir penser comme vous.
- Naturellement. Et avec Novénia hors-course, plus rien ne pourra nous arrêter vers la conquête de tous les mondes du bras en spirale que Novénia garde. » Le son de sa propre voix fit passer l'Empereur Impérial dans son mode tonitruant familier. Il s'extasia sur le fait que son plan si brillant lui permettrait de se rendre maître des mondes océaniques du Système Marian, avec leurs immenses océans presque au point de saturation minérale. Ainsi que des mondes étranges d'Avios, avec leurs atmosphères super-denses, habités par de curieuses créatures en forme d'oiseaux qui ressemblaient singulièrement aux mythiques Stargliders Novénians. Des oiseaux si intelligents feraient un fin sport de chasse pour l'Empereur Impérial d'Egron et ses aides de camp despotiques. Un autre grand sport serait de chasser les baleines du Système Marian. Un millier de planètes, dont les êtres étranges ne savaient rien de la démocratie Egronienne et qui avaient refusé de payer des subventions au Conseil des Arts Egronien, seraient siennes. Un millier de planètes qui se trouvaient sous l'atteinte du réseau des jeux télévisés de l'Autorité Egronienne de Radiodiffusion ; un millier de perles luisantes que l'Empereur Impérial pourrait ajouter à son glorieux collier de conquêtes. Il aurait pu parler sans arrêt toute la nuit si Krass ne l'avait pas interrompu.

« La conquête de tels mondes étrangers et de formes de vie étrangères nécessitera des vaisseaux spécialisés, Monsieur.

- Nous les construirons !
- Mais nous n'avons pas les environnements pour les expérimenter, Monsieur. Aucun de nos mondes ne ressemble au Système Marian. Je veux dire... ces formes de vie intelligentes, qui sont des créatures en forme de baleines, n'apprécient pas que d'autres formes de vie intelligentes qui ne sont pas en forme de baleine aillent près de leurs planètes. »
L'empereur Impérial écarta les mains et regarda en suppliant le plafond illuminé de la salle de paix. « Préservez-moi des crétins sans imagination ! » Il saisit un pointeur laser et le dirigea vers la carte géante, désignant un système planétaire se trouvant au cœur du bras en spirale contrôlé par Novénia. « C'est ce système que nous devons conquérir en premier ! Nous utiliserons ses planètes pour faire l'essai de tous nos nouveaux vaisseaux et armes. Et c'est là que nous construirons un projecteur solaire de rayons plasma qui rayera Novénia de l'existence ! »

Il y eut un grand silence dans la salle de paix. Krass regarda les autres aides de camp en espérant leur soutien, mais aucun ne semblait très chaud. « Cela prendra du temps de construire une flotte d'invasion, Monsieur.
- Vous avez une année, général.
- Et le coût...
- Vous disposerez de la totalité des revenus publicitaires de l'Autorité Egronienne de Radiodiffusion. »
Krass avait de la peine à en croire ses oreilles. L'Autorité Egronienne de Radiodiffusion et ses entrepreneurs amassaient tellement d'argent qu'on leur avait donné le travail de l'imprimer, à condition qu'ils puissent avoir un contrôle total sur la meilleure façon d'économiser le prix de son transport en masse.

L'empereur Impérial s'offrit un petit sourire devant son officier supérieur. « Cela vous donnera les ressources nécessaires pour construire la plus puissante et la plus terrifiante force de sauvegarde de la paix de toute l'histoire de l'univers. Cette fois il n'y aura pas d'erreurs. Je conduirai moi-même la glorieuse attaque. Enfin... je ne la conduirai pas vraiment. Mon drapeau restera à l'arrière de l'armada, où il sera possible de surveiller l'invasion, et où je pourrai vous permettre de bénéficier minute après minute de mon incroyable sensibilité et de mes capacités de planifications stratégiques. Avec une telle direction, rien ne peut aller de travers.
- Cela veut-il dire que nous remettrons les Croiseurs de Combat Impériaux en service, Monsieur ?
- Bien sûr que non, imbécile ! De quelle utilité seraient ces engins dans de pareilles circonstances ?
- Une force de soutien au cas où tout irait de travers... », commença Krass.

Des veines pulsèrent avec rage sur le cou de taureau de l'Empereur. « Rien n'ira de travers ! » hurla-t-il. « Ma présence le garantira ! Ce n'est que lorsque nous aurons établi nos avant-postes que nous nous occuperons de Novénia ! » Le visage du tyran se tordit de haine. « Cette fois cette ridicule petite planète est perdue ! Perdue ! »
 

 

Chapitre 4

L'objet était à 10 unités spatiales de Novénia quand sa présence fut détectée par les sentinelles. Les gardiens automatiques de l'espace profond Novénians relevèrent la trajectoire et la vitesse du vaisseau. Après une heure, sans aucune modification importante de la trajectoire, ils décidèrent que l'objet se dirigeait vers Novénia. Tout semblait normal : la vision normale d'un transporteur sur une trajectoire normale. La seule chose qui n'allait pas était la taille du vaisseau : il était trop petit pour être un transporteur. Les sentinelles tracèrent ses contours et firent des comparaisons avec des profils dans leurs banques de données. Aucun ne correspondit. L'étrange objet était distant de cinq unités spatiales quand les sentinelles passèrent à un statut d'alerte de 100. A trois unités spatiales, le vaisseau ne répondit pas aux demandes d'identification radio : elles passèrent donc automatiquement à un statut d'alerte de 50.

La sentinelle principale ordonna à deux sentinelles tueuses d'intercepter l'intrus et de calquer leur trajectoire et leur vitesse sur celles de l'objet. Soixante heures après le premier signal, les deux sentinelles tueuses s'approchèrent du vaisseau et stationnèrent à cinquante mètres de chaque côté. Des sondes de radiations à basse intensité envoyèrent des images du contenu du vaisseau à la sentinelle principale : un petit réacteur à photons, les systèmes de contrôle habituels... et un occupant humanoïde. Probablement une capsule de sauvetage venant du Système Solice. Abîmée et trouée comme si elle avait été impliquée dans un grand combat puis perdue. L'absence d'antenne expliquait pourquoi elle n'avait pas répondu aux interpellations radio. Rien de la part du vaisseau ou de son contenu ne constituait une menace pour Novénia. La sentinelle principale évalua les données qu'elle avait reçues et décida de n'entreprendre aucune autre action que celle d'aviser Novénia du visiteur qui s'approchait.

Cent heures après le premier signal, le curieux vaisseau devint une boule de lumière incandescente lorsqu'il passa comme un éclair à travers les couches supérieures de l'atmosphère Novéniane. Les observateurs au sol notèrent qu'au moins, les systèmes de la capsule fonctionnaient suffisamment bien pour orienter correctement le vaisseau lors de l'entrée dans l'atmosphère.

Un contrôleur siffla en regardant l'image sur son moniteur pisteur. Il n'avait jamais vu l'échauffement d'un bouclier lors d'une rentrée dans l'atmosphère.
« Waow. C'est ce que j'appelle une vie à l'article de la mort.
- Je travaillais sur Leumas quand un Class19 arrêta un météore », dit en riant le contrôleur supérieur. « L'équipage dut s'enfuir en vitesse dans une capsule. Le problème, c'est qu'ils ne l'avaient pas vérifiée depuis des années. Ce fut une sacrée vision lorsqu'ils touchèrent l'atmosphère de Leumas. Comme un papillon tiré contre un mur. » Il regarda l'écran. La capsule ne rougeoyait plus et décrivait une gracieuse courbe parabolique descendante. « Qui que ce soit là-dedans, il sait ce qu'il fait », commenta-t-il.
Un petit parachute fut déployé depuis le fuselage de la capsule. Le parachute, en tournant, dégagea une grande voile orange brillant de son logement. La structure se gonfla, créant un deltaplane qui permit à la capsule de se maintenir en vol. Le contrôleur regardait, fasciné. Il connaissait la vieille et primitive méthode pour faire un atterrissage sans énergie, mais c'était la première fois qu'il voyait l'étrange technique en action. Après cinq minutes, les ordinateurs eurent suffisamment d'informations pour donner une position approximative de l'endroit où le visiteur avait atterri.
 

 

Chapitre 5

Katra inclina le vaisseau de transport de troupes volant à basse altitude pour éviter les restes tordus et noircis d'un Ecrabouilleur Egronien. L'invasion Egronienne ratée s'était déroulée deux ans plus tôt, et il restait encore beaucoup de nettoyage à faire : la plaine avait été le théâtre d'un combat acharné, et les conséquences étaient un fouillis de tanks carbonisés, de transporteurs personnels, de Marcheurs et de silos auto-enfouisseurs qui ne s'étaient pas enterrés eux-mêmes assez vite.

Elle jeta un coup d’œil à l'Ecrabouilleur froissé à travers la vitre latérale, et se rappela d'avoir eu l'estomac noué par la peur en voyant pour la première fois les monstrueuses machines réduisant tout en bouillie sur leur passage. Seul l'esprit Egronien pouvait concevoir de telles machines de destruction. De toutes les ordures Egroniennes, Jaysan et elle les avaient trouvées les plus difficiles à traiter.

Elle pensait souvent à Jaysan. A son grand désespoir, il avait opté pour la vie de décadence et de luxure qu'il s'était promise après qu'elle et lui, presque sans aide, aient contré l'invasion Egronienne. Il avait accepté les honneurs et la richesse qui lui étaient dus et avait annoncé au monde entier qu'à partir de maintenant il allait fainéanter, fainéanter, fainéanter.

Hitherto Jaysan n'avait atteint que la moitié de son ambition en devenant un riche vaurien. Maintenant son ambition était remplie à 100 %. Katra avait été si exaspérée par son attitude qu'elle n'avait jamais fait la moindre tentative de le contacter. La dernière fois qu'elle avait vu Jaysan fut lors de la cérémonie de récompense donnée par un Conseil Novénian reconnaissant, pour honorer Jaysan et Katra de leur rôle dans l'arrêt de l'invasion Egronienne. Mis à part l'Etoile de Novénia (une petite médaille forgée à partir de l'épave du vaisseau amiral d'Hermann Kruud), Katra avait refusé tous les honneurs et les récompenses financières tandis que Jaysan avait tout accepté. Elle ne l'avait jamais revu depuis ce jour, bien qu'elle ait suivi sa vie avec un intérêt détaché. Apparemment, la maison qu'il avait construite était quelque chose. Elle était ouverte au public les jours où Jaysan était dehors. Les visiteurs étaient guidés à travers la maison par Agro, l'androïde qui les avait aidés dans la bataille contre les Egroniens. Le grand talent d'Agro était de parer aux chasseurs de souvenirs. Quiconque surpris en train d'essayer de voler quelque chose dans la maison de Jaysan devait affronter la terrible colère du petit androïde.

Katra avait visité l'endroit une fois, mais Agro ne l'avait pas reconnue. De temps en temps, le visage largement souriant de Jaysan apparaissait à la télévision, habituellement avec sa dernière conquête accrochée à son bras. Comment pouvait-il se comporter de cette façon alors qu'il y avait tant de travail à faire ? A l'inverse, Katra avait demandé à être nommée dans les Corps de Reconstruction Novénians et avait travaillé jusqu'à l'épuisement à la réparation de sa planète natale bien-aimée.

Un avertisseur sonna sur le tableau de bord de la voiture. Elle repéra rapidement la tache orange du parachute de la capsule de sauvetage et décrivit une large ascension pour avoir une bonne vue de la capsule avant d'en être trop proche. Une telle précaution n'était guère nécessaire : les sentinelles n'auraient pas permis la présence de la capsule à moins d'une unité spatiale de Novénia si elle avait représenté le moindre danger. Néanmoins, sa prudence innée s'imposait d'elle-même.
« Une minute », dit Katra au capitaines des troupes qui attendait en-dessous, dans la soute, avec dix soldats.
« Okay, Katra », répondit une voix dans son casque. « Nous sommes prêts. »

Un homme s'assit sur la capsule de secours. Il leva la tête quand il entendit approcher le vaisseau mais ne fit aucune tentative pour se lever ou s'enfuir. Katra réduisit lentement la puissance afin que le véhicule atterrisse sur la plaine à quelques mètres de la capsule, pour ne pas la recouvrir de la poussière soulevée par les réacteurs inclinables. Il y eut une plainte depuis la soute lorsque la rampe d'accès fut abaissée. Katra entendit un ordre crié par le capitaine des troupes, un tonnerre de bottes comme les soldats sortaient de la soute et entouraient la capsule. Elle resta dans son fauteuil, prête à avertir le quartier-général si quelque chose d'imprévu arrivait. Normalement, la tâche d'étudier l'inhabituel était assignée à des androïdes mais, conséquence des épouvantables destructions Egroniennes, Novénia reconstruisait encore ses bases de manufactures. Les gens étaient plus faciles à faire que les androïdes ; contrairement aux androïdes, ils pouvaient être produits par un travail de manœuvre.

L'étranger se leva. L'évaluation des sentinelles sur l'origine probable de la capsule était exacte, car il avait les membres angulaires et la constitution générale d'un Apogéen du Système Solice allié. Katra augmenta le grossissement de son viseur. La dignité de l'attitude de l'étranger était éclipsée par la défaite et le désespoir qui se reflétaient dans ses larges yeux bruns.

Chapitre 6

Le nom de l'Apogéen était Jodas. Il se tenait devant Axle Handrel, Président du Conseil Novénian, ayant poliment décliné l'offre d'une chaise. Il avait passé de nombreux jours coincé dans la minuscule capsule de secours et désirait dégourdir ses membres gracieux. Mais les nouvelles d'Handrel le firent soudainement s'asseoir, le visage pâle et décomposé par le choc.
« Pas d'autres ? » chuchota-t-il. « Aucun autre ? »
Handrel secoua la tête. « Vous êtes le seul.

- Vingt capsules de sauvetage individuelles ont dû fuir d'Aldos », dit Jodas en inclinant tristement la tête. « Nous pensions que nous serions en sûreté là-bas, mais ils... ils semblent y avoir concentré leur principal armement. C'est la dernière chose à laquelle nous nous attendions. » Il resta silencieux, incapable de parler.
Handrel jeta un coup d’œil sur la carte du Système Solice placée sur le bureau. La planète principale était Apogée, la troisième planète après Dante et Vista. La plus grande était Millway, une géante composée de gaz. Toutes les planètes du système avaient été colonisées à l'exception d'Aldos, la planète la plus éloignée, qui était utilisée comme décharge pour les produits industriels instables. C'était globalement un système florissant avec un gouvernement central qui maintenait une paix agitée avec ses colonies, et qui gardait jalousement son indépendance. Il semblait qu'une guerre civile avait éclaté.
« Commencez par le début », demanda-t-il à Jodas.
Le jeune Apogéen leva la tête et regarda Handrel de ses yeux sans éclat. « Nous avons été envahis », laissa-t-il échapper.
« Par qui ? » demanda Handrel en levant un sourcil.
« Les Egroniens », répondit sauvagement Jodas. « Qui d'autre ? »
Handrel parut surpris. « En êtes-vous sûr ?
- Evidemment que j'en suis sûr ! J'étais le leader d'une équipe de négociateurs. Nous traitions avec l'Empereur Impérial lui-même. Nous avons travaillé pendant un mois sur un contrat commercial quand ces cochons de traîtres nous ont soudain envahis.
- Votre gouvernement ne nous a rien dit de tout cela », fit remarquer Handrel, l'air peiné. « S'il l'avait fait, nous aurions pu l'avertir. Les seules négociations que les Egroniens comprennent sont le nombre de bombes et de missiles que l'ennemi souhaite recevoir avant d'accepter une reddition.
- Nous pensions la même chose avant leur défaite contre vous. Nous pensions que l'Empereur Impérial avait compris ses erreurs », répondit amèrement Jodas. Il précisa ce qui s'était passé.

L'attaque fut soudaine et dévastatrice. Les Egroniens avaient ouvert des négociations commerciales avec Apogée et les représentants de tous les mondes du Système Solice. Ils avaient envoyé une délégation commerciale sur Apogée, conduite par l'Empereur Impérial lui-même. Les Apogéens, mis en confiance, avaient accepté l'explication que la flotte de 500 croiseurs de l'espace profond, vaisseaux-mères et cargos de support avait simplement accompagné la délégation Egronienne parce que la Garde Impériale avait refusé de perdre son empereur bien-aimé de vue. Les négociations se passèrent bien. Les Egroniens avaient accepté de ne pas imposer de barrières douanières sur les citrons d'Apogée. C'est durant les discussions sur la standardisation des frites surgelées que les Egroniens attaquèrent. En quelques heures toutes les planètes du Système Solice furent envahies, les croiseurs Egroniens lançant leurs chasseurs vague après vague. Avant que les Apogéens et les habitants des autres planètes soient revenus de leur surprise, la flotte de l'Empereur Impérial avait dégorgé des essaims de vaisseaux d'assaut tactique avec leurs soutes remplies jusqu'à ras bord de Marcheurs, d'Ecrabouilleurs, de tanks, de silos, de lanceurs de bombes, de canons, etc... Jamais une force de maintien de la paix Egronienne n'avait si spectaculairement réussi à maintenir la paix en échec.

Il fallut trois jours aux Egroniens pour maîtriser, occuper et militariser le Système Solice, et six jours de plus pour installer leurs usines de production. Les Egroniens vidèrent les lunes et la ceinture d'astéroïdes de leurs matières premières, qui étaient utilisées par leurs équipes de construction pour produire un arsenal plus large d'armes étranges et terrifiantes : des tours qui émettaient des rayons mortels de neutrons, des silos mobiles, des baleines géantes mécaniques et même des oiseaux mécaniques.

Incapable d'atteindre un dépôt de services dans le système de transport souterrain d'Apogée, Jodas avait formé un groupe de résistants qui s'était échappé vers Aldos, pensant que les Egroniens ne seraient pas intéressés par cette petite planète solitaire. Mais les capsules de secours individuelles y eurent plus de puissance de feu lancée contre elles qu'il y en eut pour maîtriser les mondes intérieurs.

« Et il semble maintenant que je sois le seul survivant », conclut amèrement Jodas.
 

 

Chapitre 7

Le lendemain, Handrel convoqua une réunion extraordinaire du Conseil de Novénia. Les douze hommes et femmes se rassemblèrent dans leur salle pour écouter Jodas répéter le sinistre compte-rendu de l'invasion.
« Nous avons offert à votre gouvernement un système de sentinelles de défense il y a quelques années », commenta Handrel lorsque Jodas eut fini de parler. « Il fut refusé.
- Il était trop cher. Nous pensions qu'il serait préférable de développer notre propre système à notre vitesse », répondit l'Apogéen. « En dehors de ça, aucune de nos planètes ne possède de grandes richesses. Quel intérêt aurions-nous pu représenter pour les Egroniens ? Novénia possède de vraies richesses ; vous êtes leurs ennemis traditionnels, pas nous. »
Jodas avait raison. Même si les Egroniens aimaient ajouter à leur empire toute opportunité qui se présentât d'elle-même, ils n'attaquaient habituellement que les systèmes dont la conquête avait quelque chose de tangible à offrir à l'Empire Egronien. La grande valeur de Solice était les cerveaux de sa population. L'Empereur Impérial était connu pour se méfier des cerveaux, spécialement des cerveaux des gens qu'il avait aliénés en détruisant tout autour d'eux. L'autre point était que le Système Solice, étant dans le secteur galactique de Novénia, n'était pas un voisin trop proche d'Egron et ne constituait donc pas une menace. Pas plus que les peuples du Système Solice qui n'étaient pas particulièrement belliqueux.
« Nous avons assez de problèmes à reconstruire notre planète », fit observer un membre du conseil. « Pour l'instant, je suggère que nous laissions la situation sous examen.
- Ce qui veut dire que vous ne faites rien ? » commenta Jodas de façon sarcastique.
« Ce qui veut dire que nous ne faisons rien », acquiesça Handrel.
 

 

Chapitre 8

La résolution des Novénians de ne rien faire reçut un rude coup la semaine suivante, quand Handrel reçut un rapport de l'observatoire de Candour, une lointaine planète du système Novénian. Il était évident que les Egroniens se comportaient très bizarrement dans le Système Solice.
« Les informations de nos sondes confirment l'histoire de Jodas », dit joyeusement le chef astronome à Handrel. « Ils ont déchargé une cargaison d'ordures automatisées comme des garnisons sur les mondes intérieurs et les y ont laissées, mais leur véritable intérêt semble être focalisé sur les mondes extérieurs. Aldos est l'endroit où leurs forces principales sont concentrées.
- Je n'ai jamais douté qu'il disait la vérité », commenta Handrel.
Le chef gloussa comme s'il s'amusait d'une blague personnelle. « Vous a-t-il aussi dit que ces rusés petits mendiants approvisionnent chacune des sept lunes de la géante gazeuse Millway en équipements ?
- Non. Pourquoi voudraient-ils faire cela ? »
Le scientifique étendit un ensemble de plaques holographiques sur le bureau du leader. « A cette distance, il est impossible de dire exactement ce qui se passe. Mais c'est quelque chose de gros. Vraiment très gros. »
Comme il étudiait les images, Handrel ressentit un profond sentiment de malaise. Pourquoi les Egroniens étaient-ils intéressés par les sept lunes de Millway et, plus particulièrement, pourquoi par Aldos ? C'était la planète la plus éloignée de Solice et offrant peu d'intérêt même pour les peuples de Solice. Alors pourquoi les Egroniens avaient-ils concentré leurs forces principales là-bas au lieu de le faire sur les mondes intérieurs plus valables ?
« Y a-t-il quelque chose de bizarre à propos d'Aldos et des lunes de Millway ? » demanda-t-il en levant les yeux vers le scientifique. « Quelque chose qu'elles ont en commun ? »
Le large sourire du chef astronome s'élargit encore. « J'y arrivais. Toutes les lunes de Millway ont un champ magnétique. Rien d'inhabituel à ça. Ce qui est inhabituel, c'est que le point nul commun des champs combinés est Aldos. La cause de ce phénomène est la lune aimantée d'Aldos, un minuscule astéroïde ferreux capturé, appelé Q-Bêta. Ce qui signifie Bête Etrange. »
Handrel sentit son cuir chevelu se hérisser.
« Etrange comment ?
- Tous les super-aimants alternatifs sont étranges. Maintenant, si j'étais un ingénieur Egronien et que je voulais construire un énorme système de défense utilisant les projecteurs Magvox Egroniens, où pensez-vous que je les placerais pour un effet maximal ?
- Sur les sept lunes de Millway ? »
Le chef astronome rayonna. « Pile dessus, mon vieux.
- Pour défendre quoi ?
- Mais... quelque chose que je serais en train de construire sur Q-Bêta, bien sûr. »

Handrel commençait à se lasser de ce jeu des devinettes. « Je vois. Et que pourrais-je vouloir construire sur Q-Bêta ? »

Le sourire du chef astronome s'effaça. « Je ne sais pas. » Il parut d'abord déprimé, puis son regard s'illumina. « Quelque chose qui domestique les forces magnétiques incroyablement puissantes d'un aimant naturel, je suppose.
- Comme quoi ?
- Ah. Maintenant nous nous déplaçons dans la zone des spéculations. Essayer de lire dans l'esprit Egronien n'est pas facile, mon vieux.
- C'est mortellement facile », dit acidement Handrel. « Si ça bouge, tirez-lui dessus. S'il réplique, tirez-lui dessus de toutes façons. Si ça ne bouge pas, ajoutez-le à votre empire. » Il se pencha en avant, en joignant les mains. « Maintenant réfléchissez bien. Les Egroniens ne sont évidemment pas intéressés par la conquête du Système Solice. Un aveugle pourrait le voir. Alors qu'est-ce qui les intéresse vraiment ? Quel est le système qu'ils veulent réellement détruire avant tout ? Et surtout ne vous surmenez pas en pensant trop fort. »

Le sourire du chef astronome ne revint pas. « Novénia ? » demanda-t-il.
« Et comment pourraient-ils le faire, tout en gardant à l'esprit qu'ils savent qu'ils n'ont pas la plus petite chance d'échapper à nos sentinelles ? »
Pendant un moment, la bouche du chef astronome ne fit que les formes des mots qu'il voulait prononcer. « Une sorte de rayon ?
- Exactement. Mais de quelle sorte ? C'est vous le cerveau. »
Les deux hommes se regardèrent. Il se passa quelques secondes avant que le chef astronome se mit à parler. « Un rayon plasma... Ce serait possible avec Q-Bêta... Construire un prodigieux tourbillon magnétique... » Soudain il retrouva tout son entrain comme les possibilités scientifiques de ce que les Egroniens construisaient aiguillaient sa curiosité. « Oui, bien sûr ! C'est évident ! Un rayon plasma produit par Q-Bêta elle-même. Soutirer le plasma de Solice et le concentrer... Et... Tirer un rayon d'énergie stellaire pure sur quoi que ce soit que vous n'aimez pas ! » Il s'agitait de haut en bas sous l'effet de l'excitation. « C'est parfaitement faisable depuis que Malik Daldus a présenté un article sur ce sujet l'année dernière, continua-t-il. Vous en avez entendu parler, hein ? »

Handrel avait entendu parler de Malik Daldus. Il était un des meilleurs physiciens de Novénia et un cinglé de première.

« La Convention de la Science Intergalactique de l'année dernière », dit l'astronome avec animation. « Un brillant article. Il a suscité un grand intérêt chez les Egroniens, semble-t-il.
- Vous voulez dire que le rayon de plasma solaire était notre idée ? » demanda faiblement Handrel.
« C'est ça, mon vieux.
- Et à notre distance de Solice, un tel projecteur pourrait-il nous causer de sérieux dommages ?
- Mieux que ça, mon vieux. Bien mieux.
- Ça pourrait nous faire frire ?
- Comme une chips. »
 

 

Chapitre 9

Le Conseil de Novénia paniqua.
« Nous devons envoyer un corps expéditionnaire vers Solice ! » déclara un membre du conseil lors de la réunion d'urgence.
«  Nous ne pouvons pas », répondit Handrel.
Le membre du conseil prit la mouche. « Pourquoi ?
- Parce que nous n'avons pas de corps expéditionnaire.
- Alors construisons-en un !
- Et pendant le temps qu'il nous faudrait pour le construire, les Egroniens auront complété leur projecteur », contra Handrel.
« Alors envoyons une flotte de sentinelles. Elles chasseront les Egroniens hors de la galaxie.
- Hors de question », dit glacialement Handrel, se demandant quelles qualités pouvait posséder le membre du conseil pour avoir été élu. « D'abord, les sentinelles ne sont pas prévues pour de longs voyages spatiaux, et ce serait trop long de les équiper de réacteurs stellaires. Ensuite, les envoyer nous laisserait sans défense. Pour ce que nous en savons, tout cela pourrait être une ruse diabolique des Egroniens pour attirer les sentinelles loin de leur position afin qu'ils puissent nous attaquer.
- J'ai une idée », dit un autre membre. « Nous pourrions leur envoyer la police. »
Handrel fixa avec admiration l'homme qui avait fait la suggestion. Il claqua son poing dans sa main. « Fantastique. Absolument, incroyablement fantastique. Tout ce que nous avons à faire est d'envoyer un vaisseau policier de reconnaissance sur Apogée pour arrêter l'Empereur Impérial. Pourquoi n'y ai-je pas pensé ?
- Je pensais que l'idée vous plairait, Monsieur le Président », dit en se rengorgeant le membre du conseil. « C'est une de ces notions qui ont besoin d'un travail poussé, bien sûr.
- Bien sûr », acquiesça Handrel.
 

 

Chapitre 10

Ne rien faire au lit était le second passe-temps favori de Jaysan. Sa troisième activité préférée était de ne rien faire dans sa piscine. La quatrième était de barboter avec des filles dans la piscine. C'est ce qu'il faisait quand Katra lui rendit visite.
Elle était escortée vers la piscine par Agro, après avoir écouté avec soumission la macabre description faite par l'androïde du sort qu'il réservait aux chasseurs de souvenirs. Agro lui avait également dit à quoi s'attendre mais la vision de la piscine de Jaysan lui coupa le souffle. Elle était comme son propriétaire : différente.
Elle était installée dans son dôme somptueux de gravité zéro et consistait en un globe d'eau de 100 mètres de diamètre, qui était maintenu dans sa forme grossièrement sphérique par la micro-gravité de sa propre masse. Pas étonnant que l'endroit attirât des visiteurs payants.
Des satellites-espions, caméras de télévision stratégiquement positionnées, transmettaient des images au récepteur étanche attaché au poignet de Jaysan, qui lui disaient où les filles qui s'échappaient se trouvaient sur la surface de la balle géante. Avec de telles informations, il était capable de nager à travers le centre de sa piscine et de les saisir par dessous. C'était franchement amusant. Le grandiose globe d'eau suspendue se soulevait, palpitait et se tordait comme une amibe géante alors que les filles rieuses luttaient pour échapper aux étreintes amoureuses de Jaysan.
Katra et Agro se tenaient au bar, situé près d'un des rayons tracteurs qui gardaient l'immense masse tremblotante en place. Ils regardaient d'un air désapprobateur Jaysan, en train de tenir une fille qui poussait des cris perçants au-dessus de lui, et la lancer en l'air. Elle tomba mais n'atteignit jamais la surface. Alors que son corps décrivait une courbe descendante sous la mince attraction de la masse de l'eau, la surface de l'étrange piscine baissa au-dessous d'elle, ce qui fit qu'elle se trouva en orbite trois mètres au-dessus de la surface de l'eau. La diminution de l'orbite était causée par ses membres qui touchaient occasionnellement la surface. Son plongeon éventuel fut hâté par Jaysan, jaillissant de l'eau et l'attrapant sur sa troisième orbite. Leurs corps rieurs exécutèrent un lent plongeon dans la piscine qui envoya des gouttelettes d'eau chatoyantes, selon une trajectoire incurvée d'une lenteur agonisante, se reconsolider avec la masse principale d'eau. C'était un spectacle non recommandé après avoir goûté aux réserves de gin et de tonics du bar servies par les distributeurs-robots.
« Il ne changera jamais », fit tristement observer Katra au petit androïde qui se tenait à ses côtés.
« Faux », répondit Agro. « Il devient de plus en plus stupide chaque jour. La semaine dernière, il a lancé une pauvre fille assez fort parce qu'elle l'ennuyait, et il l'a laissée en orbite pendant deux heures. Elle n'était même pas un chasseur de souvenirs. Pas avec son maillot de bain : elle ne pouvait pas.
- Kat ! » cria Jaysan, apercevant sa visiteuse. « Agro m'avait dit que tu venais. Ça fait plaisir de te voir. Déshabille-toi et rejoins-moi.
- Ce n'est pas une visite de politesse, Jaysan. S'il te plaît, habille-toi et viens avec moi. J'ai à te parler d'une affaire d'une grande importance. »
Jaysan parut alarmé et poussa distraitement la fille. Elle se retrouva près de l'équateur de la piscine. Une réaction égale et opposée envoya Jaysan dans le tropique du Cancer.
« Quelque chose à voir avec les Egroniens et leurs aventures dans le système Solice ? » demanda-t-il, nageant vers un point plus proche de Katra.
« Quelque chose comme ça », répondit Katra. « Nous pourrons parler dans ma voiture. »
Jaysan parut peu enthousiaste à l'idée d'aller quelque part. « Où comptez-vous m'emmener, jolie demoiselle ?
- Aux Industries Draggon.
- Pour regarder les croiseurs de police ? » demanda Jaysan, surpris.
« Quelque chose comme ça.
- Mais quoi exactement ? Je veux dire... c'est bien ce genre de choses que construit Karl Draggon, n'est-ce pas ?
- Nous parlerons dans ma voiture », répéta Katra de façon définitive. Pour souligner son argument, elle désigna son arme, une sorte de Mk34, attachée sur sa cuisse. « Si tu ne viens pas de ton plein gré, j'ai ordre de t'arrêter.
- Agro peut venir ?
- S'il veut.
- C'est ça », répondit avec irritation le petit androïde. « Parlez de moi comme si je n'étais pas là. »
 

Chapitre 11

Sous les regards aiguisés de Handrel, Karl Draggon, Katra et Agro, Jaysan marchait autour du croiseur de police aux formes profilées et aux moignons d'ailes. Le vaisseau était entouré d'une immense variété d'armes, allant des projecteurs de déchirures temporelles et des missiles "tire-et-fuis" aux canons laser de particules accélérées.
Karl Draggon ne quitta pas un instant Jaysan des yeux. C'était un grand homme aux cheveux gris, qui avait fait de Draggon Industries le plus grand fournisseur de vaisseaux de police de Novénia. « Qu'en pensez-vous ? » demanda-t-il à Jaysan.
« Que suis-je supposé penser ?
- C'est ce que mon magasin de design a fait de mieux. Ça s'appelle ICARUS : Interplanetary Combat and Reconnaissance Universal Scoutcraft, soit vaisseau universel de combat et de reconnaissance interplanétaires.
- Ça ressemble plus à une simple voiture de reconnaissance », observa Jaysan.
Draggon rayonna de plaisir. « Oh, ça l'est, ça l'est », dit-il avec enthousiasme. « Ce petit bébé est construit pour opérer partout : dans l'espace, virtuellement dans n'importe quelle atmosphère ; dans les tunnels en utilisant ses rayons tracteurs pour le centrage automatique, qui peut également être utilisé pour récupérer des nodules de carburant. Il peut même opérer sous l'eau jusqu'à une profondeur de cinq cents mètres.
- Je n'ai jamais eu de problèmes avec les chasseurs de souvenirs sous-marins », commenta Agro.
Draggon ignora l'interruption. « Il peut utiliser toute source d'énergie disponible pour se ravitailler en carburant. Il peut se débrouiller tout seul pendant des semaines - des mois - sans autre ravitaillement en dépôt que l'armement. Il a un bus d'expansion unique qui accepte les modules d'extension disponibles sur des milliers de mondes. C'est exactement ce qu'il faut pour faire appliquer la loi dans les parties les plus reculées de n'importe quel système. Nous espérons les vendre par centaines aux agences d'application de la loi dans au moins un millier de systèmes planétaires locaux. »

Jaysan comprit soudain pourquoi il avait été éjecté de sa piscine. « Vous voulez que je vende ces trucs-là ? Vous voulez que je sois une sorte de super-vendeur intergalactique ? Eh bien j'aurais adoré vous aider, Monsieur Draggon, mais j'ai déjà un boulot. Je dois travailler sans arrêt à garder heureuses les centaines d'adorables filles qui insistent pour se ruer à mes pieds.
- Tu ne comprends pas, Jaysan », dit tranquillement Katra. « L'Icarus sera utilisé dans un raid contre les Egroniens dans le Système Solice. »
Jaysan s'accouda contre le fuselage luisant et secoua sagement la tête. « Vous en aurez besoin d'une bonne centaine comme celui-là. Ça pourrait faire perdre l'effet de surprise, bien sûr. Vous voulez peut-être que j'explique aux pilotes les meilleures tactiques à utiliser contre les Egroniens ? Katra pourrait le faire, elle en connaît autant sur eux que moi. Hein, Katra ?
- C'est vrai, Jaysan », répondit Katra en secouant tristement la tête. « Mais tu ne comprends toujours pas. »

Jaysan regarda fixement Katra et Draggon tour à tour. L'industriel regardait ailleurs avec embarras tandis que Katra lui retournait son regard. Soudain Jaysan comprit : tout prenait place comme les pièces d'un hideux, terrifiant puzzle.
« Oh non », dit-il doucement en reculant. « Oh non... Cette fois-ci vous pouvez m'exclure de tout ça. Pour de bon. Je ne dirigerai pas un escadron suicide dans une bataille contre les Egroniens. Laissez un jeune homme le faire.
- Mais vous êtes un jeune homme », fit remarquer Handrel, parlant pour la première fois.
« Je n'en resterai pas un si je dois diriger une flotte de ces trucs contre les Egroniens », rétorqua Jaysan.
« Vous avez les réflexes et l'expérience », dit Handrel.
« Vous avez oublié le troisième ingrédient.
- Lequel ?
- Le courage.
- Vous avez le courage, Jaysan », dit Handrel d'un air irrité. « Vous l'avez déjà prouvé.
- Je suis désolé, Monsieur le Président. Mais le peu que je possédais, je l'ai enlevé chirurgicalement lorsque j'ai vu qu'il pouvait sérieusement endommager ma santé. Le courage entre de mauvaises mains est une de ces choses qui peuvent vous rendre sérieusement mort. Désolé. Vous allez devoir trouver quelqu'un d'autre pour diriger votre flotte de bataille ou d'attaque, ou quoi que ce soit que vous avez en tête.
- Il y a autre chose que tu ne comprends pas, Jaysan », dit doucement Katra.
« Nous ne vous parlons pas d'une flotte de bataille », ajouta Handrel.
Jaysan fit un sourire de soulagement.
« C'est le seul vaisseau qui existe. »
Le sourire de Jaysan s'atténua.
« C'est un prototype de pré-production », expliqua Draggon.
« Et nous n'avons pas le temps d'en construire d'autres », ajouta Handrel.
Le sourire de Jaysan disparut.
« Les Egroniens construisent un projecteur de rayons dans le Système Solice », continua Handrel, parlant rapidement. « Votre mission et celle de Katra est de le détruire, ou du moins de l'endommager ou de retarder sa construction, afin de nous donner le temps de construire et d'envoyer des vaisseaux de reconnaissance Icarus dans le Système Solice. »
La pomme d'Adam de Jaysan eut un bref soubresaut et plongea dans son estomac.
C'était au tour de Katra d'ajouter un commentaire. « Si nous ne faisons rien, Jaysan, les Egroniens vont nous détruire avec cette chose qu'ils sont en train de fabriquer, alors tu ferais aussi bien d'accepter. » Elle lui donna une claque dans le dos. « De toutes façons, où est le problème ? La seule certitude dans la vie, c'est la mort.
- Dans ce cas, c'est une certitude absolue », marmonna Jaysan d'une voix caverneuse.
 

 

Chapitre 12

Pour Jaysan, la situation empira.
Pas plus tard que le lendemain, alors que Katra et lui en étaient à leur cinquième vol de familiarisation de l'Icarus.
Katra reprit le contrôle et effectua quelques tonneaux à basse altitude qui firent regretter à Jaysan la sécurité relative de sa piscine. Elle commençait à aimer piloter le petit vaisseau. Karl Draggon avait tous les droits d'être fier de sa dernière création : elle était petite, rapide et incroyablement manœuvrable. Parmi les dizaines de nouvelles idées ingénieuses, il y avait des indicateurs en forme de colonnes colorées qui s'élevaient et se baissaient, donnant les informations de vol et d'énergie sans que le pilote ait à les regarder directement ou que son oeil ait à accommoder pour lire un affichage "tête haute". Plus important, l'Icarus était équipé des derniers boucliers d'absorption énergétique Valium Dynamics, avec renouvellements à haut niveau. Les nouveaux boucliers pouvaient résister à des coups d'une incroyable puissance. Un autre facteur avantageux du petit vaisseau était sa rapidité stupéfiante à changer de vitesse. Avec les gaz poussés à fond, il pouvait même distancer un obus Egronien. Derrière les deux confortables sièges se trouvait un petit placard et le compartiment couchettes, actuellement occupé par Agro. Au-delà, les généreuses armoires d'arrimage pour la nourriture, l'eau et les équipements médicaux. Comme l'avait clamé Karl Draggon dans ses brouillons d'affiches publicitaires, l'Icarus était prévu pour de longues patrouilles d'application de la loi dans des zones reculées.
«  Les données de contrainte lors de la dernière figure étaient à la limite de rupture », fit la voix de Karl Draggon dans leurs casques. « Comment arrivez-vous à faire ça, bande d'épouvantails ?
- Nous sommes prêts à passer en Conduite Stellaire », rapporta Jaysan.
« Le test de voyage en Conduite Stellaire est annulé », répondit brusquement Draggon.
« Quoi ? Pourquoi ?
- Désolé, Jaysan. Vous transportez trop de poids. Nous obtenons des relevés de consommation d'énergie inégaux.
- Mais ce n'est qu'un petit aller-retour de rien du tout jusqu'à Samson ! » protesta Jaysan.
« Vous ne reviendriez pas avec votre chargement », répondit  Draggon. « Après tout, l'Icarus n'est qu'un prototype. Désolé, Jaysan, mais nous allons devoir enlever tous vos missiles et vos cellules additionnelles d'énergie pour votre voyage de demain.
- Quoi !? Vous voulez nous envoyer combattre toute une flotte d'invasion Egronienne désarmés ?
- Vous pouvez avoir les canons laser standards.
- On se fout des canons laser ! » hurla Jaysan, indigné.
« C'est effectivement un problème », admit Draggon. « Désolé, Jaysan. Ce n'est pas votre faute, et nous n'avons pas le temps de le réparer. Handrel a dit que vous deviez partir demain, et cela signifie enlever plus de poids.
- Nous n'avons pas besoin d'emmener avec nous ce stupide androïde », dit Katra, dévisageant Agro par-dessus son épaule.
« Il ne pèse que vingt kilos », protesta Jaysan.
« Et je peux éloigner les chasseurs de souvenirs », ajouta Agro.
« Vingt kilos ne feront pas de différence », dit Draggon. « Nous essayons d'éliminer deux cents kilos. Je suis désolé, mais ce sera les canons laser standards ou rien.»

Katra jura doucement pour elle seule. Jaysan la fixa. « Tu as des regrets à propos de cette brillante idée ? » demanda-t-il, sarcastique.
« Un porc », dit-elle, amenant l'Icarus en montée verticale. « Un vrai porc. »
Jaysan n'avait pas la moindre idée de ce qu'était un porc, mais la sonorité de la phrase exprimait parfaitement ses sentiments. « Tu sais ce que nous allons faire demain, n'est-ce pas ? » grommela-t-il sourdement. « Nous allons affronter l'ensemble des forces Egroniennes avec une simple voiture de police. »
Katra sourit. « Peut-être que nous pourrons les intimider avec des contraventions ? »
Jaysan n'était pas du tout amusé.
 

 

Chapitre 13

L'assemblée finale sur le planning de la mission se déroula dans la salle de contrôle des tests en vol des Industries Draggon et fut conduite par Jodas. Le réfugié solitaire du Système Solice était maintenant considéré par les Novénians comme le Gouvernement Fédéral Apogéen en exil, et était informé de tous les rapports venant des sondes Novéniannes de l'espace profond qui avaient été envoyées dans le Système Solice.

Avec des commentaires occasionnels d'Handrel et de Karl Draggon, il raconta tous les détails à Katra et Jaysan, qui en connaissaient déjà certains par cœur. Devant lui se trouvait une grande carte de son système natal dominé par Solice, le soleil central, et Millway, la planète géante. Contre le soleil se trouvait Dante, une petite planète rougeâtre dont les roches sur sa face toujours exposée au soleil étaient brûlées par Solice. Ensuite venait Vista, sa surface cachée par une couche permanente de nuages qui enveloppait toute la planète. La troisième planète était Apogée elle-même, la base politique et administrative du système. La carte montrait ses lunes jumelles Enos et Castron. Au-delà d'Apogée se trouvait une ceinture d'astéroïdes qui semblaient être les restes d'une planète. Certains des astéroïdes étaient assez grands pour être colonisés et nombre d'entre eux avaient le statut fédéral de planète. Suivait Millway avec sa collection de sept lunes jumelles. La géante gazeuse était sous le contrôle direct d'Apogée, bien que ses habitants peu nombreux, de féroces travailleurs spécialisés dans le traitement des minerais, aient choisi de penser par eux-mêmes.

« Et voici Aldos et sa lune, Q-Bêta », dit Jodas, amenant le pointeur sur la planète la plus éloignée. « Elle suit une orbite erratique autour de Solice. C'est la planète où les Egroniens ont concentré leurs forces principales, et c'est là que nous pensons qu'ils vont construire leur rayon plasma.

- Alors ils n'ont pas commencé ?
- Ils ont fait des travaux préliminaires sur l'ossature d'une construction en orbite autour de Q-Bêta », dit Handrel. « Mais ils semblent concentrer leurs efforts sur ce que nous pensons être des batteries de défense : une sur chaque lune de Millway. D'après leur progression, ils semble qu'ils aient une équipe de construction qui visite chaque lune tour à tour.
- Et quelles sont les nouvelles sur les garnisons Egroniennes des autres planètes ? » voulut savoir Katra.
« Il n'y a pas de changement depuis le dernier rapport que nous vous avons donné », dit Jodas. « Les garnisons sont des unités terrestres et aériennes automatiques. Votre objectif le plus sûr pour votre première visite est définitivement Apogée. Si vous arrivez à pénétrer dans le système de transport souterrain, vous pouvez être certains de trouver des services techniques dans les dépôts de réparation qui tiennent encore le coup. Nos derniers rapports indiquent que les Egroniens les laissent seuls, préférant les affamer jusqu'à ce qu'ils se rendent, plutôt que d'y envoyer les matériaux qui sont utilisés pour défendre les structures en construction sur les lunes de Millway et Q-Bêta.
- Ce qui veut dire que les forces Egroniennes se sont beaucoup étendues ? » demanda Handrel.
« Elles se sont certainement étendues », répondit Jodas. « Mais nous ne savons pas à quel point. Nous avions des problèmes pour gérer le système tout entier, et nous y vivions. Certains des colons sur les astéroïdes ont élevé le refus à une forme d'art. Ils donneront aux Egroniens un pire accueil qu'ils nous donnaient autrefois. Mais convainquez-les que vous ne faites pas d'enquête sur les fraudes ou les taxes et ils feront n'importe quoi pour vous. Le problème est qu'ils ne sont pas aussi avancés techniquement qu'Apogée. D'autres questions ? »
Katra et Jaysan fixèrent la carte et secouèrent la tête. Karl Draggon prit de nombreux documents transparents dans des emballages ignifugés et les tendit à Jaysan. « Voici tous les dessins et spécifications de vos systèmes d'armement manquants. Les dépôts de Niveau Technique Trois et Quatre seront capables de construire des armes évoluées. Chaque dépôt devrait pouvoir vous approvisionner en missiles "tire-et-fuis" et réparer votre coque.
- Je pense que seuls les dépôts de Niveau Technique Quatre seront capables de construire la bombe à Neutrons », dit Jodas. « Cela veut dire qu'Apogée est votre meilleure destination. En présumant que les Egroniens ne les ont pas eus en premier... Ils tenaient encore le coup quand nous sommes partis. »
Jaysan glissa les précieux documents dans sa poche poitrine sans rien dire et questionna Katra du regard.
« Alors n'oubliez pas, vous deux », avertit Handrel. « Allez d'abord dans les mondes intérieurs. N'allez pas faire de bêtises autour des lunes de Millway ou de Q-Bêta jusqu'à ce que vous ayez développé votre armement. Et par-dessus tout, restez éloigné d'Aldos jusqu'à ce que vous sachiez exactement ce que vous faites. Vous serez à peu de distance de nos sondes, aussi vous recevrez en abondance des données informatiques sur l'avancée des travaux des Egroniens.
- Comme c'est gentil », dit sarcastiquement Jaysan. « Vous n'avez pas enlevé l'ordinateur de bord.  Hé, vous avez laissé les ailes. Pourquoi ne pas les arracher ? Elles doivent être lourdes. »
Handrel compta jusqu'à dix et ne répondit pas.
« Eh bien, je pense que nous avons tout vérifié », dit Katra sans la moindre émotion. « C'est le moment de partir. »
Handrel avait préparé un discours, parfaitement approprié pour cet événement marquant, mais il réalisa qu'il ne serait pas apprécié. Jaysan n'était pas intéressé par les discours et les poignées de main.
Dix minutes plus tard, Katra et Jaysan atteignirent l'aire de stationnement puis grimpèrent à bord de l'Icarus.
« Aucun chasseur de souvenirs détecté », annonça Agro depuis son perchoir dans la galerie.
« Heureuse de l'entendre », marmonna Katra alors qu'elle et Jaysan s'installaient. Ils attendirent patiemment, sans parler, chacun plongé dans ses pensées, que les techniciens des Industries Draggon aient terminé les derniers examens du petit vaisseau.
Aussitôt qu'ils eurent fini, Katra appliqua 25% de la puissance. Le moteur geignit. Elle amena l'Icarus à une altitude de sûreté au-dessus du complexe Draggon et s'immobilisa pendant que Jaysan effectuait les vérifications préalables à la Conduite Stellaire.
« Lecture de la masse : augmentation de 1 % », dit-il à Karl Draggon.
« Eh bien... c'est dans le supportable.
- Vous auriez dû arracher les ailes.
- Vous rendez les choses vraiment difficiles, Jaysan.
- Et qu'est-ce que vous croyez que vous faites ? Nous sommes complètement désarmés ! » Jaysan appuya sur les contrôles des communications, coupant Draggon au milieu de sa phrase. « Okay, allons-y », dit-il sèchement à Katra.

Katra souleva la cosse de la conduite stellaire et activa le système. Le geignement des moteurs s'affaiblit, le ciel Novénian disparut et fut remplacé par une série de lumières brillantes. Il n'y eut aucun choc, aucun sentiment de nausée, aucun des effets qui caractérisaient les sauts en hyperespace à basse altitude. La vue à l'extérieur du cockpit passa au noir. Ils étaient dans l'espace, se dirigeant vers une planète lumineuse que les ordinateurs de navigation identifièrent immédiatement comme étant Apogée.
« Il y a encore du chemin à faire », commenta Katra, augmentant la puissance jusqu'à l'accélération maximum.
« C'est la faute de Draggon et de ses calculs de masses maladroits », remarqua Jaysan. Il jeta un coup d’œil derrière et fut captivé par la splendeur rouge et gonflée de Millway. Cinq de ses sept lunes étaient visibles. Il se demanda quels travaux les Egroniens faisaient avec leur mystérieux programme de construction. Maintenant que l'Icarus était dans le Système Solice, son ordinateur de bord pourrait collecter des images précises grâce aux sondes. Ils auraient le temps de regarder les informations plus tard. Pour l'instant, le problème immédiat était de se mettre hors de danger dans les souterrains.
Un moniteur de radiations capta de faibles émissions radar.
« Bien, bien. Quelqu'un est déjà au courant de notre présence », fit remarquer Katra.
 

 

Chapitre 14

« Monsieur ! »
C'était le Général Krass faisant son rapport à l'Empereur Impérial. Le dictateur fixa l'écran central de la salle de contrôle de son vaisseau amiral. « Je vous écoute, général.
- Nous avons repéré un vaisseau s'approchant d'Apogée.
- Montrez-moi. »
L'image d'un étrange vaisseau spatial apparut sur l'écran de l'Empereur Impérial.
« A quoi est-ce qu'il correspond ? » demanda-t-il.
« Il ressemble aux buggies à deux places utilisés par les colons sur Passgo.
- Vous osez me déranger avec des détails sur des buggies spatiaux ! Nous avons des unités rebelles qui nous résistent sur chaque astéroïde et vous, vous vous inquiétez à propos de buggies spatiaux !
- Vous avez demandé à être prévenu de tous les mouvements inhabituels de vaisseaux, Monsieur.
- Les mouvements de vrais vaisseaux spatiaux ! » hurla l'Empereur Impérial. « Les colons qui se promènent ne m'intéressent pas ! Interceptez-le et confisquez-le ! Est-ce que je dois décidément penser à tout ? »
Le Général Krass salua et coupa la transmission, heureux de n'avoir pas dit à l'Empereur Impérial que l'image qu'il avait vue n'était pas en temps réel, mais un enregistrement. Le curieux vaisseau ne correspondait à aucune réalisation connue, et de plus il avait voyagé trop vite pour être intercepté. D'une manière ou d'une autre, il ne pensait pas que l'Empereur Impérial aurait apprécié qu'on lui dise ce genre de détails. Pas plus que ce fût le moment de revenir sur le sujet de remettre en service un Croiseur de Combat Impérial.

Le Général Krass était très triste. Il aurait tellement aimé avoir un Croiseur de Combat Impérial pour jouer avec. Juste un.
 

 

Chapitre 15

Katra entra dans l'atmosphère d'Apogée rapidement. Pas parce qu'elle était incapable de piloter l'Icarus, mais parce qu'elle voulait être le plus rapidement possible près du sol, où le terrain accidenté Apogéen rendrait inefficace le radar Egronien. Autour du cockpit, la stratosphère passa au rouge et le bruit devint une plainte assourdissante lorsque la force gravitationnelle de la planète convertit l'énergie cinétique de l'Icarus en chaleur et lumière. Elle acheva l'entrée et se mit à une altitude de dix mille mètres au-dessus de la surface avant de céder le contrôle à Jaysan.
« Ça se conduit comme dans un rêve », remarqua-t-elle, étudiant les instruments pour déceler des dégâts éventuels causés par l'entrée rapide dans l'atmosphère. Tout fonctionnait correctement : la pressurisation de la cabine, la température, la puissance des moteurs, tout était dans la normale.
Jaysan dirigea l'Icarus à travers la couche nuageuse et étudia le terrain montagneux. Il n'y avait aucun signe de véhicules terrestres Egroniens, ce qui était parfait. Armé d'une simple paire de canons laser avants, l'Icarus était on ne peut plus vulnérable. Même une navette-diamant trouverait en lui une cible facile. Il était essentiel d'aller sous terre et de trouver un dépôt de service aussi vite que possible.
Deux minutes après, le navigateur INS afficha une entrée du système de transport souterrain.
« Système 6A ! » dit Katra avec excitation en consultant sa carte miniature. « Et il y a un dépôt de Niveau Technique Quatre au quadrant 20 ! »
Jaysan plongea rapidement, suivant les directions des flèches lumineuses. A 500 mètres, il vit l'ouverture du tunnel. Il appliqua la contre-poussée et inclina l'Icarus vers elle.
 

 

Chapitre 16

Comme les planètes les plus peuplées du Système Solice, Apogée était criblée d'un ingénieux système de transport qui consistait en des tunnels de section hexagonale, percés en ligne droite à travers la croûte et le cœur de la planète, pour relier les endroits-clés de la surface.

On travailla principalement sur l'assistance de chute. Au début d'un voyage, la vitesse de tout véhicule entrant dans un tunnel était accélérée par la gravité parce qu'il voyageait "vers le bas". Après avoir passé la marque "mi-chemin", la voiture voyageait "vers le haut" et continuait ainsi, emportée par son propre élan, sur un autre quart de la distance totale. Il ne fallait de la puissance que pour le dernier quart du voyage vers la surface pour compenser les frottements atmosphériques. Ce qui était particulièrement ingénieux dans ce système, c'est que tous les voyages prenaient le même temps quelle que soit la distance entre deux points. Plus la distance était grande, plus le tunnel était incliné, et donc plus l'accélération était rapide. Et même si les tunnels s'entrecroisaient souvent, il n'y avait aucun risque d'accident car les systèmes de contrôle de séparation équipaient d'office tous les véhicules de transport personnels fonctionnant habituellement dans les sous-sols, et les gardaient au centre des tunnels. Les dépôts de service dans le système de transport, habités par des ingénieurs talentueux et des androïdes, étaient les avant-postes de la résistance Apogéenne contre l'invasion Egronienne.

Jaysan décida qu'ils avaient peu de chances d'être inquiétés en s'élançant dans un tunnel qui n'était qu'un ensemble de lignes droites à travers la croûte de la planète. Les phares d'hélium de l'Icarus faisaient disparaître les ombres. Il était évident qu'il s'était déroulé de nombreux combats dans le passage avec les envahisseurs Egroniens, bien qu'il fût heureux que ceux-ci aient eu des problèmes avec des bombes dispersées comme des mines le long du tunnel. Jaysan faisait bien attention de les éviter.
« Dépôt de service : deux cents mètres », avertit Katra.
Jaysan réduisit la vitesse et manœuvra dans l'entrée. Il amena l'Icarus en vol stationnaire en face d'énormes portes d'acier. Des traces de balles sur les portes laissaient penser que les Egroniens avaient essayé de les détruire, bien qu'utiliser toute forme de décharge dans l'espace confiné du tunnel soit plus dangereux pour l'ennemi que pour les ingénieurs derrière la porte.
« Et maintenant ? » demanda Jaysan. « Nous ne ferons aucun dégât à ces portes avec nos lasers à gaz standards.
- Utilise-les quand même », suggéra Katra. « Au moins, ça fera savoir à ceux qui sont de l'autre coté de la porte que nous sommes de ce côté-ci. »
Jaysan tira un simple coup sur les portes. C'était comme utiliser une allumette pour faire fondre une montagne. Un bruit grave de mécanisme hydraulique répondit à sa ridicule attaque. Les énormes portes se séparèrent comme les segments d'un iris géant. Elles se rétractèrent doucement, glissant vers les côtés du tunnel. Des lumières aveuglantes apparurent soudain, empêchant Jaysan et Katra de voir devant eux.
« Avancez doucement », ordonna une voix amplifiée. « Très doucement, s'il vous plaît. Pas de mouvements brusques. »
Jaysan fit ce qu'on lui disait, faisant avancer lentement l'Icarus en réponse aux instructions.
« Stop ! »
Il s'arrêta.
« Coupez l'énergie ! »
Jaysan sortit le train d'atterrissage de l'Icarus et coupa le moteur. Le vaisseau se posa avec un petit choc. Les lumières aveuglantes furent soudain éteintes. Il fallut quelques secondes à Jaysan et Katra pour voir correctement. Ils se trouvaient dans un atelier long et étroit, bien équipé, avec des étagères remplies d'équipements d'essais le long des murs. Des hommes en combinaison de travail entouraient le petit vaisseau, certains avaient des revolvers dirigés sur le nouvel arrivant.
« Bienvenue sur Apogée », dit un homme souriant, pointant un blaster vers la tête de Jaysan alors que le cockpit s'ouvrait. « Nous vous attendions.
- Des chasseurs de souvenirs ! » cria Agro. « Enlevez un seul objet de ce vaisseau et ce sera la dernière chose que vous ferez ! »
 

 

Chapitre 17

L'homme souriant était le directeur du dépôt. En fait, il était le responsable de tous les dépôts de service sur Apogée. Son nom était Trem. Jaysan et Katra s'assirent dans son petit bureau tandis qu'il étudiait les documents que Jaysan lui avait donnés.
« Des plans détaillés », commenta Trem. « Très détaillés, même. Nous n'aurons besoin que de ceux-ci. Nous pouvons les envoyer par fax à tous les autres dépôts. » Il sourit. « Les Egroniens ont été incapables de couper nos réseaux optiques de communications parce qu'ils ne savent pas où ils se trouvent.
- Quelle sorte d'armes perfectionnées pouvez-vous nous installer tout de suite ? » demanda Jaysan.
« Ces lasers à particules ne poseront pas de problème.
- Et ces bombes que nous avons vues dans le tunnel ? » voulut savoir Katra.
« Les bombes rebondissantes ? Bien sûr, donnez-nous du temps et nous vous équiperons avec des rayons tracteurs qui vous permettront de les installer à bord. Elles sont sans danger quand elles sont transportées normalement. Ce n'est que lorsqu'elles sont touchées par une de ces machines sans cervelle Egroniennes qu'elles explosent. Les machines ne les aiment pas car elles sont incroyablement destructrices. » Trem fit un large sourire. « Elles nous aident à tenir ces sales Egroniens hors des tunnels.
- Et la bombe à neutrons ? » demanda Jaysan. Pouvez-vous la construire ?
Trem parut hésitant.
« Cela prendra du temps. C'est pareil avec vos missiles et vos cellules d'énergie à haute capacité. Nous sommes désespérément à court de matières premières : des minéraux. La bombe à neutrons ? Ma foi... c'est un gros projet. Nous aurons également besoin de nourriture et d'eau. Aucun de nos approvisionnements réguliers n'est parvenu ici.
- Quels sont vos besoins immédiats ? » voulut savoir Jaysan.
« Des minéraux », répondit Trem.
« Ou peut-on en trouver ?
- Dante en a en abondance. Vous pouvez ramasser des nodules à la surface. »
Katra se leva.
« Pouvons-nous avoir les lasers à particules maintenant ?
- Pas de problème, Katra.
- Parfait, alors. Nous irons sur Dante. »
 

 

Chapitre 18

Dante, la plus proche planète par rapport au soleil, était un endroit écorché et hostile. Presque aussi hostile que les garnisons Egroniennes qui y étaient basées. Au moment où l'Icarus sortit de la Conduite Stellaire, un chasseur Egronien ouvrit le feu sur eux. Katra pilotait. Plutôt que d'engager le chasseur, elle fit plonger brusquement l'Icarus vers la surface rocailleuse et abîmée de Dante. Le chasseur les suivit, ses lasers martelant leurs boucliers alors que Katra louvoyait et tournoyait.
« Qu'il est collant, ce petit diable ! » commenta-t-elle, cabrant l'Icarus en effectuant son demi-tour favori. La manœuvre soudaine perturba le pilote Egronien. Il fut encore plus perturbé lorsqu'il réalisa que sa cible était soudain derrière lui et lui tirait dessus avec une remarquable précision. Personne ne lui avait dit que la poignée de colons sur Dante possédait des chasseurs aussi efficaces. Il transmit une plainte au commandant de son unité. Il aurait mieux fait de se concentrer sur son pilotage : en évitant un tir de laser, il réussit à percuter le côté d'une montagne.
« Première victoire ! » hurla triomphalement Katra. Elle fit un large sourire à Jaysan. Avant qu'il puisse répondre, elle rasa la surface de la plaine et activa le rayon tracteur. Il y eut un sourd grondement alors qu'une cascade de nodules minéraux se déversait dans la soute à marchandises du vaisseau.
Leur présence dérangea un tank léger. C'était vraiment un tank très léger : un seul tir fut suffisant pour le renverser sur le côté.
« Deuxième victoire ! » dit Agro.
 

 

Chapitre 19

Trem était enchanté de l'avalanche de nodules.
« Fer, or, béryllium, un peu de tout », déclara-t-il. « Juste ce qu'il nous fallait. Nous pouvons commencer votre bombe à neutrons. Maintenant, tout ce dont nous avons besoin, c'est de nourriture. »
 

 

Chapitre 20

L'Empereur Impérial n'était pas du tout enchanté de l'avalanche de nouvelles. Le travail ne se déroulait pas aussi vite qu'il le souhaitait sur le rayon plasma et ses projecteurs de défense. D'un autre côté, la production de vaisseaux d'assaut expérimentaux à utiliser sur d'autres mondes se déroulait de façon satisfaisante : il était particulièrement heureux des baleines mécaniques géantes qui étaient en cours d'essai dans l'atmosphère super-dense de Millway. Eventuellement, elles pourraient être utilisées pour l'attaque du Système Marian. Mais il y avait des problèmes avec le Général Krass qui semblait encore plus obsédé à propos des détails que son prédécesseur déchu.
« C'est peut-être un buggy de l'espace », disait Krass. « Mais peut-être pas. Tout ce que je sais, c'est qu'il est rapide et qu'il a détruit un chasseur et un tank.
- Mettez-vous en doute mon autorité, Général Krass ?
- Votre autorité serait encore plus autoritaire si vous ameniez votre vaisseau amiral droit dans le Système Solice, Monsieur. »
L'Empereur Impérial fut envahi par la rage. « Qu'est-ce que vous insinuez, Krass ? » cria-t-il à l'écran.
Krass s'y attendait. « Les hommes vous aiment beaucoup, Monsieur, ce serait merveilleux pour leur moral s'ils pouvaient voir le vaisseau amiral dans la zone de combat.
- Ce n'est pas une zone de combat, idiot ! L'ennemi est vaincu !
- Je le sais, Monsieur. Et vous le savez parce que vous savez tout. Le problème, c'est que les groupes de résistance dispersés dans cette misérable collection de planètes et d'astéroïdes ne semblent pas le comprendre. »
 

Chapitre 21

Les Castroniens étaient un groupe de durs travailleurs libres qui n'aimaient pas beaucoup le gouvernement fédéral d'Apogée depuis l'imposition d'une énorme taxe sur le sucre. Par un de ces étranges caprices organiques de la nature, le cœur de Castron (une des lunes d'Apogée) consistait en une boule solide de sucre que les Castroniens exploitaient avec un immense enthousiasme, en construisant des usines qui inventaient d'éblouissantes variétés de bonbons et autres sucreries. Quelques jours après l'invasion, ils reçurent la visite d'un négociateur Egronien qui promit une garnison minime des forces Egroniennes à condition que les Castroniens n'aident pas Apogée.
« Ils ont dit que nous pouvions continuer le commerce comme d’habitude », dit le responsable du dépôt de service à Jaysan et Katra. Il se fit menaçant, exposant ses dents cariées. « Bien que je ne voie pas comment nous pouvons faire du commerce maintenant qu'il n'y a plus de cargos disponibles. Vous ne me croiriez pas si je vous disais la quantité de bonbons que nous entassons.
- Ça va », dit Katra. « Faisons donc du commerce comme d’habitude. Nous avons besoin d'approvisionnement en nourriture de votre part. De quoi avez-vous besoin en échange ? »
Le responsable la regarda avec suspicion. « Nous sommes à court de matières premières.
- Quelles matières premières ?
- Du bois.
- Du bois ?
- Pour les brosses à dents. Vous ne me croiriez pas si je vous disais les terribles problèmes que nous avons avec nos dents. »
Katra grimpa dans l'Icarus et s'assit à côté de Jaysan. « Nous serons de retour dans une heure », promit-elle au responsable avant de fermer le cockpit.
Elle tint parole. Une heure plus tard, l'Icarus revint au dépôt de service avec ses deux soutes à marchandises remplies de planches venant des scieries des forêts pétrifiées d'Enos. En échange, les Castroniens reconnaissants bourrèrent les soutes de Castrobarres, leur nourriture de base.
L'étrange construction ressemblait à un super-ordinateur d'une époque révolue. Quoi que ce fût, un seul tir des nouveaux lasers à particules de l'Icarus suffit pour réduire la chose en pièces pas plus grosses que ses composants individuels. Elle se volatilisa littéralement.
« Jaysan ! Un Ecrabouilleur ! »
Jaysan fit faire demi-tour à l'Icarus. Ses deux soutes à marchandises remplies, dont le contenu était destiné aux dépôts de service sur Apogée, firent que le vaisseau répondit lentement et que le bout des ailes toucha presque la surface de Castron. Un vieil ami se dirigeait vers eux : une des infernales machines marcheuses Egroniennes, vicieuse et incroyablement résistante au tir de laser. La forme des Ecrabouilleurs avait changé depuis que les Egroniens les avaient utilisés pour la première fois, deux ans plus tôt, sur Novénia. Non seulement ils étaient plus rapides, mais en plus ils possédaient à présent une réserve apparemment inépuisable de petits missiles difficiles à éviter, et les silos portables qu'ils larguaient sur le sol lâchaient des mines aériennes de proximité encore plus dangereuses. Les missiles de l'Ecrabouilleur pilonnaient implacablement les boucliers de l'Icarus alors que Jaysan s'alignait pour une attaque au missile à protons. Un missile jaillit de l'Icarus et toucha l'Ecrabouilleur en plein dans le mille. L'épouvantable machine explosa, envoyant des débris métalliques dans toutes les directions.
« Mort à tous les chasseurs de souvenirs ! » cria Agro.
« Ils explosent encore mieux qu'avant », commenta Jaysan, amenant l'Icarus à une altitude sûre au cas où l'Ecrabouilleur aurait eu des amis résolus à le venger.
La manœuvre rapide de l'Icarus chargé avait beaucoup demandé aux cellules énergétiques. Les indicateurs montraient une baisse de 50%.
« C'est le moment de se recharger aux vieilles lignes de puissance », observa Jaysan, faisant faire demi-tour à l'Icarus.
Une minute plus tard, le sommet d'une tour de lignes de puissance Tesla apparut à l'horizon. Jaysan corrigea la trajectoire vers elle. Sur Novénia, pour se ravitailler, ils avait choisi la technique du vol bas et rapide entre les tours des lignes de puissance afin que leur champ par induction recharge les cellules énergétiques. Les lignes de puissances Novéniannes étaient souterraines, ne bougeaient pas et étaient relativement sûres lorsqu'on s'en approchait. Les lignes de puissance sur Castron consistaient en de terrifiantes décharges électriques qui bondissaient de tour en tour, crépitant comme un feu de joie infernal. Elles bougeaient, d'énormes arcs d'énergie brute dans le ciel, et étaient extrêmement dangereuses même à distance... alors de près !
« Allons en orbite et essayons d'attraper un astéroïde de méthane », suggéra Katra, regardant avec appréhension la tour dont Jaysan s'approchait prudemment.
Jaysan lâcha un petit rire. « Nous pouvons perdre des heures à chasser et à approcher un astéroïde convenable. Ceci a l'air plus amusant. »
Les deux minutes suivantes furent quelque chose que Katra effaça de sa mémoire. Jaysan avait remarqué que les arcs électriques d'énergie ne touchaient jamais le sol, et il pilota donc l'Icarus entre les tours, laissant le système de contrôle radar du relief faire le plus gros du travail.

Les éclairs lumineux ne touchaient certainement pas le sol, mais ils s'en approchaient beaucoup. Ils crépitaient et grondaient comme des créatures de l'Enfer qui rendaient fou, leurs terribles explosions de lumière bleu électrique illuminant l'intérieur de l'Icarus comme si le vaisseau était pris dans un creuset diabolique des Dieux. Même Agro restait inhabituellement silencieux pendant que les énergies d'une incroyable puissance crépitaient autour d'eux. A un moment, le radar souleva l'Icarus si près d'un rocher que la terreur les paralysa. Soudain, tout fut terminé. L'Icarus était loin de la tour et grimpait, ses cellules énergétiques montrant une charge complète.
« Jaysan », dit Katra, luttant pour garder une voix ferme.
« Kat ?
- Utilisons d'autres méthodes pour le ravitaillement à l'avenir.
- Bonne idée, Kat. Bien : cellules remplies au maximum. Qu'est-ce que tu dirais d'aller jeter un œil sur une des lunes de Millway ? »

Une seconde vague de terreur submergea Katra. « Non, Jaysan ! Ce serait de la folie d'aller là-bas avant d'être prêts. Nous transportons un chargement de nourriture. Nous n'avons pas d'armes et nous n'avons pas de bombe à neutrons !
- Je dis d'aller juste voir ce que nous allons affronter. »
 

 

Chapitre 22

Il s'avéra que ce que Jaysan et Katra allaient devoir affronter était la crème des pilotes Egroniens qui avaient été avisés que leurs têtes "rouleraient" si quoi que ce soit qui n'était pas d'origine Egronienne s'approchait à moins d'une distance de crachat du site de construction. L'Icarus arrivant en Conduite Stellaire à une demi-unité spatiale du projecteur partiellement terminé ne les impressionna pas.

Katra et Jaysan eurent environ cinq secondes pour essayer de comprendre ce qu'était la colossale structure avant d'être assaillis par d'innombrables chasseurs Egroniens qui se dirigeaient vers eux de toutes les directions. Les petits vaisseaux de guerre attaquaient comme des insectes furieux, leurs lasers pilonnant l'Icarus avec une remarquable précision. Ils se mirent particulièrement en colère quand Jaysan plongea vers le site du projecteur et tira un rapide coup de laser à particules. L'attaque dévastatrice eut autant d'effet que le crachat d'un moucheron sur un canon chauffé au rouge. Il en fut de même avec un missile. Jaysan actionna la commande de la Conduite Stellaire une seconde avant que les boucliers soient détruits. Ils se rematérialisèrent sur une orbite stable autour de Millway.
« D'autres brillantes idées comme celle que tu viens d'avoir ? » demanda acidement Katra.
« C'est ce que j'appelle une zone interdite », intervint Agro. « Je parie qu'ils ont dû avoir des problèmes avec des chasseurs de souvenirs.
- Tôt ou tard il faudra que ça devienne une zone autorisée pour nous », admit Jaysan avec inquiétude.
« Toutes les sept », ajouta Katra. « Quoi que ce soit dont ils sont en train de terminer la construction autour de Q-Bêta, ils veulent certainement que ce soit bien défendu. »

Jaysan ne répondit pas. La brève rencontre avec les forces massives Egroniennes l'avait salement secoué... pour le moment. Il baissa les yeux sur Millway, la géante gazeuse gonflée, qui passait doucement sous eux. Il interrogea l'ordinateur. Le dernier rapport indiquait une présence minime des forces Egroniennes. Il donna un coup de coude taquin à Katra et répondit à sa question.

« Qu'est-ce que tu dirais d'aller jeter un coup d’œil de près à Millway ? » suggéra-t-il.
 

 

Chapitre 23

L'Icarus répondait mollement dans les écœurantes couches supérieures de l'atmosphère de Millway. Ils durent régler le système de visualisation du cockpit à la résolution maximale pour voir à travers les nuages super-denses qui dégouttaient comme d'énormes globules de mélasse congelée. Dans de telles conditions, le petit vaisseau répondait abominablement, mettant ce qui semblait être un siècle pour accomplir une petite correction de trajectoire, et son radar était pratiquement hors d'usage.
« Imagine ce que ça doit être au niveau du sol », remarqua Katra. A travers un trou dans les incroyables nuages, elle crut apercevoir une baleine. « Jaysan ! Je crois que j'ai vu une baleine. »

Jaysan allait faire une remarque acide appropriée quand il vit à son tour la baleine. Elle se déplaçait lentement à travers l'atmosphère, propulsée par de longs mouvements circulaires de sa nageoire caudale. L'ordinateur n'avait aucune information sur les baleines en tant que forme de vie indigène sur ou au-dessus de Millway et suggéra que la chose devait être examinée de plus près. Jaysan se dirigea vers la baleine. A cinquante mètres, ils purent entendre l'étrange musique émise par l'énorme tête carrée de la créature où se trouvait son sonar. A vingt mètres, il devint évident que la créature était une imitation mécanique. Les véritables baleines ne se promenaient pas avec les numéros de série des usines de munitions Egroniennes inscrits sur leurs flancs, même en petites lettres qu'on ne pouvait lire que de près. Pas plus que les vraies baleines ne projetaient des intestins en vinyle dans toutes les directions lorsqu'elles étaient touchées par un missile.
« Je me demande à quoi ça servait », dit Jaysan alors que l'Icarus grimpait hors de l'atmosphère de Millway.
 

Chapitre 24

Trem déchira l'emballage d'une Castrobarre et enfonça ses dents dedans. Il eut un sourire de ravissement. « Des Castrobarres hors-taxes ! » s'exclama-t-il. « Merveilleux !
- Ça veut dire que vous avez à présent assez de nourriture pour continuer ? » demanda Jaysan.
« Sans problème », répondit Trem en parlant la bouche pleine.
« Ça veut dire que vous pouvez nous construire une cellule d'énergie à haute capacité ?
- Sans problème.
- Comment avance le travail sur la bombe à neutrons ? »

Trem mordit dans une autre Castrobarre. « Ah ! Un problème. Nous avons dû nous arrêter. »
Katra fronça les sourcils. « Pourquoi ? Vous avez tous les plans nécessaires.
- Nous avons les plans exacts », acquiesça Trem. Il mâcha pensivement et invita Katra et Jaysan à le suivre. Il les conduisit dans un petit atelier où de nombreux techniciens travaillaient sur une caisse métallique d'à peu près la taille d'un caisson de chargement. « La voici », dit fièrement Trem. « L'arme de destruction la plus incroyable jamais construite dans ce système.
- Nous en aurons besoin de sept », dit Jaysan.
Trem renifla. « Oubliez ça. Actuellement nous ne pouvons même pas en construire une.
- Mais nous en avons besoin d'une pour chaque projecteur sur chacune des lunes de Millway », protesta Katra. « Les lasers et les missiles sont sans effet contre eux.
- Essayez une bombe rebondissante la prochaine fois », suggéra Trem. « Ce sont des choses diaboliques. Gardez la bombe à neutrons pour le rayon plasma autour de Q-Bêta. Dans le cas où nous pouvons la terminer. »
Jaysan étudia la bombe à neutrons, et en fit plusieurs fois le tour. La qualité du travail accompli sur elle était superbe. « Vous faites du bon travail, Trem », dit-il avec admiration. « Alors quel est le problème ?
- Nous faisions du bon travail », corrigea Trem. « Le problème est que nous sommes allés aussi loin que nous le pouvions. Il nous manque une expertise des manipulations de masse critique et une analyse des particules. Nous avons besoin des services du Professeur Halsen Taymar. C'est le véritable expert.
- Où est-il ?
- La dernière fois que nous en avons entendu parler, il dirigeait une équipe de recherche sur Broadway. »
Jaysan et Katra consultèrent une carte et se désolèrent en reconnaissant l'endroit : Broadway était une des lunes de Millway.
« D'accord », dit Katra d'un air las. « Pendant que nous y serons, ce sera une chance d'expérimenter votre théorie des bombes rebondissantes. Si nous le trouvons, est-ce qu'il viendra avec nous ? »

Trem sourit et essuya le chocolat sur ses lèvres. « Il ne voudra pas au début, mais j'ai une idée qui pourrait le persuader. »
 

Chapitre 25

La bombe rebondissante fonctionna de façon spectaculaire contre le projecteur. Jaysan plongea vers le sol et relâcha la bombe en remontant. Elle tomba en un arc de cercle gracieux et rebondit à travers la plaine comme un kangourou rond en caoutchouc. Elle rebondissait très bien mais détonait encore mieux : elle explosa contre le site de construction Egronien. A un instant un énorme projecteur, l'instant d'après un énorme trou et plus de projecteur.
Il n'y eut pas le temps de se réjouir car après cette petite victoire, Broadway devint soudain un synonyme du mot Problème. De deux mots en fait :
Gros Problème.

Un problème Egronien sous la forme d'une petite bombe (tirée de Dieu sait où) qui explosa contre le cockpit de l'Icarus et fit basculer le monde à l'envers. Tout devint soudainement renversé : les contrôles, les lectures des instruments, les images sur les rétines de Jaysan et Katra. C'était un Renverseur Egronien et c'était l'Enfer.
Jaysan coupa la puissance pour faire un atterrissage d'urgence et le moteur de l'Icarus bascula à pleine puissance – ce fut l'intensité de l'accélération qui le lui apprit. Réalisant ce qui se passait, il tira frénétiquement sur le manche pour ce qu'il pensait être une montée.

« Grimpe ! Grimpe ! » cria Katra.
« On grimpe !
- On plonge, idiot ! Redresse ! Redresse !
- L'analyseur du sol dit qu'on grimpe !
- L'analyseur du sol ne fonctionne plus !
- Excusez-moi », dit poliment Agro. L'androïde écoutait Jaysan et Katra se disputer et décida de faire confiance à ses propres manipulateurs. Il sauta sur les genoux de Jaysan, agrippa les contrôles et fit descendre l'Icarus à pic vers le sol. Les montagnes et les crevasses se dirigeaient droit vers eux et s'évanouirent soudain dans la noirceur de l'espace alors qu'Agro s'élevait. Les effets de l'étrange arme disparurent aussi vite qu'ils avaient commencé.
« Je pense », dit Katra d'une voix tremblante, « qu'il vaudrait mieux laisser Agro piloter pour l'instant, jusqu'à ce que nous ayons découvert comment combattre ce qu'était cette saleté.
- C'est juste », acquiesça Agro en diminuant la puissance. « Si nous nous écrasions dans un endroit comme celui-ci, et si j'étais endommagé, les chasseurs de souvenirs nous dépouilleraient en un rien de temps. »

La suggestion de Katra fut efficace. Pendant la demi-heure suivante, alors qu'ils recherchaient une entrée au système de transport de Broadway, deux autres bombes similaires frappèrent l'Icarus. Elles n'eurent aucun effet sur Agro : le minuscule androïde vola calmement à travers ce qui semblait être l'Enfer à l'envers autour de Jaysan et Katra.
Ils finirent par trouver une entrée. Elle était gardée par une structure Egronienne pointue qui semblait dangereuse mais qui explosa facilement. Ils ne découvrirent jamais ce que c'était. Agro dirigea l'Icarus dans le tunnel hexagonal et repassa les contrôles à Jaysan. Etant entrés et sortis de nombreux tunnels, ils étaient devenus blasés à leur sujet, et se sentaient même en sécurité lorsqu'ils étaient à l'intérieur de l'un d'eux.
Grosse erreur.

Broadway avait un cœur inactif et gelé. Ses colons, un peuple à l'esprit pratique, décidèrent que pour raccourcir le temps des voyages vers l'autre côté de leur monde, le plus facile était de creuser un tunnel droit à travers son centre. Le tunnel plongeait vers le bas et continuait de plonger vers le bas. La petite chute initiale de l'Icarus devint une plongée vertigineuse dans les abysses. La terrible accélération était étrange parce qu'on ne la ressentait pas : la gravitation agit simultanément sur chaque particule, ce qui explique pourquoi une personne sur une balançoire ne se rend pas compte des rapides changements de ses mouvements. D'après l'indicateur de vitesse, l'Icarus passa à travers le centre de Broadway au double de sa vitesse maximum. Après quoi il commença à perdre de la vitesse à un tel point que Jaysan dut appliquer 75% de poussée pour empêcher l'Icarus de tomber en arrière dans le trou. Il était évident qu'un corps sans système de propulsion aurait oscillé de haut en bas dans le tunnel et se serait finalement immobilisé au centre exact de Broadway, obstacle pour d'autres objets faisant le même voyage.

« Dépôt droit devant », avertit Katra.
Tourner dans le dépôt en essayant en même temps de se maintenir au-dessus d'un trou se révéla être une manœuvre délicate. Jaysan réussit finalement à guider l'Icarus à travers les portes qui s'ouvraient lentement jusque dans le dépôt de service qui ressemblait à tous les autres dépôts de service qu'ils avaient déjà visités. Ils furent immédiatement entourés par une foule joviale de techniciens qui avaient entendu dire qu'une résistance organisée se mettait sur pied. Ils se mirent à réparer les dégâts qu'avait reçus le petit vaisseau.

« Nous recherchons Halsen Taymar », expliqua Katra au technicien-en-chef. « Nous avons entendu dire qu'il était ici.
- Pas ici exactement, mais nous savons où le trouver. Nous allons vous l'amener. »

Le technicien-en-chef tint parole. Deux heures plus tard, Jaysan et Katra serraient la main d'un jeune homme qui ressemblait à un étudiant acnéique tout juste sorti de l'adolescence. Il écouta tout ce que Jaysan avait à lui dire et secoua la tête.

« Une bombe à neutrons ? Je suis désolé, mais je ne peux participer à l'utilisation guerrière de l'annihilation de la matière. C'est contraire à tout ce en quoi j'ai cru toute ma vie. Au collège, je me suis ouvert une veine, et j'ai juré de mon sang sur les tombes de mes parents et de leurs parents que ma connaissance de la physique nucléaire ne serait utilisée que pour des objectifs pacifiques. » Il s'arrêta et sourit. « Mais je ne peux pas vous laisser partir les mains vides. Nous pouvons équiper votre vaisseau avec une des mes petites inventions qui n'emploie aucune forme d'énergie nucléaire. C'est un cuboïde : un dispositif qui projette un cube de déchirure temporelle. Tout objet pris dans le cube est projeté une seconde dans le passé, ce qui fait que l'objet passé et l'objet présent essaient d'occuper le même espace au même moment. Un vaisseau essayant de s'échapper par ses propres propulseurs explosera en conséquence. Une arme très efficace, m'a-t-on dit. »

Jaysan devint désespéré. « Mais vous devez nous aider, sinon ce sera la fin de la civilisation telle que nous la connaissons ! »
Halsen Taymar secoua la tête. « Plutôt ça que trahir mes convictions profondes. »
Jaysan joua l'atout que Trem lui avait fourni. « Savez-vous que dans notre dépôt de service sur Apogée, nous avons une réserve inépuisable de Castrobarres ? »
Halsen Taymar se leva, se redressa de toute sa taille et dit : « Quand partons-nous ? »
 

 

Chapitre 26

Avec Halsen Taymar conduit sur Apogée et travaillant sur la bombe à neutrons, Katra et Jaysan se mirent sérieusement à la chasse aux Egroniens.

Ils étaient considérablement aidés par le cuboïde. Il était petit. Il était précis. Il était amusant. Mais pas pour les Egroniens ou leurs curieuses structures. Pendant deux jours, ils sillonnèrent toutes les planètes, tirant des cubes de déchirure temporelle sur tout ce qui bougeait et sur une ou deux choses qui ne bougeaient pas. Regarder une aussi grande variété d'objets Egroniens maudire les cuboïdes qui les faisaient disparaître était immensément satisfaisant, bien qu'il fût évident qu'une telle destruction en masse ne passerait plus longtemps inaperçue. Spécialement lorsqu'ils trouvèrent une bombe rebondissante dans un tunnel, ce qui leur permit d'aller sur une des lunes de Millway détruire un projecteur. Le seul problème était que les Egroniens n'abandonnaient jamais : le travail de reconstruction finissait toujours par recommencer, bien que les données de l'ordinateur de l'Icarus suggéraient que les Egroniens n'avaient qu'une seule équipe de construction, visitant les sept lunes à tour de rôle. Faire exploser les projecteurs revenait également à faire stopper la construction de l'étrange station spatiale de rayon plasma qui prenait lentement forme en orbite autour de Q-Bêta. Bien sûr, ce ne serait qu'une question de temps avant que les Egroniens aient l'idée qu'il se passait quelque chose.

« Il se passe quelque chose. » L'Empereur Impérial se tenait face au Général Krass. Celui-ci resta silencieux. Il avait essayé de nombreuses fois de convaincre son chef que les récentes attaques dévastatrices par un petit vaisseau non identifié étaient plus importantes que de simples attaques conduites par un mouvement de résistance désorganisé.

« De combien de ces étranges petits chasseurs dispose l'ennemi ? »
Krass avait la réponse toute prête. « En utilisant une simulation informatique basée sur le nombre d'apparitions, nous les estimons à un millier, Monsieur.
- Un millier !
- C'est une estimation au minimum, Monsieur.
- Mais c'est absurde ! Vos pilotes disent qu'ils n'ont jamais été attaqués par plus de dix à la fois !
- La simulation informatique a pris leur tendance à exagérer en compte », répondit Krass. « L'analyse donne un tiers des forces ennemies en ravitaillement souterrain à un moment précis, un tiers en voyage depuis ou vers leurs bases, et un tiers engagé dans le combat.
- Un millier ! D'où viennent-ils ! Pourquoi est-ce que lorsque nous envahissons un système, nous devons nous occuper de cette sorte de résistance ! Je vais vous le dire, Krass : parce que vous êtes un maladroit et un crétin comme l'était Hermann Kruud ! »

Krass garda son calme. « Ils se terrent sur Apogée, Monsieur. Il leur est virtuellement impossible de s'échapper. C'est pourquoi je vous demande expressément de reconsidérer le déploiement d'un Croiseur de Combat Impérial, pour que nous puissions réduire cette maudite planète en cendres. »

L'Empereur Impérial parut ennuyé. « Vous ne penserez pas qu'ils trouveront mon vaisseau, n'est-ce pas, Krass ?
- Non, Monsieur. Vous êtes trop loin au-delà de l'orbite des planètes extérieures. Mais nous ne pouvons pas en être sûr à cent pour cent. Maintenant, un joli gros Croiseur de Combat Impérial avec plein de canons... »

L'Empereur Impérial devint comme fou. « Combien de fois faudra-t-il que je vous le dise ! Ces monstres sont sans intérêt ! Pas de Croiseurs de Combat ! »
 

 

Chapitre 27

Quand les vaisseaux Egroniens gardant le vaisseau amiral de l'Empereur Impérial virent l'Icarus approcher, ils décidèrent d'un commun accord qu'ils avaient quelque chose d'urgent à faire ailleurs.

« Wow », dit Jaysan en étudiant le vaisseau noir. « Qu'est-ce que tu penses que c'est, Kat ?
- Quoi que ce soit, c'est trop gros pour que nous l'attaquions », répondit Katra. « Viens, Jaysan, retournons là où se trouve le combat.
- Juste un petit trou avec le cuboïde.
- Vas-y alors. »

Jaysan tira. Un cuboïde de déchirure temporelle fila droit dans le curieux vaisseau noir et mit un morceau de sa section centrale sens dessus-dessous.
« Qu'est-ce qui se passe ! » cria l'Empereur Impérial alors que le terrible engin de destruction traversait le vaisseau. Soudain il fut plongé dans une obscurité totale. Quand l'éclairage de secours s'alluma, il était tendrement emmêlé avec Krass sur le plafond de sa salle du trône. A l'extérieur, on entendait les mugissements stridents des alarmes générales.
« Vous allez bien, Monsieur ? » demanda anxieusement Krass, aidant son maître à se relever.
« Imbécile ! Est-ce que j'ai l'air d'aller bien ? » L'Empereur Impérial regarda craintivement la dévastation dans ce qui était autrefois sa confortable salle du trône. « Krass !
- Monsieur ?
- Je pense que ce serait une bonne idée de ramener un Croiseur de Combat Impérial, après tout. Dites immédiatement à Kringe de s'en occuper. Il connaît la procédure pour en récupérer un, le rééquiper et le réarmer. Dites-lui que c'est urgent.
- Je pense qu'il est encore dans vos donjons, Monsieur.
- Alors dites-leur de le relâcher, idiot ! »
 

Chapitre 28

Le cœur de Silas Kringe s'était endurci pendant les longs mois de son incarcération dans les donjons Impériaux d'Egron, et de plus il n'était pas particulièrement ravi d'être libéré simplement parce que ses connaissances étaient nécessaires pour couper à travers la jungle bureaucratique du réarmement de l'un des vieux Impériaux.
Il avait envoyé cinq appels à l'Empereur Impérial. Cinq fois il avait essayé de lui expliquer ce qui avait mal tourné à la cérémonie de destruction de la statue d'Herman Kruud, et cinq fois l'Empereur Impérial refusa d'entendre raison.
Il y avait un brin de réconfort pour Silas lorsqu'il recommença à travailler : les choses devaient aller particulièrement mal dans le système Solice s'ils voulaient remettre en service un vieux Croiseur de Combat Impérial.

Il gloussa en lui-même. Il obéirait aux ordres à la lettre. La revanche serait douce.
 

 

Chapitre 29

Halsen Taymar étudia les hologrammes de la station spatiale de rayon plasma que Jaysan et Katra avaient ramenés après une visite-éclair sur Q-Bêta. Cette visite avait été essentielle car les sondes étaient à présent trompées par l'image holographique d'une lune à l'air innocent, que les Egroniens utilisaient pour camoufler la construction. Avant que la lune fût mystérieusement apparue de nulle part, les sondes avaient révélé les échafaudages d'une structure creuse. Maintenant, elle avait une apparence sérieuse et solide.
« C'est assurément un rayon plasma », dit avec admiration Halsen Taymar. « Ce n'est pas étonnant que les Egroniens se donnent tant de mal pour lui construire un système de défense.
- Combien de temps leur faudra-t-il pour la terminer ? » demanda Jaysan.
Le scientifique regarda avec attention les hologrammes. « Une semaine.
- Et combien de temps avant que vous terminiez la bombe à Neutrons ?
- Une semaine.
- Ce n'est pas bon du tout.
- Je suis dé