Perfect !

 

Par JB

 

>> Insert coins to play ! <<

 

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été un sale égoïste, un pingre et un maniaque, et ma foi, ce comportement avait bien payé jusque là.

 

Evidemment, ma première tentative d’altruisme m’est retombée dessus avec toute l’ironie que l’on prête à la Providence en ces occasions.

 

Le manque d’expérience, sans doute.

 

Mais je pouvais pas lutter.

 

Parfois, c’est le destin qui tient la manette du player 1[1].

 

 

 

>> How to play <<

 

Mon nom est Joël. Jo pour les amis, mais pour ce qui me concerne, j’en ai pas beaucoup qui me connaissent par mon vrai prénom.

Vous vous apercevrez rapidement que ma principale préoccupation dans la vie sont les jeux vidéos.


Je pourrais vous parler des heures de l’étrange fascination que j’éprouve vis-à-vis des jeux vidéos, sans pour autant cerner avec précision les innombrables facettes de l’intérêt incessamment renouvelé qu’ils suscitent en moi.

Parfois j’y vois une distraction magique, un plaisir de l’instant, parfois je ressens comme au travers d’une œuvre d’art les sensibilités de ses créateurs, je me délecte de l’observation par l’interactivité d’univers nouveaux et changeants, dans lesquels parfois je fusionne avec les créateurs eux-mêmes pour ajouter ma touche de personnalisation. Parfois encore, loin de la création, j’observe lointainement un scénario complexe aux personnages vivants, tracés en lignes, en dessins ou même en relief, mais qui se matérialisent réellement dans mon esprit.

 

Plus prosaïquement, j’étais un hardcore gamer[2] qui sacrifiait tout à sa passion, et encore le mot sacrifice n’est pas si bien choisi : pour moi, il y a « la comédie de la réalité » dans laquelle s’exercent des règles aussi, des règles non écrites mais étroites comme des petites prisons, comme s’habiller, aller à l’école, passer des examens, trouver un job, récupérer de l’argent…tout un tas de trucs sans intérêt pour obtenir la légitimité de pouvoir se plonger dans le jeu, l’art du jeu, la liberté du jeu.

 

Physiquement ? J’aimerais vous dire à quoi je ressemble, mais franchement j’en sais trop rien. J’ai pas de miroir chez moi.

 

 

A l’époque où commence cette  histoire, l’actualité du secteur était en effervescence par l’arrivée prochaine de la GameCube[3], mais, et surtout, de la Xbox[4], un petit bijou pour lequel j’avais séché deux mois de fac pour bosser en opérateur de saisie ordinateur intérimaire, et accumulé un petit pécule qui me permettait de renouveler mon inscription scolaire, de payer une demie année de loyer, mais aussi de faire l’acquisition de cette machine de rêve.
Et je peux vous dire que j’en avais sacrément rêvé.

 

J’avais comaté une demi-heure en tenant le crachoir à une employée du service scolaire aussi sympa qu’un agent du fisc en inspection. Il y avait gras de monde de partout, parce que je m’étais pointé le dernier jour des inscriptions, mais je m’en étais tiré à l’aise, et j’étais reparti avec mon dossier sous le bras, en sifflotant, partagé entre la perspective de faire un petit Everquest[5] ou progresser dans ma deuxième tentative de terminer Seiken Denseku[6] 3 version japonaise.
J’étais très RPG[7] dans cette période, normal, le stress de la rentrée.

 

Et alors…j’ai heurté quelqu’un qui marchait au hasard dans le couloir. Ca m’arrive plutôt souvent, et c’est plutôt souvent moi, en fait, qui titube et qui heurte, mais là ce n’était pas le cas.

Comme à l’habitude, j’ai grommelé quelque chose sans perdre le fil de mes conjectures ludiques, mais la personne sembla insister et je quittais les images de mon esprit pour poser les yeux sur la jeune fille.

 

C’était une…une charmante demoiselle, à peu prés mon âge, je pense, bien que je ne sois pas certain de mon propre âge, enfin disons jeune. Jeune, élancée, petite, car elle m’arrivait à l’épaule, et des cheveux courts qui entouraient un visage gracieux et fin où s’ouvraient deux grands yeux pleins de larmes. Des larmes, oui. Et un portable à la main. Mais surtout des larmes, c’est bouleversant vous savez.

Elle me demanda conseil, service, elle était perdue. Il lui fallait…une grosse somme, aux alentours de deux mille francs pour contracter l’assurance étudiante et valider son inscription aujourd’hui. Un oubli fâcheux lavé de mon esprit par une excuse plausible, des parents partis loin en voyage, et personne pour venir à son secours. Comment faire ? Elle était désespérée, elle m’envoyait ses grands yeux de veau perdu dans les miens.

 

Je dois dire que je me sentais comme l’Avatar d’Ultima[8], prêt à secourir la jeune princesse éplorée, le tendre orphelin, le paysan bourru, et puis la Xbox n’allait sortir que dans deux mois : si l’argent accumulé pour cela pouvait être donné pour la bonne cause et rendu à temps pour l’achat, autant pour mon karma, n’est ce pas ?

Magnanime et humble, et après quelques hypothèses diverses émises pour la forme, nous en arrivâmes à l’inévitable, et je lui expliquais que je pouvais lui prêter la somme, sous la condition de me la rendre à temps, ce qu’elle promit et re-promit entre maints chaleureux remerciements. Elle était si mignonne, heureuse, avec son sourire charmant et ses manières enjouées, elle s’appelait Patricia, et nous échangeâmes nos numéros de téléphone et la promesse de nous revoir pour procéder au remboursement pendant les vacances.

 

Je rentrais dans ma piaule, où le plancher colle, le cœur léger, triplement heureux d’avoir fait une bonne action, d’avoir rencontré une jolie fille, et de me mettre enfin à Everquest.
Je me loguais sur le serveur en me disant que de toute façon, dans les jeux vidéos, quand un innocent vous demande de l’argent pour une bonne cause, faut toujours donner car l’on trouve toujours récompense supérieure. Je plaisantais avec moi-même en songeant que je recevrais bientôt de l’argent, un objet spécial ou des xp[9].

 

La réalité me rappela vite à l’ordre de ses propres règles.

 

Je n’ai eu aucune nouvelle de la belle dans les délais fixés. L’échéance à laquelle je devais verser les arrhes pour la réservation de mon trésor technologique passa, et, du doute, je sombrai dans l’angoisse la plus noire.

 

Un soir je me convaincs de l’appeler mais son numéro de portable était un faux. Je retournai encore et encore les possibilités, en rasant les murs, en dialoguant avec des potes sur les forums[10] de jeux vidéos.

Mais il n’y avait rien à retourner, sinon des évidences.

 

Et l’évidence, c’était que je m’étais fait anarquer comme un bébé blaireau.

 

J’ai tellement eu d’amertume et de dégoût que je suis allé faire un tour dehors, en marchant lentement, passant du rêve des jeux à l’autre rêve qu’est la réalité. Il faisait nuit et chaud, et le vent bruissait dans les marronniers du jardin du Luxembourg. Quand on plissait les yeux, on voyait des étoiles fines comme des petits pixels mourants.

Je m’appuyais tristement aux barreaux de la herse du Jardin. La réalité nous enferme tous dans des petites prisons dont nous sommes les bâtisseurs enthousiastes et inconscients.

La mienne avait un nom : naïveté.

 

 

Level 1 !!
Good Luck !!

 

J’avais eu besoin de réflexion, et j’alternais les marches reposantes pour aller acheter Joystick au kiosque et les longs marathons RPG sur super nes[11].


Le deuil de mon anarque passa douloureusement au cours de longues parties de Earthbound[12], Breath of Fire[13], Chronotrigger[14], Final Fantasy[15] 6, ne m’éveillant de la torpeur mécanique du levelling[16] de mes persos que pour l’affrontement tactique des boss[17].

 

La rentrée scolaire arrivait malgré moi et malgré ma volonté d’oublier le temps qui passait.

Mais cette échéance allait néanmoins me réserver quelques surprises.

 

Je suis arrivé en traînant les pieds. Pour moi, fac, hôpital, ou bâtiment dans lequel on va chercher les APL, tout est froid, gris et tristounet. J’ai vite abandonné l’idée de pointer à la machine à café pour obtenir mon quota de sucre/caféine pour la matinée (j’avais fini le coca la veille) au vu du monde qui se pressait religieusement autour, et je me suis dirigé vers cet espèce de tableau dont je ne connais pas le nom mais où les gens punaisent des trucs, genre des profs absents.

J’y vais régulièrement jeter un coup d’œil, parce que des fois on trouve des propositions d’achat de jeux vidéos d’occasion.

 

Il n’y en avait pas, comme quoi la journée commençait mal, mais je sursautais de surprise en apercevant Patricia, relevant consciencieusement l’emploi du temps de l’amphi sur un cahier.


« Tiens donc », fis je avec un flegme qui me surprit le premier.


Patricia aiguisa ses yeux et sembla fouiller un instant sa mémoire pour m’y situer, et ne cacha pas sa surprise, bouche bée.

-« Alors, l’été fut agréable ? » demandais je avec un calme qui présageait une terrible tempête.


Elle se ressaisit remarquablement vite. La stature droite, les yeux fixes, les traits graves, elle déclara :

-« Je n’ai pas ton argent.

- J’avais cru comprendre. Et pourquoi tu m’as pas appelé ? Mon numéro, au moins, n’était pas faux.

- J’avais des raisons personnelles, répondit elle, glaciale.

- Des excuses auraient suffi si les raisons étaient trop personnelles. »


J’aurais pu lui arracher son cahier, noter son adresse et aller voir ses parents. Mais j’étais tellement dégoûté de cette affaire que je voulais en finir vite et définitivement.

Elle poursuivit, arrogante :

« Je te rembourserai dès que je le pourrai, c’est pas tout de suite, désolée. Je te remercie de ta patience. Tu pourras vivre sans cette petite somme, je pense. Si tu en as besoin pour manger, et bien, je te donnerai la moitié de mes sandwichs, ca va ? »

J’approchais d’elle comme un fauve, le front baissé.


Cette « petite somme » qu’elle évoquait d’un ton désinvolte, c’était un dur travail qui m’avait tenu loin de mes plaisirs et de ma liberté. C’était le rêve, l’excitation sourde d’une année pour obtenir enfin ce que j’avais tant désiré, le plus tôt possible.

C’était des sacrifices sur mes autres plaisirs aussi, sur ma nourriture également.


Elle minauda prétentieusement et je la giflai du dos de la main, sèchement mais pas très fort, plus pour le geste que le choc physique. Je m’approchais encore d’elle jusqu’à ce que nos visages fussent très proches et j’articulais à mi voix :

« C’était très important pour moi. Tu as gâché quelque chose d’inestimable à mes yeux. »


Je ponctuais avec un regard bien senti qui lui traduisait mon état d’esprit, et je tournais les talons.

 

Je m’assis comme un zombie au troisième rang de l’amphi, trop loin pour les polards et trop près pour le reste, donc tranquille, pour mariner mes derniers relents d’amertume.

 

Les pensées positives et constructives reprirent rapidement le dessus au fil des jours.

Je calculais qu’en jouant sur le loyer, sur l’argent de poche de mes parents en province, et sur un savant régime à base de Dia-cola et de chipsters Leader Price, je pourrais éventuellement me payer une GameCube, ce qui était certes moins bien qu’une Xbox, mais toujours quelque chose.

 

J’étais en train de réfléchir à la façon de manger pour deux euros par jour quand je m’aperçus que Patricia s’était assise à coté de moi dans l’amphi.

Elle me lança un regard désolé.

-« Excuse moi, fit elle, penaude.

- Tu as mon argent ? demandais je sans trop y croire.

- Non. Mais…

- Le reste ne m’intéresse pas. »

Je claquais le carnet de notes dans lequel j’étais en train de griffonner les symboles des roues solaires de Fate of Atlantis[18] et je partis immédiatement, en plein cours. Sa présence m’insupportait.

 

Mais c’était sous-estimer la persévérance féminine.
Elle réitéra la même approche le lendemain, mais cette fois ci un rang d’amphi en arrière. Quand je m’aperçus qu’elle était encore là, je sursautais de frayeur, puis je lui grognais qu’elle devait me laisser tranquille.

A la fin du cours elle m’attrapa par la manche :

-« Ecoute moi, dit elle hésitante.

- Tu as mon argent ? Je redemandais dans l’espoir d’avoir une bonne raison de m’enfuir.

- Ton argent, ton argent ! répéta-t-elle, j’en avais besoin ! Et je te remercie de me l’avoir donné !

- Pas pour t’inscrire en tout cas ! J’ai compris ça aussi. Je me suis fait avoir du début à la fin ! Champion du monde le Joël ! »

En fait, elle m’avait raccompagné à l’extérieur de la fac avant de s’inscrire, et je n’ai compris que plus tard qu’elle avait en fait déjà déposé son dossier depuis longtemps.

Des trahisons dans les trahisons, ainsi va le monde.

-« Joël, comprends moi. Tu as déjà été amoureux ?

- Non. »

Ce qui était faux, je l’avais été éperdument, et elles s’appelaient Chani[19], Shodan[20], Maureen[21], Elaine[22], et tant d’autres aux sensibilités digitales qui m’avaient habité puis, dans la maturation de l’adolescence, hanté.

Je laissais Patricia hausser les épaules avec impuissance devant mon hermétisme et je m’enfuis encore.

 

Elle me coinça encore une fois dans un couloir quelques jours après.

Elle avait bien calculé son coup.

 

Droite pour ne pas se sentir trop petite, les mains sur les hanches, elle m’interpella autoritairement et s’avança directement vers moi. A vrai dire, je craignais qu’elle me rende ma gifle de l’autre jour, mais ce ne fut pas le cas.

 

Elle me tendit une poignée de billets.

-« Sept cent francs, dit elle. C’est tout ce que j’ai. Tu auras le reste plus tard. »

Cela m’ennuyait, je ne sais pas pourquoi. On devient accro à l’altruisme, je pense. Je me doutais qu’elle avait du rassembler toutes ses économies pour arriver à cette fraction de la somme et je me trouvais soudain dans la peau d’un extorqueur de fonds ; un rôle qui ne me plaisait pas vraiment.

Je lui fourrais les billets dans sa poche.


 « Le mal est fait, j’en avais besoin avant, dis-je toute amertume lavée dans le ton et dans le coeur. Reviens me voir quand tu auras la somme, on sera quitte. »


Je prolongeais un petit silence en montrant ma paume et j’esquissais un sourire formel.

 « J’observe tes efforts pour essayer de me rembourser. Essayons de terminer cette histoire le plus simplement possible pour nous deux. »

Elle hocha la tête, pinça ses lèvres et me demanda :

-« Que voulais tu faire avec cet argent ?

- Je voulais acheter une Xbox.

- Une quoi ?

- Une Xbox.

- C’est quoi, une moto ?

- C’est une console de jeux vidéos. »


Ses sourcils s’alignèrent. Elle semblait triste et étonnée.


- « Des jeux vidéos…répeta-t-elle pour elle-même.

- Les jeux vidéos comptent beaucoup pour moi. On ne peut pas toujours comprendre les gens. » Je rajoutais à demi voix, « de même qu’il ne faut pas toujours s’attendre à être compris. »

 

Je la laissais dans sa méditation et quittait la fac pour la journée. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais plutôt pas mal.

 

Il pleuvotait un peu, les nuages n’étaient pas lourds mais le ciel était gris, un temps à se faire un bon petit Ultima Underworld[23] ou un LucasArts[24].

 

 

 

Level 2 !!
The Battle Begins !!

 

 

Une quinzaine de jours plus tard, j’avais une main dans un paquet de chipsters et l’autre tenait le pistolet NES[25] et je me la pétais old school devant un petit Duck Hunt[26] en écoutant la radio.

 

Mon téléphone sonnait. Vu que mes parents m’avaient passé le coup de fil hebdomadaire, ça devait être un sondage, mais bon, y avait juste à tendre le bras, et je l’ai tendu.

 

- « Chalut, articulais-je en finissant bruyamment les chipsters.

- Je te dérange alors que tu es en train de dîner ? me demanda Patricia.

- Ouais…mais je vais te pardonner. Des news ? » et je renfournais une poignée de chipsters en descendant un canard.

- « Je voulais savoir, puisque tu voulais t’acheter un Xbox avec l’argent que je te dois, est ce que si je réussis à te faire avoir un Xbox on peut considérer que je te dois plus rien ? »

Je mâchais longuement deux autres fournées dans un silence méditatif.

-« On dit « une Xbox » et pas « un Xbox ». C’est une console de jeu.

- Peu importe c’est un terme anglo-saxon.

- Ouais mais on dit « une ».

- Ecoute c’est pas là le problème ! cria-t-elle avec exaspération. Je veux dire, est ce que…

- Ah oui, si je peux avoir une Xbox à la place, ça roule. Une neuve, attention. »

L’entretien se conclut rapidement sur deux trois banalités relatives aux débuts de notre scolarité, et sans plus d’explication la sournoise me donna rendez vous le lendemain à la sortie de notre premier cours.

 

Je ne fus pas surpris de la voir sans un énorme carton Xbox entre les bras, bien évidemment. Elle n’en était pas moins fière néanmoins, et me tendit un flyer coloré.

 

Un flyer de la Japan Expo.

Je passais sur les intervenants, l’évènement ne m’étant pas du tout inconnu par sa nature, et je remarquais le concours de King Of Fighters[27] qui y était organisé avec pour premier prix un voyage au Japon et en second prix…une Xbox.

 

-« Avec un an de jeux Xbox offerts ! clama Patricia avec fierté. Super non ?

- C’est pas génial en fait, expliquais-je en lui rendant son papelard. C’est la Japan Expo[28]. Ils pourraient offrir des Neo Geo ou des GameCube. Xbox, c’est américain. C’est assez illogique.

- Laisse tomber ca, gros lourd, t’as pigé : tu finis deuxième tu gagnes une Xbox et un an de jeux pour ta Xbox ! Plus de jeux que tu pourras jamais jouer avec !

- Deuxième à King of Fighters ? »

J’effaçais un sourire sceptique puis énonçait didactiquement :

- « Je connais King of Fighters. J’ai une Néo Géo et j’ai même des cartouches originales de ce jeu chez moi, et crois moi ça a été du sacrifice ça aussi. J’y ai longtemps joué et j’y joue régulièrement. Mais je n’ai absolument pas le niveau pour soutenir un tournoi. Oh, et encore moins finir deuxième. »

 

Je m’éloignais, mais elle me poursuivait comme elle poursuivait son idée, à l’instar d’un mauvais Dating Game[29] :

 

- « Allez, c’est qu’un jeu vidéo, c’est un coup de bol, un peu d’habileté comme au flipper. Tu joues tout le temps. Tu perds rien à essayer.

- Non, ça n’a rien à voir. Tu sais jouer aux échecs ?

- Ben…je sais comment on déplace les pions.

- Et bien c’est comme si je te demandais de jouer demain contre un grand maître. Tu te choperais la honte. »

 

Elle se mura dans le silence, je lui tournais encore une fois le dos. Je n’étais pas déçu. L’habitude, sans doute.

Elle me héla encore alors que je m’éloignais :

-« Et je croyais que tu jouais tout le temps aux jeux, que tu étais super fort ! C’était de la blague !

- Je suis super fort effectivement, avouais je sans modestie, mais je n’ai pas la spécialité King of Fighters.

- Et si tu t’entraînes à fond, tu n’as pas une chance ? »

 

Une chance ?

 

Je m’éloignais et je réfléchissais.

S’entraîner ne serait pas suffisant, puisque ceux qui avaient un niveau supérieur s’entraînaient déjà. Il me manquait une connaissance académique du jeu qu’avaient les vrais pros. Une connaissance qui ne s’apprend que sous la lumière sourde que confère l’expérience personnelle.

Ou alors…ou alors transmise par un grand champion.

 

Patricia était têtue :

« Un Xbox avec un an de jeux ! Des dizaines, des tonnes de jeux, mince ! »

Je stoppai et la rejoignis en quelques pas silencieux et méditatifs. Je levai mes yeux sur elle et plongeai mon regard dans les siens.

Il y eut un long silence que je prolongeais le plus possible par la tentation qui m’étreignait les tripes.

Les lèvres sèches de mon combat intérieur, je dis enfin d’une voix blême, vaincu :

« En tant que joueur, le challenge m’intéresse néanmoins. »

 

Patricia arbora un grand sourire. Je poursuivis, d’un ton méthodique.

- « Il me faudra savoir sur quelle version se déroule le tournoi. J’ai la console, la cartouche, la télé. Il me faut de la doc, beaucoup de doc. Je compte sur ton soutien pendant mon entraînement. »

Je fis une pause tandis qu’elle hochait la tête, et me résignais à accepter la partie la plus difficile :

«  Il me faudra également un mentor. »

- Un quoi ?

- Un maître », soufflais je d’un respect religieux. « Quelqu’un de niveau supérieur au mien qui daigne m’enseigner son savoir sur King Of Fighters.

- Bah…ce n’est qu’un jeu vidéo », trancha Patricia d’un ton désinvolte en haussant les épaules.

 

Plongé dans mes pensées, je ne perçus sa dernière intervention que plus tard. Levant un sourcil, je lui déclarai alors sèchement :

« Tu te trompes lourdement. Ne fais pas ta niaise s’il te plaît en parlant de choses dont tu ne connais rien. Rien de rien. »

Je conçois que cet avertissement peut sembler extrême à qui n’a que vaguement entendu parler des jeux vidéos et de King Of Fighters en particulier.

Mais elle comprendrait vite dans quelle galaxie elle venait de nous entraîner.

 

Mes narines frémissaient d’excitation à l’ampleur du défi qui se profilait à distance.

Je lui pris le poignet et l’accompagnais vers la sortie à grands pas.

Le temps pressait, l’échéance était proche et la tâche immense.

 

Il me fallait un mentor le plus vite possible et je n’en connaissais qu’un seul qui aurait pu m’accepter.

 

Level 3 !!
Fight !!

 

J’ai fait un petit saut chez moi pour récupérer ma manette que je fourrais dans un sac à dos effiloché aux entournures, et nous avons pris la ligne 7 direction la Courneuve.

 

Dans le métro, je lui tendis ma GameBoy[30] :

« Tiens, je t’ai pris Pokemon[31]. Comme y a pas encore The Sims[32] sur GameBoy, c’est le truc le plus féminin que j’ai pu trouver. »

Elle déclina mon offre en repoussant mon bras :

« Désolée, dans le métro je peux pas me concentrer sur des trucs, ça me donne la nausée. »

 

Et ben, super cette gonzesse.

 

J’étais bien coincé d’ailleurs car j’avais également pris un petit tétris[33] de poche histoire de tuer le temps, mais ce n’était pas très courtois de jouer alors qu’elle m’accompagnait, et pas de plein gré d’ailleurs.

Je n’ai pas pu tenir malgré les circonstances et sur les dernières stations, quand elle tournait le regard, je faisais des petites batailles de Pokemon en douce.

 

Terminus.

La cité de la Courneuve, c’est pas l’extase niveau accueil, mais j’avais mes entrées.

 

Vraisemblablement, c’était un safari exotique pour ma partenaire qui ne me quittait pas d’une semelle et qui scrutait anxieusement les tours blanchâtres qui se dressaient sur des espaces mornes.

Je lui taxais une seconde son portable qu’elle me donna avec un regard dur. Je composais le numéro – facile à retenir, puisqu’il finissait comme celui de l’agence de voyages de Gabriel Knight[34], et déclarais avec enthousiasme :

- « Moussa mon frère !

-  Yo, Joe ![35] 

- Dis moi, je suis juste en bas de chez toi, là…je peux passer ?

- Hey bien sûr mon pote.

- Ok, mets un T-shirt, j’ai un invité avec moi. »

 

Il grogna avant de raccrocher.

L’entrée de sa tour était sale comme une rue abandonnée, mais le hall et les couloirs, dallés de noir et d’orange, moins repoussants et sujets, apparemment, d’un nettoyage régulier. L’ascenseur nous déposa au dixième étage en grinçant. On avait dérivé l’électricité depuis le bouton d’attente de l’ascenseur sur un circuit qui le dispatchait à tous les apparts de l’étage.

 

Un grand autocollant A4 représentant Kenshin[36] protégeant Kaoru[37] était plaqué sur sa porte.

Il avait ouvert avant même que je puisse toquer.

Moussa, mon pote, était un petit black embrouilleur de première, un sacré malin en fait. Un petit malin qui d’ailleurs portait en cet instant un T-shirt de Yuyu Hakusho[38] signé par Togashi[39] lui même.

 

Je lui tapais dans la main et frappait mon cœur du poing :

- « Oua le T-shirt ! Je croyais que tu l’avais accroché au mur !

- Il était au mur il y a deux minutes. Tout le reste est dans la machine à laver.

- N’y est pas encore, je le crains », commentais je en reniflant l’odeur de renard des lieux.

 

Ayant agréé au protocole, je me dirigeais vers le frigo pour regarder quelles boissons je pourrais prendre. Pfff, que des jus de fruits de chez Tang Frères. Soupesant une boite de jus de goyave et une autre de jus de litchi, je surveillais l’approche de Moussa sur Patricia.

 

- « C’est quoi cette odeur de rat crevé ?  s’exclama-t-elle en ignorant la main tendue de Moussa.

- Hey, tu te moques, tu te barres ! » lui répliqua-t-il

 

Je lançais le jus de litchi à Patricia qui manqua de le rattraper et le saisit au sol en le tenant du bout des doigts à la dégouttée.

 

-« Qu’est ce que c’est que ce truc, c’est écrit en chinois ?!

- Hey, Joe »,fit-il en la poussant d’un coude complice, «  j’espère que t’es pas encore venu pour du Hentai[40], ca fait un moment que j’en fais plus. »

Il conclut sa pique avec un clin d’œil à Patricia qui le foudroya du regard :

« Ca veut dire quoi Hentai ? »

 

Moussa vivait dans un deux pièces assez grand, mais inconfortablement mal rangé. Au milieu, un grand canapé tout mou recouvert de toile bleue. Et tout autour, des colonnes de cd-rom, des piles d’enveloppes et de colis, et au fond, sur un atelier, deux ordinateurs équipés de cinq graveurs chacun tournant à plein régime.

En m’effondrant sur le canapé, j’ouvrais la canette dans un bruit sec :

-« On fait plus dans les magnétoscopes mister Moussa ?

- J’ai jamais été dans les magnétoscopes.

- C’est quoi cette histoire de magnétoscopes ? demanda Patricia en reniflant la canette aux litchis.

- Dis moi, ta petite amie, elle sait faire autre chose que poser des questions ?

- On sort pas ensemble. »

Ce qui parut le réjouir, mais vis-à-vis de moi ou de lui, je ne savais pas. Il la toisa de haut en bas comme s’il ne l’avait pas regardée avant, et croisa les bras :

-« Je suis dans le DivX[41] maintenant. Et », ajouta-t-il sur le ton de la confidence, «  je suis pratiquement le seul à faire de l’anime à un niveau quasi-industriel.

- C’est quoi le Divixe ? demanda Patricia.

- Ils ont pas l’ADSL en province, expliquais je pour sauver l’honneur de Patricia.

- Ah les provinciaux.

- Hé, je suis une parisienne, moi ! Je comprends rien à ce que vous dites ! »

 

Moussa éclata de rire et retourna dans sa cuisine-salle de bain. Il cassa une dizaine d’œufs de caille dans une poêle et les assaisonna jusqu’à ce qu’une odeur agréable qui taquinait nos estomacs emplisse les deux pièces. Il m’expliquait que Kenshin marchait à plein en ce moment, mais qu’un nouveau truc appelé « Noir » allait bientôt être doublé par des fans et promettait de casser la baraque.

Il remplit trois grands bols humides de vaisselle récente des œufs et d’une louchée de riz chaud tiré d’un autocuiseur, les piqua de baguettes et arrosa de sauce de soja, et nous les fourra dans les mains avant de s’asseoir sur une table.

-« C’est super bon, Moussa, t’es un chic type.

- Ah, ça me fait plaisir, dit il en se tapant sur le cœur. Ca vous plaît mademoiselle ?

- T’as pas une fourchette ? geignit Patricia.

- Elle est lourde, cette meuf. Elle fait partie de ta famille ? Elle s’appelle comment ?

- Je te dis mon nom si tu me donnes une fourchette. »

 

Il tira une grosse cuillère d’un tiroir et lui donna. Et ils se présentèrent aimablement. Moussa expliqua brièvement son business à l’aide de raccourcis rapides et elle comprit rapidement.

-« Lui explique pas tout, c’est une femme fourbe. Elle va piquer ton idée et faire mieux que toi.

- Une femme fourbe, répéta-t-il en riant.

- Je ne suis fourbe qu’avec ceux qui le méritent, expliqua-t-elle en hochant énergiquement la tête. T’as pas de l’eau ?

- Prends toi un verre et sers toi, Mégumi[42]. »

 

Et il me fit un autre clin d’œil. Je sentis que ma jauge de courage avait atteint son max et je le coupais brusquement alors qu’il me parlait des Mp3 de Siam Shade[43] qu’il venait de récupérer. J’avais une voix grave, calme, posée, inhabituelle, qui me surprenait moi-même :

-« Je suis venu te demander un service.

- Je m’en doute, vieux. Pourquoi je t’ai fait à manger d’après toi ? Pour pouvoir te dire non plus facilement ! » et de rire encore.

 

« Je vais m’inscrire à un tournoi de King of Fighters et j’ai besoin d’un mentor. J’ai pensé à toi. »

 

Il bascula sur la table, songeur.

-« Un tournoi national. Faudrait que tu sois meilleur que moi, mais tu l’as jamais été.

- Ca fait longtemps qu’on s’est pas affronté.

- C’est pour quand le tournoi ?

- Pour la Japan Expo, dans trois semaines. »

Il se releva d’un mouvement, puis se retournant, il se mit à rire, plié en deux. Quand il vit que j’étais très sérieux, et plutôt dépité par sa réaction, il rit encore de plus belle :

-« Tu devrais voir ta tête, mon pauvre vieux ! Mais t’as aucune chance, mon pote, ça va être un massacre à sens unique. Les inscriptions sont payantes, paie toi un ciné plutôt.

- Je suis extrêmement motivé.

- Ah, » s’exclamait-il, les bras au plafond. « Le Noritaka[44] du jeu vidéo ! Malheureusement. »

 

Patricia revint avec son verre d’eau. Elle expliqua qu’elle avait fait toute la vaisselle dans la foulée, qu’elle avait trouvée insupportablement sale.

-« Je m’entraînerai autant qu’il faudra. Je suivrai tout ce que tu me demanderas de faire, et j’apprendrai tout ce que tu voudras bien m’apprendre.

- Ca ne suffira pas.

- Je ne vois pas pourquoi ça ne suffirait pas, » expliqua Patricia en haussant les épaules. « S’il passe trois semaines à jouer tous les jours, il va le connaître, son jeu !

- A King Of Fighters ?  »

Sa voix baissa d’un ton, froide et passionnée :

« Les joueurs de King of Fighters ne sont pas des joueurs ordinaires. Ils considèrent ce jeu comme un vrai sport. Les pro de haut niveau, même en France, jouent deux à trois heures par jour, et en pré championnat comme en ce moment, entre cinq et neuf heures par jour. Tu le sais, Joe, alors pourquoi tu viens me le demander quand même ? »

 

«  Parce que les défis me plaisent. »

 

Il sembla séduit par cette phrase. Je pense qu’en tant que grand joueur lui aussi, l’idée de s’attaquer à un tel défi et de se faire un nom en tant que mentor le chatouillait. Je décidais de frapper fort sur le coin déjà enfoncé :

- « Si tu m’aides, Patricia te présente ses copines.

- C’est très tentant, fit il en caressant son menton imberbe, mais ce n’est pas pour cela que j’accepterai ou que je n’accepterai pas de te former. Néanmoins, Patricia peut toujours indépendamment de cela me présenter ses copines. » et il sanctionna sa phrase par un petit clin d’œil et un sourire de complicité élégante.

 

Il se leva d’un bond.

« Montre moi ton niveau. »

Il alluma la télé, brancha la Néo Géo avec la cartouche KOF98. Il approuva d’un hochement de tête quand je sortis ma manette. Bon signe. Je tremblais un peu devant l’enjeu de la partie.

Les parties de ce type se jouent souvent à la psychologie. Il suffit de se croire moins fort que l’autre pour perdre, tout simplement, souvent par manque d’audace, car les jeux bonifient rarement la prudence. La seule façon de se débarrasser de cette peur, c’est soit de s’en balancer complètement, mais en l’occurrence je ne pouvais pas, soit de rentrer par auto-suggestion dans un état hypnotique, mais je n’avais pas le temps non plus.

On s’assied en tailleur devant son petit poste de télévision.

Je choisi des valeurs sûres : Kyo, Clark et Iori. De son coté, il se fit une équipe de blacks avec Heavy D !, Lucky Glauber et Choi. Le combat se déroula rapidement, en quatre rounds qui entraînèrent ma défaite. Il tourna un regard triste vers moi :

-« C’est pas gagné du tout, du tout, du tout. Et elle ?

- Elle est le financier de notre équipe.

- Ah. C’est quoi le budget. »

Il semblait comme…vidé de toute force, accablé.

- « Sept cent francs.

- Hé bé. On va aller loin avec ce pactole.

- Alors tu acceptes ? » demanda Patricia.

 

Moussa sembla me jauger du regard.
Je pense qu’il y avait d’autres facteurs dans sa décision que notre complicité de toujours. Il avait vu ma volonté à l’épreuve, il avait vu ce que je mettais de moi-même quand je voulais vraiment finir des jeux mortels comme Robinson’s Requiem[45], Nethack[46] ou X-Wing[47].

J’espérais qu’il voyait en moi la détermination que j’avais en affrontant ces jeux, je l’espérais pour qu’il vienne dans cette aventure, mais aussi parce que je voulais que cette détermination existât réellement. Il savait que j’aimais jouer pour jouer, pas forcément pour gagner, ce qui expliquait mon niveau relatif actuel à King Of Fighters.

 

Il ne pouvait ignorer mon potentiel.

 

« Je ne te ferais pas de cadeau, et au moindre écart, je laisse tout tomber. »

Comment il se la jouait ! Mais au fond, tous les professionnels se la jouent plus ou moins. Il se leva et ouvrit la porte.

« Je me pointe demain chez toi à dix heures du mat. Jusqu’au jour du tournoi, ce sera entraînement intensif non-stop. La gonzesse, tu te ramènes aussi. Autre chose : je ne forme que des vainqueurs. Tu suis ce que je dis, tu donnes ton max et tu gagneras. Tu faiblis, une seule fois, je te le répète : je te laisse tomber. »

 

Il était d’un sérieux à faire froid dans le dos. Je repliais ma manette dans mon sac, et lui tapais dans la main avant de partir.

« Ne me déçois pas, Joe. Tu sais ce qu’il te reste à faire. »

 

Nous prîmes rapidement congé et une fois dehors, je félicitais Patricia pour sa récente promotion en tant que financière de l’équipe. Elle marmonna d’un air mécontent que cette histoire prenait de plus grandes proportions qu’elle ne le pensait initialement, mais je songeais que même si je la traînais partout par la chaîne de sa culpabilité, elle devait quand même être intriguée et intéressée de découvrir ce monde atypique où se mêlent jeux et animes, mental et enjeux.

 

Elle me raccompagna chez moi sans dire un mot alors qu’une nuit chaude tombait, et nous nous quittâmes sur un simple geste de la main.

 

 

Level 4 !!
Ready ? Go !

 

 

Je m’éveillais en sursaut.

Comme il m’était souvent arrivé, je m’étais assoupi sur mon bureau, devant l’écran encore allumé.

On tambourinait sur ma porte façon descente de police. Un coup d’œil sur l’horloge Windows m’indiqua dix heures deux.

 

Je titubais sous l’ivresse et l’engourdissement du sommeil et ouvrais les loquets en butant dessus. Pour la première fois de ma vie, je voyais Moussa à l’heure, presque bien habillé avec un short long bordeaux et un T-shirt jaune vif lavé de la veille.

Je baladais mon regard ensommeillé et remarquais à ses cotés le discret sourire de Patricia, sobrement vêtue d’un jean et d’un vieux sweater.

 

« Z’êtes matinaux les mecs » articulais-je la bouche pâteuse.

 

Et je plissais les yeux en remarquant l’attitude louche de Patricia.

Elle me fixait avec un regard tendu comme si sa vie en dépendait, le cou tendu et les yeux ronds comme des soucoupes. Ses pommettes rosissaient.

Les sourcils alignés à l’horizontale, Moussa pointa mon bas ventre de son index.

Effectivement. J’étais à poil.

« Ah. J’ai pas trop l’habitude des visites. Chuis désolé. »

 

Je tentais de garder mon flegme et d’enterrer ma pudeur violée dans mon sommeil, et si je me retournais vers ma pile de sous-vêtements, c’était aussi pour cacher le rouge de la honte qui me recouvrait jusqu’au bout de mes oreilles.

 

« Faites comme chez vous, si vous avez pas encore pris le petit déjeuner, y a un demi-kebab qui reste sur le frigo. »

Moussa alla droit sur le frigo tandis que je cherchais un caleçon pas trop sale ; Patricia, elle, regardait décemment ailleurs.

 

Moussa stoppa net comme un chien d’arrêt.

-« C’est quoi sur le PC, là ?  demanda-t-il d’une voix sèche.

- Ah, je me faisais un petit Counter[48] pour me détendre. » lui avouais je sans me retourner.

 

Une seconde plus tard, la porte claquait.

Moussa était parti.

 

Me précipitant sur le palier, je le voyais s’enfuir à grandes foulées.

Tant pis pour le voisinage, je courrais le rejoindre dans le couloir, nu comme un ver.

« Mais qu’est ce qui te prend, Moussa, t’as un problème ? »

Il me répondit avec mépris, sans me regarder.

-« Non, j’ai compris que tu n’es pas prêt, c’est tout.

- Charrie pas, mec, je me suis entraîné toute la nuit !

- Tu parles ! Tu n’as pas du tout la carrure d’un vrai pro. Désolé, il faudra te trouver un autre maître ! »

 

Nous criions dans notre dispute, et les portes des voisins s’entrebâillaient timidement.

-« Mais Moussa, j’ai besoin de toi, mec ! Sans toi je pourrais rien faire !

- Non, c’est fini. Jamais j’aurais du venir dans votre combine toi et la fille ! Je ne suis plus avec toi sur le coup !

- Mais pas du tout, viens me tester ! Viens me tester ! »

J’entendis un raclement de gorge derrière moi. Moussa me regardait droit dans les yeux avec une moue de dégoût :

-« Je croyais que tu tiendrais parole. Tu as trahi ma confiance.

- Moussa, jamais je ne te trahirais. »

 

Quelqu’un me donna un coup de bâton dans le dos fort désagréable et je me retournai vivement. C’était Madame Michu la concierge, son balai à la main, rouge de colère.
Elle hurla en me vrillant les tympans :

« Monsieur, que vous passiez votre musique de sauvage et vos boums boums à des heures indues passe encore, que vous sombriez dans la déchéance avec vos partenaires de débauche, soit ! Mais que vous hurliez vos scènes de ménage nu dans mon couloir, ça ne passera pas ! Allez vous rhabiller tout de suite ou j’appelle la police ! »

Elle sanctionna sa plaidoirie par un violent coup de balai sur mon pied gauche qui m’arracha un hurlement de gonzesse, et Moussa en profita pour s’éloigner rapidement.

 

J’arrachais le balai de la vieille folle et rattrapant Moussa alors qu’il franchissait le hall d’entrée, je lui en abattis un grand coup sur l’épaule. Lui laissant juste le temps de se retourner, je lui plaquais avec détermination le manche sous le cou pour l’étrangler et je lui criais :

-« Maintenant soit tu viens tout de suite me tester, soit je te roue de coups jusqu’à ce que tu acceptes de me tester ! Mon vieux, je vais te coller un straight, et tu fermeras ta grande gueule !

- Tu gagnes du temps, t’es un nul, Billy Kane[49] de mes deux. »

Je pressais le manche sur sa trachée, il avait beau être black, je savais que le sang lui montait à la tête car il changeait de couleur.

-« Trois perfect[50] straight[51] avec n’importe qui, tafiole.

- Tout de suite. J’aimerais m’éloigner de toi le plus vite possible. »

 

Je courrais tout le chemin du retour, tirant Moussa qui boudait par le poignet. Tous mes voisins, pères de famille, jeunes étudiantes étrangères au pair, vieux retraités, femmes au foyer regardaient mon retour fracassant depuis leur palier.
J’aurais pu avoir honte, mais j’avais trop la rage de remettre Moussa à sa place, ce prétentieux. Un gars de mon âge que je n’avais jamais croisé me lança :

- « Alors les amoureux, ça se finit bien ?

- Fais pas le malin, t’es le prochain ! » lui hurlais je en guise de réponse. Et je devais avoir un visage ivre de colère, car il rentra rapidement dans son appart sans demander son reste.

Je jetais le balai aux pieds de l’acariâtre mère Michu :

« Reprends ton balai la vieille et m’emmerde plus. »

J’étais odieux et furieux, honteux et terrorisé. L’immeuble me haïrait et me mépriserait.

Mais chaque problème en son temps.

 

Je rentrais dans ma piaule comme une tornade, surprenant Patricia à inspecter avec curiosité dans tous les coins, mais ça n’avait pas d’importance. En un coup de pied, j’allumai la télé, et forçai Moussa à s’asseoir devant la console, puis lui jetai la manette.

 

« A toi de me montrer ce que tu vaux ! »

 

Il devait être un peu déboussolé, parce qu’il a pris ses persos un peu au hasard.

Je lui ai collé direct un perfect avec Iori, en le bourrinant de coups spéciaux, hé hé.

 

Il me l’a pas mal entamé lors du deuxième round, car la concentration revenait à mon adversaire, et je l’ai perdu au troisième, mais j’ai quand même fini le match avec Kyo.

Je n’avais pas fait le straight promis, mais pour la première fois, je l’avais battu à un jeu où il passait pour un maître, et ce, sans le moindre handicap.

 

Et je savais qu’il n’avait rien tenté pour me faire un cadeau.

 

Le cœur au bord de l’explosion, tremblant, je m’effondrai sur le dos, les bras en croix. Il y eut un long silence brisé par la musique faiblarde de l’intro du jeu qui passait en boucle. Moussa restait immobile, face à l’écran.

Je savourais ma victoire avec un délicieux flegme. Retournant la tête, je voyais le monde à l’envers.

Tout semblait si étranger de ce point de vue. France Inter jouait le bal des oiseaux dans un coin de la pièce.

 

Patricia, loin de se douter de l’importance du match qui venait de se dérouler, avait pris une boite de CD et l’appuyait sur le mur :

- « Tu fais quoi ? » je demandais.

- Joel c’est vraiment crade chez toi. Tes murs collent. »

Et elle illustra son propos en lâchant la boite qui resta effectivement collée.

 

Des rayons de soleils passèrent entre les lattes de mes persiennes et vinrent strier le sol.

« Déconne pas, c’est mes sauvegardes de Daggerfall[52]. »

 

Toujours immobile, Moussa déclara soudainement :

- « Ton niveau a carrément changé…hier tu jouais pas au max, dis moi.

- Je me suis entraîné toute la nuit, banane.

- T’apprends vite alors. Mais je ne te crois pas. Je t’avais toujours battu auparavant.

- Parce que c’était moins marrant de gagner que d’utiliser tous les coups des personnages. Tu m’as forcé à gagner, sinon c’était la te-hon. Alors master Moussa ? »

Il ne se retourna même pas, jouant avec sa manette luisante d’usure devant la neige de l’écran vide. Je le piquais en lui lançant des « Master Moussa » sympathiques pour qu’il craque. Il me coupa avec agacement :

-« Je vais te laisser une ultime chance. Ultime, j’ai dit. Mais tu ne devras plus toucher à un seul autre jeu que KOF jusqu’au tournoi.

- Oui bouana. Moi y en a pas toucher aux autres jeux bouana.

- Va te fringuer, t’es vraiment moche à oual-p. »

 

Ah ouais. J’avais complètement oublié.

 

Patricia me lança un vieux T-shirt qui dépassait de dessous mon canapé-lit qui me permit de dissimuler mon intimité le temps de trouver des vêtements potables.

 

Je m’habillais alors que Moussa expliquait en soupirant les bases du jeu King of Fighters à Patricia. C’était une fille enjouée mais réservée, sensible, très sensible probablement. Elle nous laisserait dès qu’elle aurait des sujets plus intéressants selon son goût ou celui que lui imposeraient ses relations, car les humains fonctionnent ainsi, malheureusement, et cela me donnait un petit pincement au cœur.

 

Son…ingénuité me plaisait. J’imaginais que son cadre de vie devait être minutieux, propre et prévisible.

 

Je n’allais pas tarder, en fait, à le découvrir.

 

Level 5 !!
Prepare for combat !!

 

Je revins de la salle de bain après les brèves ablutions qui concluaient mon habillage et surpris Moussa en train d’embarquer ma console, mes jeux et ma manette dans son sac.

- « Tu fais quoi là ?

- Tu peux pas t’entraîner ici. Trop de choses peuvent te déconcentrer, trop de tentations.

- Et tu m’emmènes où ?

- J’y réfléchis. »

 

Nous quittâmes l’appartement sur la pointe des pieds pour ne pas se faire griller par les voisins suite à notre cinéma. Une fois dans la rue, Moussa alpaga Patricia :

-« Y a une télé et un canapé chez toi ?

- Ouh, vous n’irez pas chez moi, répondit-elle fermement.

- Quelle déception », soupira-t-il en claquant la langue.

 

Je la comprenais un peu. Si elle ramenait deux zarbis comme Moussa et moi et qu’il y ait un bronx comme on venait de le mettre dans notre immeuble, ses vieux choperaient rapidement une jaunisse.

 

D’autant plus que les adultes sont rarement bienveillants vis-à-vis des joueurs de jeux vidéos. Ils voient une perte de temps de la jeunesse, mais en fait craignent la subversion d’un média qu’ils ne peuvent pas contrôler.

 

Moussa joua sur la culpabilité, ce qui était assez malin de sa part car c’est grâce à cela que j’avais tantôt réussi à la faire craquer. Il déclara avec des trémolos dans la voix que notre équipe était ainsi fondamentalement fragilisée, et que tous les efforts que nous ferions seraient anéantis par son égoïsme.

-« On a juste besoin de ta télé ! On touchera pas à tes poupées !

- D’accord, t’as gagné…espèce…de…lourd ! Mais vous restez tranquilles, et vous ficherez le camp quand je vous le dirai ! »

 

Elle habitait à dix minutes à pied.

Pendant ce temps, Moussa m’avait donné des fiches récapitulant tous les coups spéciaux de chaque personnage que je devais apprendre le long du trajet.

« Fais pas le malin, je t’interroge ce soir et si tu fais une seule faute, fin de l’entraînement. » avait il ordonné avec rigueur.

Au moins, il ne prenait pas son rôle à la légère.

 

Patricia se ferma comme une huître, manifestement contrariée, et nous mena lentement en poussant force soupirs, les poings serrés. Il devenait pressant pour elle d’en finir avec cette histoire. Elle croyait s’être acquitté d’une dette de deux mille francs en me refourgant un flyer, et la voilà traînant ici et là les deux plus gros boulets de Paris.

L’appart des vieux de Patricia était à un jet de pierre de la gare d’Austerlitz, au dos du Jardin des Plantes, dans un petit immeuble craquelé de lierre vivace.

Moussa exprima son admiration par un sifflement : quatre, cinq vastes pièces qui sentaient le propre, recouvertes d’un parquet ciré, des tableaux éclairés par des petites lampes, des bibliothèques vitrées emplies d’ouvrages à l’aspect précieux.

Mû par l’habitude, ses pas le conduirent rapidement dans la cuisine carrelée de blanc dont les ustensiles chromés pendaient au dessus de plaques à induction.

Patricia tentait de garder un œil sur lui et un œil sur moi, tendue, alors que nous prenions possession des lieux : en un pas j’étais dans le salon, où un grand canapé de tissu vert faisait face à une large baie vitrée donnant sur la galerie anthropologique du Jardin des Plantes, mais surtout face à une télévision 16/9ème écran plat, encore plus grande que les modèles de démonstration à la Fnac.

-« Ouah la télé ! exprimais je avec la sincérité du cœur. Ouah ! T’as Game One[53] ?

- C’est quoi Game One ? »

 

Moussa revint de la cuisine avec une brique de lait qu’il était en train d’ouvrir.

-« Le frigo est vide, c’est une vraie déprime, je te raconte pas, Joe. J’ai juste trouvé du…Ouah la télé ! Elle est géniale cette télé ! T’as Game One ?

- Touche pas à mon lait ! ordonna-t-elle.

- Mais, je te bois pas tout, je te rassure. De toute façon je déteste le lait. »

Il en but quand même une gorgée à même la brique histoire de sceller l’appropriation des lieux, et le rendit à sa propriétaire qui le prit entre ses deux doigts avec une moue de dégoût.

Puis il claqua bruyamment des mains.

-« Bon, Joe, branche la console. Entraînement non stop jusqu’à ce que je te le dise. T’as droit à une pause de dix minutes toutes les heures, et de une heure toutes les cinq heures. Prends Chris, Iori, et un perso que tu changes à chaque partie. Essaye de finir le jeu avec tous les personnages. Et n’oublie pas l’interro des coups spéciaux de ce soir. Toi ! Tes vieux sont où ?

- En voyage, répondit elle sans envie.

- Ils reviennent quand ?

- Bientôt. »

 Elle avait les lèvres serrées et la voix emplie de ressentiment.

- « Allez, fais pas ta Mégumi.

- Vous n’allez pas squatter ici, ordonna-t-elle, à moitié suppliante.

- Moi, non, j’ai un business à assurer. Mais Joe s’entraînera ici.

- Mais…

- Juste pour l’entraînement. »

 

Il avait pris un ton apaisant et posé qui contrastait avec son look de racaille. Il avait également fait un petit sourire et son désormais fameux clin d’œil complice. Patricia plissait les yeux en le haïssant, en se haïssant de sa faiblesse, et ne répondit rien.

-« Allez, prends le fric, femme fourbe. On va faire les courses.

- Ramenez moi du coca. » demandais je.

 

J’étais déjà au dernier stage de ma première partie.

 

Je me glissais dans le jeu alors que la porte se refermait.

Pour s’approprier un jeu et le maîtriser, il faut en connaître les mécanismes, la philosophie, et enfin observer et comprendre le contexte de sa création.

 

Un peu d’explication à ce stade ne serait pas superflu, d’autant plus que Moussa devait expliquer en ce moment même ces mêmes éléments à Patricia. L’écoutait-elle ? J’en doute. Elle souffrait de son implication dans l’histoire. Elle cherchait des portes de sortie. Bref.

 

King Of Fighters est un jeu en deux dimensions qui oppose trois combattants choisis par chaque joueur (ou la machine, le cas échéant) à trois autres. Le premier joueur qui perd ses trois combattants a perdu la partie.

Les combattants sont des personnages avec des caractéristiques spéciales. L’un peut être plus corpulent, l’autre plus résistant, l’autre plus rapide, l’autre plus fort, etc…voire même tout simplement, plus marrant, plus mignon, plus sympa, plus sexy ou plus populaire.

Ces derniers critères, quoique mineurs, restent quand même importants pour le jeu de compétition car un personnage pas extraordinaire mais apprécié comme Mai, une jeune asiatique donc le kimono lâche révèle les formes rebondissantes de sa féminité, sont beaucoup joués, donc souvent bien maîtrisés.

A chacun des personnages est alloué un quota d’énergie qui diminue à chaque coup encaissé. Quand il n’y a plus d’énergie, le personnage est considéré K.O. et son adversaire acquiert un peu d’énergie (mais pas plus que son maximum) et l’on passe à un autre combattant.

 

Basiquement, il est possible de se déplacer de droite à gauche, de sauter et de s’accroupir, de donner un coup de poing faible mais rapide, ou fort mais lent, un coup de pied faible mais rapide, ou fort mais lent, coups que l’on peut bien évidemment donner en se déplaçant, en sautant ou en s’accroupissant, et que l’on peut donner dans des directions choisies.

 

A cette palette déjà riche de possibilités s’ajoutent des coups spéciaux, qui sont des combinaisons de mouvements qui déclenchent des types d’attaques spectaculaires et puissantes. On distingue grosso modo deux types de combattants parmi les dizaines proposées : ceux qui combattent à distance et les preneurs.

Les preneurs ont des coups spéciaux au corps à corps, tandis que les autres agissent à distance, en envoyant par exemple, des déflagrations d’énergie.

 

Tout comme les échecs, KOF devient pour celui qui le maîtrise bien et qui a franchi la barrière des réflexes, un jeu d’adaptation et d’abstraction. A tout instant, selon la configuration et le type de son joueur et de celui de l’adversaire, selon sa personnalité et sa technique, il faut choisir l’attaque ou la contre attaque la plus judicieuse parmi une immense gamme de possibilités.

 

Un sport, certes, mais un sport du mental, de ceux qui ne laissent pas de place à l’inattention : une partie de KOF dure en moyenne moins d’une minute, une minute qui décide de la victoire ou de l’échec de ceux qui se sont parfois entraînés pendant des années pour parvenir au titre suprême.

 

Absorbé dans l’étude des personnages, je ne les avais pas entendu rentrer.


La journée était passée comme dans un rêve, je prenais soudainement conscience de ma faim, de mes besoins naturels, je quittais cet univers d’abstraction pour retourner dans mes contraintes physiques et dans la faiblesse de mon corps.

La journée était passée et j’avais joué sans interruption.

Moussa me lança une canette de coca, hélas tiède, mais qui fut quand même la bienvenue.

« Je vois que ça avance, constata-t-il après quelques secondes d’observation. Bien. Tu feras d’énormes progrès si tu n’es pas distrait. En plus comme la télé est grande, tu peux te mettre loin, ça te fatiguera moins les yeux. »

Patricia avança en soufflant comme un phoque, exténuée, tirant un énorme paquet traînant sur le sol.

-« Tu pourrais m’aider espèce de macho ? cria-t-elle. C’est hyper lourd…

- Allez courage, Soujiro[54], la cuisine est plus très loin. »

Elle tira en grommelant des menaces l’énorme sac estampillé Tang Frères dans la cuisine. Je soupçonnais Moussa d’avoir tout transporté jusqu’au seuil mais de ne pas avoir voulu le faire devant moi.

 

Il alla la rejoindre dans la cuisine et je jetais un œil lors d’une pause pipi sur ses achats : des litres de sauce soja, des sacs de riz, des sacs de chips crevettes à faire frire, du soja frais, de la salade, des poissons séchés, des épices, des œufs, des haricots verts et des carottes, du riz, du riz, encore du riz, et des jus de fruits de toutes sortes.

Comme s’il était chez lui, il fouilla dans les placards et trouva le bon vieux wok acheté chez Habitat qui traîne intouché dans chaque famille de bourge, et jeta de l’eau, de l’huile, du sel, des épices et de la sauce soja sur un feu vif, et Patricia vint me rejoindre.

J’étais assis en tailleur devant la télé, adossé au canapé. Elle s’assit sur le sofa, les jambes serrées, mains sur ses genoux, et me murmura :

-« J’ai jamais vu autant de chinois de ma vie. C’est incroyable ! Les immeubles sont pareils, mais c’est pas des européens, c’est des chinois.

- Ils vendent des canettes de coca allemandes chez Tang Frères ? demandais je en remarquant le goût plus sucré que la normale.

- C’est du coca tombé d’un camion, qu’on a récupéré, déclara joyeusement Moussa depuis la cuisine.

- En fait, il l’a volé sur une caisse à la sortie du magasin, » chuchota Patricia avec mépris comme si j’avais besoin d’une précision.

 

On dégusta des légumes frits dans la sauce soja et du riz délicieux, un vrai régal qui fit oublier les petites contrariétés de la journée à Patricia, puis ce fut mon tour de passer à la casserole.

Moussa se montra particulièrement vicieux en me demandant les combinaisons spéciales de personnages peu utilisés, et mêmes les noms des combinaisons, mais j’avais bien appris la leçon et m’en tirais avec un sans faute.

Dehors, le jour fuyait et les réverbères s’allumaient lentement.

-« Félicitations, disciple, dit il en me donnant cérémonieusement une canette de coca. Je célèbre aujourd’hui officiellement ton intronisation dans la Voie de King of Fighters. Tu as atteint le rang de disciple-baka[55]. Persévère et progresse, tu es sur la bonne voie.

- Arigato[56], sempai[57]-baka. » fis en inclinant la tête en caricaturant les démonstrations de respect japonais.

Nous trinquâmes rapidement, puis Patricia se leva et entonna avec impatience en tapant des mains :

-« Bien les champions, ce fut un plaisir. Maintenant il est tard et…

- Effectivement, coupa Moussa avec respect et sur un ton qu’il forçait pédant. Mademoiselle, merci beaucoup pour votre hospitalité. Je dois m’en retourner à mes affaires. J’ai perdu une journée entière, et les clients n’attendent pas. Cependant, nous avons bien progressé. »

Un sourire de soulagement illumina le visage de Patricia. Moussa poursuivit :

-« Continue de t’entraîner, mais pas plus que ton esprit ne le pourra. Ca ne sert à rien de jouer en étant fatigué mentalement, car on apprend rien. Je te laisse mon sac qui contient quelques magazines avec des stratégies. Regarde bien les mentions sur les combos infinies, il faut que tu maîtrises toutes celles publiées dans la presse d’ici la fin de la semaine parfaitement. Lis attentivement avant de t’endormir. Tu verras que rapidement tu rêveras de KOF, et tu trouveras même des solutions. L’inconscient joue mieux quand la télé est éteinte. Patricia, tu veilleras à ce qu’il ne manque de rien. Il dormira sur le canapé.

- QUOI ? s’étrangla Patricia. Mais je croyais que…

- Nan, Patricia, je préconise que Joe dorme sur le canapé prés de la télé plutôt que dans un lit. C’est sa salle d’entraînement, il faut…il faut qu’il se l’approprie, tu vois ?

- Mais ce n’est pas du tout ça le problème ! piailla-t-elle en tapant du talon.

- De toute façon, je préfère les canapés, admis-je. J’ai pas l’habitude des lits. »

Je m’imaginais les lits de l’endroit, de toute façon, trop confortables pour mon dos habitué aux sièges en bois et aux mauvais clic-clac.

Evidemment, la pauvre Patricia ne se doutait pas que je squatterai chez elle, mais c’était malheureusement une nécessité. J’étais encore accro aux jeux, et chez moi je n’aurais pas tenu résisté aux musées des tentations qu’était devenue ma piaule.

Moussa partit en coup de vent, et Patricia passa un long moment à m’expliquer calmement que la situation ne pouvait plus durer.

Elle blablatait encore alors que je me réinstallais à la machine. Je me découvrais subitement fatigué. J’avais une grande endurance aux jeux, mais le calme du dîner avait trop rompu avec la tension et l’attention que j’investissais dans King Of Fighters. Patricia me regardait avec espoir éteindre la console, espérant que ses paroles m’avaient convaincu, mais déchanta alors que j’allais chercher les magazines :

-« Faut que j’étudie ces combos.

- Tu m’écoutes, oui ? Tu ne vas pas rester nuit et jour ici, quand même ?

- Si. J’obéis au coach. Je veux gagner.

- Mais ce n’était pas prévu, ça ! »

 

Je ne répondais rien.

« Mais quelle galère ! Mais quels boulets ! Mais pourquoi… »

Elle soupira de désespoir et prit une pause accablée. Elle était mignonne avec ses cheveux courts, sa petite tête et ses yeux allongés. Je lui dis gentiment :

« Tu ne veux pas aller au Japon ? »


Elle m’envoya un regard intrigué et joueur, jaugeant de ma sincérité. Et oui, elle était bien eue sur le coup et elle l’admettait avec élégance. Elle se leva en frissonnant des narines, partit quelque part une petite minute, et revint en déposant une couverture pliée en quatre sur le canapé. Elle déclara en minaudant :

- « Je croyais que tu voulais le Xbox.

- Oh, mon maître n’acceptera pas une médaille d’argent.

- Ha ! Et si tu gagnes, tu partiras au Japon avec lui, je ne suis pas une idiote.

- Il aura déjà la gloire d’avoir formé un champion national, et toi tu n’aurais rien. Ce ne serait pas très équitable, n’est ce pas ? »

 

Elle ne put s’empêcher de sourire encore, malgré de vaillants efforts. Je saisis la couverture, douce comme de l’alpaca, qui sentait délicieusement le propre.

 

« Tu penses que tu vas gagner ? »

J’étendais la couverture sur le sol, à coté de ma Néo Géo. 

« Je ferai tout pour. (je fis une pause, puis continuais : ) Toutefois, une Xbox avec un an de jeux…c’est intéressant… »

 

Je préférais la laisser douter de mes intentions, elle choisirait ce qui lui semblerait le plus rassurant.

Cet endroit était si calme, si apaisant. Le plancher sentait bon, était doux. La couverture était une vraie caresse.

-« Pourquoi tu t’installes par terre ? demanda-t-elle.

- Euh…je suis pas très propre, et je montrais mon vieux jean sale et mon t-shirt crasseux. Je veux pas dégueulasser ton beau canapé.

- Tu peux dormir déshabillé, je te préviendrai quand je rentrerai dans le salon. Je jouerais de la crécelle, style moyen âge. Oh, excuse moi, j’ai dit salon ? je voulais parler de la SALLE D’ENTRAINEMENT.

- Euh, c’est que dessous aussi c’est pas hyper propre non plus.

- Et bien, tu peux prendre une douche, si tes us et coutumes acceptent que tu en prennes une de temps en temps…au cas où, j’ai mis une serviette bleue. La bleue. La bleue, ok ? »

En fait, ça ne m’était pas venu à l’esprit. Un peu déboussolé, je prenais une longue douche qui me sembla délicieuse. Il n’était pas tard mais je recevais le contrecoup de la concentration que j’avais impliquée dans le jeu aujourd’hui et j’étais assommé. Quand je fermais les robinets, j’entendis Patricia crier depuis sa chambre « La bleue ! », ce qui me rappela de ne pas m’éponger avec mes vêtements comme je le faisais d’habitude histoire de les laver un peu, mais avec une vraie serviette.

Le grand luxe.

Sacrifier tout au jeu, c’est l’oubli de choses simples comme une serviette douce, qui coûte le prix d’une boite de Cd-rom ou quelques heures de connexion à l’Internet, ou d’une douche, qui vous prend le temps d’une partie de Puzzle Bobble[58] mais qui n’a rien de comparable.
Il devrait être interdit d’oublier ces joies simples.

Uniquement vêtu de la fameuse serviette bleue, je remerciais Patricia à travers sa porte fermée et lui souhaitais bonne nuit.


Le calme. Les odeurs de frais. La vie biologique qui coulait à nouveau dans mes veines. Mes muscles qui se décontractaient.

 

J’étais heureux d’une façon de l’être qu’il me semblait avoir oublié depuis longtemps et dont je ne me souvenais pas le nom.

 

 

Level 6 !!
Entering the Fortress !!

 

Le jour qui suivit fut caractéristique de ce qu’allait devenir mon quotidien sous l’égide de mon nouveau maître.

Patricia me réveillait aux aurores, parfois à renforts de chaîne hi-fi mise à fond, et je grognais en lui suppliant des petites minutes de répit, mais elle était intraitable.

Souvent habillé simplement de la couverture, je prenais comme un zombie un petit déjeuner agréable avec elle, puis elle partait pour la fac alors que je m’échauffais sur quelques petites parties. Les premières parties de la journée ne sont jamais folichonnes, car le jeu met un petit moment à évaluer le niveau du joueur et augmenter la difficulté.

Au début, je sentais que je n’avais pas atteint les limites de difficulté du programme, car elles allaient croissant, m’offrant des affrontements à chaque fois plus problématiques. Une véritable leçon d’humilité, car le plus faible de mes futurs adversaires humains serait toujours plus fort que le programme.


Quand je ne jouais pas, je lisais attentivement les magazines, ou m’étirais en tournant en rond dans la pièce, moulinant des bras pour assouplir les muscles de mes épaules. Certains magazines étaient écrits en japonais, mais les symboles et les démonstrations étaient compréhensibles de tout un chacun.

Les combos (« combinaisons ») infinies étaient des séquences de coups et de coups spéciaux jouées en boucle, le plus souvent très difficiles à exécuter, qui une fois lancées n’autorisaient aucune réplique de la part de l’adversaire et l’amenaient donc impuissant vers sa propre défaite. Il fallait donc connaître ces combos par cœur de manière à tout faire pour ne pas se retrouver dans une configuration de jeu qui autorise l’une d’entre elles qu’un adversaire chevronné appliquera sans pitié contre vous.

« Et ce n’est pas tout, m’expliqua plus tard Moussa. Les combos infinies publiées ne représentent que les configurations évidentes et grossières, et tout le monde les connaît, c’est la base. Inévitablement, tous les pros que tu seras amené à rencontrer auront un éventail de combos infinies secrètes, que tu n’auras jamais rencontré auparavant.
Dès que tu auras acquis les bases, je t’apprendrais toutes celles que je connais – et crois moi, ça en fait beaucoup. L’idéal serait qu’au cours de ton entraînement tu développes une combo inédite, un atout caché qui te permettrait de renverser une situation critique ou de démoraliser un adversaire lors des ultimes matchs, mais je ne me fais aucune illusion. »

Patricia revenait plus tard dans la journée et débriefait rapidement sur les cours que j’aurais dû suivre, mais je ne faisais que semblant de l’écouter. Elle réchauffait les restes de la veille au micro ondes et me les servait en guise de déjeuner tardif, puis lisait dans sa chambre ou rejoignait des amies dehors. Mais elle prenait toujours garde d’être là quand Moussa se ramenait pour l’évaluation et les leçons du jour.

Mon mentor restait une ou deux heures pendant lesquelles il m’interrogeait sans répit sur mes connaissances et mes impressions, quitte à poser chaque jour les mêmes questions. Il m’accordait une partie ou deux, qu’il gagnait à chaque fois de peu même avec mon niveau croissant et commentait mes faiblesses avec professionnalisme et adaptait l’entraînement en conséquence. Il se montrait très sévère lorsque j’avais passé une journée sans me dépasser en niveau, en jouant sans me concentrer sur l’apprentissage, menaçait de tout laisser tomber dans des scandales et des minauderies de star de cinéma.

Il apportait toujours plus de documentation et des fiches écrites à la main, et chaque jour je devais en apprendre plus.
C’était exténuant.

Il nous préparait ensuite le repas du soir, plaisantait un peu, tentait d’initier Patricia à l’anime en lui proposant des divx ou des mangas sous le manteau, puis prenait rapidement congé.


Je jouais encore un peu mais en général me couchais de bonne heure, quitte à me réveiller dans la nuit pour m’entraîner encore, car l’autre folle me réveillait avant le lever du soleil – et il se levait encore tôt.
Avant de sombrer dans le sommeil, je lisais les magazines et me laissais calmement pénétrer des remarques pertinentes soumises par les joueurs pro.

 

Au fil des jours, j’acquérais le feeling du jeu, et je m’en dégoûtais.
Les deux premiers jours m’aidèrent à m’accoutumer à l’endurance et la rigueur mentale nécessaire à l’entraînement, mais le troisième jour, rien que la musique du jeu m’écoeurait et je jouais dans un silence total. J’en avais vraiment marre : mon niveau avançait à pas de fourmi et j’avais l’impression de tourner en rond sans progresser, les sprites[59] et les attitudes, sans cesse vus et revus, me donnaient la nausée.

Au quatrième jour, j’étais à deux doigts de tout laisser tomber. Mon corps suivait, mais mon esprit semblait élimé comme du vieux tissu. Quand je ne jouais pas, j’avais l’impression de jouer quand même.

« C’est normal ! ânonna sèchement Moussa. Ca arrive toujours au début. Dis toi que si tu te sens comme ça, c’est parce que tu ne considères pas KOF comme une suite de problèmes qu’il faut résoudre par l’abstraction mentale. Si tu te sens malade, c’est que tu ne progresses pas, il faut te remettre en question et évoluer pour atteindre les dernières limites du jeu.
Egalement, il est toujours possible d’arrêter l’entraînement, si tu ne t’en sens pas capable. »

 

Il m’avait tellement énervé avec son air de mépris, que je m’y suis remis de plus belle, et quelques jours après, je terminais le jeu quelque fût sa difficulté et mes handicaps, avec n’importe quel personnage, et bien souvent dans des straights meurtriers, maîtrisant toutes les combos infinies de la presse, et i