Gregoss
Un cadeau danniversaire
Cest une
histoire toute simple et pas vraiment impressionnante. On me pardonnera, une introduction
en bonne et due forme voudrait que jajoute encore une ou deux choses, mais
je ne trouve absolument aucune chose à dire si ce nest que la petite
anecdote qui va suivre ne sera ni exagérée, ni enjolivée.
Bien sûr elle concerne les jeux vidéo, ou plutôt, un seul dentre
eux
Cela sest passé il y a plus dune quinzaine dannées
et un seul parmi les milliers de jeux vidéo qui existaient déjà
alors me permit de me mettre un peu de plomb dans laile. Agé alors
de douze ans, je devais ressentir sur le moment une honte tenace, exagérément
adolescente et donc forcément un peu ridicule, pour ensuite me dire quaprès
tout même les jeux vidéo peuvent vous apprendre des choses
Mais laissez moi dabord planter le décor
Cette année
là jétais donc un jeune adolescent et jévoluais
au jour le jour dans un lycée où une petite guerre des ego allait
bon train. Le jeu vidéo venait progressivement au grand public, lère
numérique frappait à de plus en plus de portes, et cela se ressentait
chez les nouvelles générations, hypnotisées pour leur plus
grand plaisir et certainement pour encore bien longtemps par les images interactives.
Chez ces jeunes amateurs des mondes virtuels, cétait à celui
qui posséderait la meilleure machine et/ou les meilleurs jeux, et je faisais
partie, en ce moment du temps et de lespace, de cette génération
qui découvrait les incroyables perfectionnements des divertissements de
masse. Ce qui impliquait parfois de nouveaux et intimes rapports de force
- Moi jai un Commodore 64.
- Non ?
- Et toi, tu as quoi ?
- Un CPC 464.
- Ah
Cétait une époque où pour certains (je ne dirai pas
beaucoup) il fallait avoir une machine de tueur pour acquérir le respect,
et pas facile de se contenter de peu. Lavantage technologique prit par quelques-uns
salissait lamour-propre dautres restés à la traîne
En ce qui concerne les CPC je me souviens avoir été à un
moment soulagé car il y avait dautres êtres à la dérive
qui comme moi possédaient cette machine; cétait aussi lépoque
où nous avions du mal à expliquer à nos parents que le marché
se renouvelait très vite : nous lorgnions sur les nouvelles générations
de bécanes tandis que nos géniteurs ne comprenaient pas pourquoi
nous nétions pas apaisés et contentés par ce que nous
avions dans nos chambres. Le CPC au moins avait eu un succès assez large
pour être considéré comme un ordi relativement crédible.
La réputation dune machine collait évidemment aux basques
de son possesseur, cétait ce qui était le plus dur. Dautres
machines jugées alors inférieures avaient comme possesseurs dautres
pauvres êtres qui, à cause de ça, nétaient plus
crédibles du tout depuis un bon moment
Cest vrai, nous étions
bien souvent des jeunes cons. La foire aux vanités cétait
la cour de récréation où savançaient de jeunes
paons, à chacun sa machine, chacun sa marque, et à chacun ses jeux
Il y aurait des polémiques et des batailles mémorables, et des ères
qui progressivement en remplaceraient dautres. A ce moment là commençait,
véhiculée par la presse spécialisée, la période
du ST et de lAmiga, nous allions bientôt jalouser le premier possesseur
de cette fabuleuse bécane, mais ceci est une autre histoire
Approcha en ces
temps reculés le jour de mon anniversaire, je ne sais plus quelle année
mais il faudra que je vérifie la date de sortie de ce jeu vidéo
qui restera à jamais fameux pour moi, et que tout le monde a oublié.
Notez quà lépoque javais des amis, que jai
gardés depuis, mais nos rapports navaient évidemment pas la
même teneur. La qualité de ces amitiés sest bien sûr
bonifiée avec lâge.
Lincident a eut lieu dans ma maison, je ne sais plus si cest
dans ma chambre ou dans la pièce où jentreposais mon CPC mais
le soir de mon anniversaire, je me rappelle de mon père tout sourire frappant
à la porte de cette pièce, il était peut-être vingt
heure et il sortait de son boulot. Sortir de son boulot est une formule
marrante pour quelquun dont le boulot est dêtre justement toujours
dehors, à courir les routes
Il était et il est toujours routier. Du genre à trafiquer son disque
car le patron exige un peu plus dheure que de raison. Du genre à
cracher allègrement sur un système qui crée selon lui une
majorité de dindons de la farce. Du genre à se méfier de
tout ce qui est intello, de tout ce qui est nouveau, et de se foutre de la gueule
de la jeunesse post soixante-huitarde parce quelle na pas essayée
elle, darracher ses chaînes
Il venait du peuple
comme on dit encore quelque fois, et à cette époque je savais déjà
que lui et moi nétions plus vraiment proche. Je voyais bien, même
si je restais pour linstant silencieux, quun jour nos divergences
de vues témoignerait de ce fameux conflit des générations.
Pour le moment je me contentais dêtre taciturne, boutonneux, un peu
gros, et joueur de jeux informatiques. Et voilà quil samenait
devant moi avec un paquet cadeau, lair un peu gêné en me souhaitant
bon anniversaire
Inutile de dire que je ne savais pas trop quoi exprimer
de mon côté, entendez par là pas trop quoi exprimer de réellement
spontané et chaleureux. Un merci selon mes souvenirs a dû
suffire
Je mattendais encore à un bouquin, ou un truc pas vraiment
en rapport avec mes passions dalors. Un lointain cadeau faisant état
dune lointaine supposition parentale quant à mes possibles centres
dintérêts ! Je croyais quil allait encore moffrir
quelque chose qui tapait à côté
Bref, jarrache le papier et là derrière, ô surprise,
un jeu vidéo pour Amstrad CPC ! Le titre est Motor Massacre.
A cet instant, je ne savais pas ce quil valait. Je lai su un peu plus
tard (dans la demi-heure) mais je jure que jai alors tout fait pour my
intéresser
Pour un jeu de cet acabit, je dois même dire que
je me suis penché dessus plus que de raison (jai tenu ensuite deux
heures avant de lâcher laffaire). En regardant la boite du jeu, qui
représentait une sorte de véhicule faisant plus penser à
un tracteur quà un bolide futuriste pousser dans un précipice
un autre véhicule sur fond de ville post-apocalyptique, jentends
encore mon père :
- Je suis passé au supermarché avant quil ferme et le vendeur
ma expliqué que cest un jeu comme Mad Max. Ouais
Alors
pour accélérer faut appuyer sur cette touche là, et des fois
il faut rentrer dans des bâtiments pour aller chercher de la bouffe et des
clés il ma expliqué
Tu vas voir, cest bien hein
!
Je suis ensuite resté devant lordi, à tenter silencieusement
de lui montrer que jaccrochai, alors quévidemment il sagissait
bel et bien dune daube incroyable. Il est resté un peu à côté
de moi, me regardant jouer, puis est parti vaquer à ses occupations.
Le jeu était ridicule.
Lhistoire
aurait pu sarrêter là, mais cétait sans compter
sur une grosse bêtise de ma part : en parler dans la cour du lycée.
Un ami qui avait son anniversaire à quelques encablures du mien aborda
naturellement le sujet :
- Tu as eu quoi pour ton anniversaire ?
- Moi ? Mon père ma acheté Motor Massacre
- Non ?
- Et toi, tu as quoi ?
- Un jeu sur Amiga.
- Ah
Après ça, inutile de dire que la phrase hé le pauvre,
vous savez pas quoi ? son père lui a acheté Motor Massacre
fit le tour des gamers de ma connaissance et pire, des gamers que je ne connaissais
pas
Un ou deux jours après, lami en question revenait avec
un exemplaire du défunt Micro News, pour me montrer le test
du jeu, avec en titre Motor Massacre, doù le nom
.
On commença avec quelques potes à sesclaffer, ou devrais-je
dire ils commencèrent à sesclaffer, tandis que jadoptai
le faux rire de connivence qui était de rigueur. Un rire bien jaune. Le
rire hypocrite de celui qui refuse quon rie à ses dépends
Doù le nom
ça cétait facile !
Javais cherché un peu de réconfort parmi mes camarades, javais
bien vite déchanté.
Jétais pour un temps la risée de mes collègues et cette
désaffection était injuste et cruellement proportionnelle à
lâge de ses instigateurs. Je ne crois pas avoir forcément essayé
de garder souvenir de tout ce qui sest passé à ce moment là,
mais je sais que ce nétait pas forcément agréable.
Je me tint dans le silence pendant les quelques jours qui suivirent. Cest
incroyable comment tout cela paraît si puéril quinze ans après
que ça se soit passé, mais à lépoque jai
vraiment mal vécu les moqueries dont jai été lobjet
à cause de ça. Et intérieurement, lincident
me tarabustait. Je ressassais la chose. Pendant un cours, jimaginais malgré
moi mon père dans ce supermarché débarquant dans le rayon
informatique, un rayon dhabitude complètement hors de son monde,
de son univers, et demander conseil pour un cadeau danniversaire à
un vendeur. Je limaginai debout devant un ordi, (peut-être devant
la version Amiga tiens !), en train dopiner silencieusement du chef devant
une démonstration rapide du vendeur, en faisant bien attention à
ce que ce dernier disait, comme si lenjeu était vraiment important.
Jimaginais aussi ce vendeur, soit incompétent et ignorant des réalités
des cours de récré, soit pressé den finir avec ce dernier
client, soit trop content de pouvoir se débarrasser dun exemplaire
de ce jeu invendable.
Bref, assis dans la classe et entouré dautres jeunes qui comme moi
découvraient le monde des jeux micro, dans ce petit lycée de province,
je me sentis bien seul pendant encore quelques temps. Je me suis souvent repassé
dans la tête limage lointaine (et supposée) de cette scène
paternelle supermarchéenne. Je ne vais pas vous mentir et vous dire que
du jour au lendemain je décidais doublier les moqueries et de faire
grand cas de ce pauvre jeu malgré le mépris affiché par mes
pairs, mais avec le temps, lentement, je découvrais que jétais
lié à ce soft dune façon un peu spéciale...
Evidemment impossible de laimer pour lui-même. Mais je découvrais
que ce que jaimais à travers lui, cétait tout simplement
mon paternel. Et puis je cogitais sur le sens du mot offrir, sur les rapports
humain dune génération à lautre, tous ces trucs...
Sans le savoir, je faisais mon petit bonhomme de chemin sur la voie de (peut-être)
la sagesse, et ça allait prendre encore des années avant que le
mépris joyeux des autres ne me semble plus daucune importance.
Javais cette soirée-là ressenti de la pitié et de la
honte pour mon père, mais elle alla en samenuisant. Les mois passèrent
et je repensais parfois à ce jeu aux couleurs mal choisies, à laspect
enfantin, aux sons ridicules et à la manipulation plus que délicate...
Dans ce paquet dinformation binaire malhabilement programmé, fade,
il y avait désormais quelque chose en plus. Peut-être y ai-je même
rejoué quelquefois. Je me rappelle même du nom des véhicules
et de certains endroits du jeu : des mots tels que le pandys pork palace, lArène,
lATV allaient garder une signification toute particulière pour encore
longtemps. Un petit univers entier à peine fini quil était
déjà méprisé, mais dont je me souviens.
Voilà,
cétait ma petite anecdote. Peut-être que cela na aucune
importance quil sagisse ici dun jeu vidéo. Jaurais
été fan de films dépouvante, dun groupe de rock
ou de toute autre chose, ça aurait été peut-être pareil.
Mon père aurait sans doute fait ce même petit effort touchant
Je doit être aussi vachement sentimental. Je ne sais pas si beaucoup donnent
autant dimportance à un objet aussi médiocre parce quil
est lié à leur histoire personnelle... mais le héros de cette
anecdote finalement, cest mon vieux. Il a essayé de rejoindre un
peu mon univers malgré ses réticences envers linformatique
et tout un tas dautres choses, et je lui en suis très reconnaissant.
Cest marrant, la plupart des jeux de lépoque, quils soient
sur Amiga, C64 ou Atari, etc. sont devenus si vieux quils sont maintenant
comme Motor Massacre: injouables. Mais il aura compté, ce cadeau danniversaire.
Il est une petite corde sensible sur le panel de mon histoire émotionnelle.
Motor Massacre.
Développeur Gray Matter Studios. Game Designer Chris Gray. Graphistes Rob
Anderson Nick Gray. Musique Ben Daglish. Programmeur Ed Zolnieryk. Editeur Gremlin/Mindscape.
Copyright: 1988.