Dans les années 70, alors qu’en France,
on ne le connaît que par les consoles Pong et les jeux d’arcade, le marché du jeu vidéo
est déjà très actif aux USA, où le succès rencontré par Nolan
Bushnell fait des envieux, notamment chez les grands noms du divertissement électronique qui
n’avaient pas cru en lui à l’époque où il voulait lancer Computer Space, son premier
projet.
Bally fait partie de ces hésitants de la première heure. Née
au débuts des années 30 en même temps que l’avènement des flippers aux Etats-Unis,
cette compagnie s’est d’abord appelée Lion Manufacturing Co., avant de s’établir à
Chicago sous le nom de Bally Manufacturing Corp. en 1936. En 1969,
après plus de 35 ans d’innovations et de succès dans le domaine du flipper, Bally est devenue
la première compagnie d’amusement électronique américaine à être cotée
en bourse, possédant une centaine de salles d’arcade réparties dans tout le pays en parallèle
de la vente de ses flippers.
En 1971, c’est logiquement à Bally que
Nolan Bushnell s’adresse pour produire Computer Space, le premier jeu d’arcade de l’histoire, mais son
offre est rejetée, et c’est finalement Nutting Associates qui fera l’affaire. Computer Space n’obtient
pas le succès escompté, mais Bushnell ne désarme pas, et toujours avec le soutien
de Nutting, crée Pong en 1972. Il entre alors dans la légende.
Cette fois, Bally prend l’affaire très au sérieux, et devant
le succès rencontré par Bushnell, qui entre temps à fondé Atari, ouvre en
1975 une division spécialisée dans les jeux d’arcade, nommée Midway. Le premier jeu
lancé par Midway est Gunfight, conçu par les Japonais de Taito, qui est le premier jeu d’arcade
de l’histoire à utiliser un microprocesseur (on le verra aussi en France où il fait forte
impression par ses graphismes). Les salles d’arcade de Bally / Midway
changent de visage, avec l’arrivée de ces jeux qui font concurrence aux flippers.
Le succès rencontré par Atari avec
ses différents consoles stand-alone (c'est à dire dédiées à un seul
jeu, comme Pong ou Video Pinball), pousse Bally à s’intéresser au marché du jeu vidéo
domestique. Une console révolutionnaire est mise à l’étude en 1976, et Bally fait
appel à Nutting pour en sous-traiter la conception, notamment Dave Nutting lui-même. Pour la première fois, une console de jeu prétend au statut
de véritable micro-ordinateur. En plus des jeux, il est prévu que l’utilisateur puisse faire
ses propres programmes en Basic. Le CPU utilisé est le célèbre Zilog Z80 (3.59 Mhz),
alors en pleine ascension dans le domaine des jeux d’arcade (où il fera une carrière fabuleuse,
dans un premier temps comme CPU central, puis comme CPU dédié aux sons). En
ce sens, on peut considérer que Bally prend un train d’avance sur tous ses concurrents directs,
puisque Atari, tout comme Mattel et Coleco, seront amenés eux aussi à lorgner sur le marché
de la micro-informatique au début des années 80.
Les joysticks de la Bally Professional Arcade
La console, appelée Bally Professional
Arcade (un nom qui indique à la fois ses prétentions de micro-ordinateur et ses capacités
à égaler les jeux d’arcade), est plus puissante que les consoles conçues à
la même époque. Les modes graphiques vont de 160x102 à 302x204 (160x88 pour les programmes
en Basic) en 8 couleurs (2 en Basic), le son est sur 3 voies, avec des effets de vibrato et bruits blancs
(explosions). Elle dispose de 4 Ko de RAM, extensibles à 64 Ko, de 8 Ko de ROM, et les jeux sont
stockés sur cartouches. Le processeur graphique travaille en
bitmap, à savoir que chaque pixel affiché à l’écran correspond à une
adresse mémoire, ce qui facilite grandement le travail des programmeurs. Cette technologie est
plutôt rare en 1976, et dans le domaine des micro-ordinateurs, il faudra attendre l’Apple Macintosh
pour la voir devenir commune (même l’Atari ST ne travaille pas en bitmap, contrairement à
ce que prétendent ses fans depuis 15 ans :) ).
Le système d’exploitation, qui occupe les 8 Ko de ROM, est l’œuvre
d’une équipe dirigée par Jay Fenton (futur concepteur du jeu d’arcade Gorf, pour Midway),
qui est aussi l’auteur de l’interpréteur Basic intégré à la console. Avec ces 8 Ko de ROM, et des modes graphiques élevés pour l’époque,
la Bally Professionnel Arcade se situe loin devant les consoles produites au même moment par Fairchild
(Channel F) et RCA (Studio II). Les joysticks sont très similaires
à ceux de la Channel F, à savoir qu’ils ressemblent à une crosse de pistolet, au
bout de laquelle se trouve un petit joystick. Heureusement, un bouton de tir est prévu, à
l’emplacement de la gâchette du pistolet, ce qui les rend plus faciles à utiliser que ceux
de la concurrente de Fairchild. Il est possible d’en brancher 4 sur
la console, ce qui en fait une sorte de centrale de divertissement pour toute la famille, un concept plutôt
ambitieux. Les cartouches
ont la forme d’une cassette audio, ce qui laisse penser qu’à l’origine c’est ce type de support
qui était prévu pour les jeux.
Exemples de jeux sur Bally Professional Arcade : Gunfight et Dodgem
Au démarrage de la console, le BIOS fait
apparaître le logo de Bally sur l’écran. Etrangement, c’est à ce moment là
qu’il faut insérer la cartouche (pas avant d’avoir allumé la machine), et presser la touche
reset pour lancer le jeu. Il s’agit peut-être d’une tactique visant à rappeler constamment
au joueur l’origine du produit. Si on n’insère pas de cartouche, on peut alors choisir un des 4
programmes qui y sont implémentés (2 jeux, une calculatrice et une démo colorée). Pour la programmation, la console est équipée d’un clavier
24 touches, comme la plupart des micros-ordinateurs personnels de l’époque (qui ne sont apparus
qu’à partir de 1974), et une extension permettant de sauvegarder des programmes sur cassette est
prévue. Pour certains jeux, il est possible de poser un cache plastique sur la façade indiquant
les fonctions de boutons.
Astro battle (un clone de Space Invaders) et Bally Pinball
Tout ceci est extrêmement prometteur, mais
une série de loupés essentiellement dus à l’inexpérience de Bally sur ce marché
va saboter la carrière de la Professional Arcade. En raison de problèmes techniques incessants,
sa sortie est repoussée maintes fois, et elle n’est lancée officiellement qu’en Février
1978. Entre temps, l’Atari VCS est s’est déjà bien installé sur le marché
(principalement pour Noël 77). De plus, la Bally est vendue 350$, soit 150 de plus que la VCS.
Clowns (clone de Circus Atari), et Demolition Derby
La console est vendue uniquement dans des magasins
d’ordinateurs, ce qui est une erreur de marketing manifeste. Dans les années 70, ce type de produit
ne fait pas encore l’objet de boutiques spécialisées, et on le trouve le plus souvent dans
les magasins de jouets, mais Bally pêche par excès d’ambition, en voulant assimiler son produit
aux ordinateurs. Comme toutes les autres consoles lancées
dans les années 70 autres que la VCS, la Professional Arcade ne dispose pas des licences des jeux
d'arcades les plus populaires, Atari les ayant à majorité acquises (à l'exception
des jeux Bally, bien sûr). Les jeux sont donc des clones rebaptisés, qui n'ont pas le même
attrait auprès des joueurs. Les résultats commerciaux
sont décevants, et les problèmes rencontrés pendant la production des unités
refont surface sous la forme d’innombrables retours en garantie. La plupart des consoles vendues pendant
les premiers mois sont défectueuses, et Bally n’est pas en mesure de faire face au problème
: lorsqu’un jeu d’arcade ou un flipper tombe en panne, il est d’usage
d’envoyer un réparateur qualifié sur place, mais sur le marché grand public, ce type
de maintenance est beaucoup trop coûteux, et Bally ne sait pas procéder autrement.
Grand Prix, et Star Battle (qui s'inspire grandement de Star Wars)
L’arrivée de l’Odyssey 2 connaît
un succès qui, sans être fulgurant, suffit à prendre les dernières parts de
marché auxquelles la Professional Arcade pouvait prétendre, et Bally jète l’éponge
en 1979. L’histoire de la console ne s’arrête pas là
: la volonté de Bally de permettre aux utilisateurs de programmer leur console a fait de la Professionnal
Arcade une machine unique aux yeux de ses possesseurs. Ainsi, un groupe de fans de la console en rachète
les droits à Bally, et la relance dans le commerce sous le nom de Bally Computer System en 1981. Cette fois, la console connaît un regain d’activité, et de nombreux
jeux développés par des joueurs circulent (en langage machine, grâce au programme
Machine Laguage Interpreter), au point d’éclipser les titres lancés à l’origine par
Bally.
Panzer Attack et Red Baron (forment à eux deux un clone de Combat)
En 1982, une compagnie nommée Astrovision
est montée par les possesseurs des droits de la Bally Computer System, et la console est rebaptisée
Astrocade, continuant sa carrière jusqu’en 1985.
Cette console n’a jamais été commercialisée
en France, et on en a peu parlé, mais elle demeure l’unique tentative d’incursion sur le marché
des consoles pour Bally, ainsi que la seule console dont les fans ont concrètement prolongé
l’exploitation commerciale.
Laurent