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Le Bagnard
Année : 1982
Système : Arcade
Développeur : Valadon Automation
Éditeur : Stern
Genre : Arcade / Plate-forme
Par JPB (04 septembre 2020)

L'autre jour, je vous ai parlé d'un petit jeu d'action sur l'honorable VCS Atari. C'était Keystone Kapers, dans lequel on contrôle un policier qui doit rattraper et capturer un voleur de grand magasin.
Mais... Si les rôles étaient inversés ?
Si vous deviez réussir à vous enfuir d'une mine, en récupérant le plus d'or possible, alors que les policiers vous recherchent et tentent de vous appréhender ?
Que voilà une idée intéressante ! C'est ce que propose Le Bagnard, ou Bagman en version internationale, un des trop rares jeux d'arcade made in France réalisé en 1982.

Le flyer de la version internationale, distribuée par Stern.
Merci au site Arcade Flyer Archive ! Cliquez sur une image pour une version plus grande.
Vous trouverez la BD complète en français ici, merci à Pix'n Love !

Le crime ne paie pas !

Tout d'abord, un mot sur Valadon Automation, la société qui a réalisé ce petit chef d'œuvre. Elle se trouve en Saône-et-Loire (département 71), à Crissy, tout près de Châlons sur Saône.
Fondée en 1977 et spécialisée dans l'automatisation des centrales à béton, sa collaboration avec René PIERRE, gros distributeur de jeux de café (baby foot, flippers, jeux vidéo) lui donne l'envie de franchir le pas et de rentrer dans le monde des jeux vidéo. Son premier titre est Millpac, un bootleg de Centipède ( (c) Atari), c'est-à-dire un clone plus ou moins illégal ; mais à l'époque c'était relativement courant - je vous conseille d'aller lire l'interview de Pierre TEL pour mieux comprendre ce genre de pratiques - ce qui entraînera qu'Atari intentera un procès à Valadon Automation pour contrefaçon en 1981. C'est alors que l'idée de concevoir Le Bagnard démarre.

La marquise réarrange les cases de la BD pour tenir sur l'espace disponible.

Par la suite, d'autres jeux vidéo voient le jour, tels que Pickin', Tank Busters ou une suite à Bagman : Super Bagman reprenant le même principe sur de nouveaux écrans. Mais peu de temps après, Valadon Automation se retire du monde des jeux vidéo pour revenir aux automatismes et au dépannage industriel. Sa longévité est exemplaire, car elle était toujours là en 2018, quand elle a été absorbée par le groupe Vinci : désormais elle s'appelle Actemium Saône et Loire.

La petite animation de la borne. Le bagnard, poursuivi par le garde, revient avec la pioche.
Mine de rien, avec ça et l'Attract Mode, on comprend immédiatement le principe du jeu.

"Les rayures ça amincit" (Obélix)

Le Bagnard vous met dans la peau de Joe, un repris de justice, peut-être victime d'une erreur judiciaire mais là n'est pas la question. Il apparaît vêtu de la traditionnelle combinaison à rayures, à l'entrée d'une immense mine, dans laquelle il a autrefois caché des sacs d'or un peu partout. Il compte bien tous les ramasser et les mettre dans sa brouette, avant de s'enfuir et de commencer une nouvelle vie.

La mine, parlons-en. C'est un dédale de couloirs, avec des échelles, quelques ascenseurs et wagonnets roulants. On la voit de côté, en coupe, vue habituelle pour la plupart des jeux de plates-formes. Les couloirs qu'on peut parcourir sont en noir, ils sont fixes : on ne peut ni boucher un couloir existant, ni en créer un nouveau comme dans Dig Dug (à part une exception, qui consiste à creuser avec la pioche dans une petite épaisseur de mur pour atteindre un sac bonus). La mine s'étend sur trois écrans de large, sachant qu'on passe d'un écran à l'autre en atteignant le bord et qu'on peut le faire autant de fois qu'on le désire.

Voici la mine complète, soit 3 écrans de large. C'est un beau petit labyrinthe.

Hélas ! Dans la mine rôdent deux gardes, matraque au poing, qui vont tenter de capturer notre bagnard - vous. Je vais y venir dans un instant.

Le temps, c'est de l'argent.

Commençons par parler d'un élément indispensable pour tout bagnard qui se respecte : la brouette. Un compte à rebours ("BONUS") démarre à 6000 en haut de l'écran et décompte de 100 en 100 ; s'il arrive à 0, vous perdez une vie. Rassurez-vous, vous avez quand même de la marge pour récupérer les sacs d'or éparpillés un peu partout. Le seul moyen de réinitialiser ce compte à rebours, c'est de mettre un sac d'or dans la brouette rouge qui vous attend sagement en haut de l'écran de départ.

Une technique est donc de remonter rapidement plusieurs sacs, de les poser près de la brouette, et de les y déposer quand le compte à rebours est presque fini, pour avoir le plus de temps possible. Mais ce n'est pas obligatoire et surtout, comme on peut déplacer la brouette, ce n'est pas forcément une bonne idée si les sacs sont, plus tard dans la partie, posés trop loin d'elle.
La brouette est donc indissociable de votre succès. On ne peut pas l'emmener avec soi sur une échelle, mais elle n'est pas condamnée à rester à la surface : rien n'empêche de prendre un ascenseur avec.
Le but concret du jeu est donc de mettre tous les sacs d'or dans cette brouette, puis de s'enfuir avec, en sortant par le côté droit de l'écran, en haut du troisième écran de la mine.

Le début du jeu.
Mon premier sac d'or.
Vite, dans la brouette !
Mais je ne serai pas assez rapide.
Je vais devoir lâcher le sac et m'enfuir.

"Mon or, mon or ! Mon or !!" (Picsou)

Vous allez devoir parcourir la mine et gérer ses dangers. Le premier : vous l'avez vu sur les captures écran, certains boyaux mènent à un cul-de-sac ou à un précipice ; il est facile de le savoir si l'obstacle est visible à l'écran, mais s'il se trouve à l'écran suivant, vous risquez de vous retrouver bloqué alors que vous êtes poursuivi. Il faut donc apprendre par cœur la disposition de la mine pour empêcher cela.

Le deuxième, ce sont les wagonnets. Il y en a trois (deux en bas de la mine et un en haut) qui se déplacent horizontalement, d'une butée jusqu'à l'autre, dans un sens puis dans l'autre. Méfiance car tous les wagons se déplacent sur plus d'un écran de large, et du coup on ne sait pas à quel moment ils vont apparaître ; or il est impossible d'arrêter un wagonnet et s'il vous touche, vous perdez une vie. Cependant vous pouvez monter dedans : il faut vous accrocher à une des rares poutres disponibles (on les voit dessinées au plafond), attendre que le wagonnet passe en-dessous de vous, puis vous laisser tomber dedans au bon moment. Vous profitez alors d'un petit moyen de transport rapide et sûr. Attention en descendant de ne pas vous faire percuter.

Le troisième, ce sont les deux ascenseurs. Leur parcours est toujours le même : en partant d'en haut, ils descendent d'abord directement tout en bas, puis remontent étage par étage. Un ascenseur peut vous rendre service mais il est facile de le rater et de tomber, alors qu'on espérait qu'il allait rester encore une fraction de seconde. De plus, forcément, le boyau est un cul-de-sac tant que l'ascenseur n'est pas revenu et ça peut poser souci en cas de poursuite.

Enfin, le dernier danger, c'est la disposition de la mine et le contrôle du personnage. Les zigzags qu'on doit faire entre le sol et les échelles sont parfois difficiles à négocier, dans le feu de l'action ça peut être préjudiciable pour le joueur. Et surtout, les sacs d'or sont vraiment planqués dans tous les coins : il va falloir trouver un parcours efficace, sûr et rapide pour arriver à tous les empocher.

Je m'accroche à la poutre...
... et hop, dans le wagon !
Notez le garde qui est tombé.
Petite promenade... L'autre garde
m'a vu et me prend en chasse.

Attention aux matons !

C'est plus facile à dire qu'à faire avec les deux gardes qui vous courent après : Gastounet et son équipe ! Sur le principe, ils rôdent dans la mine à votre recherche, et doivent vous avoir vu ou entendu pour se déplacer dans votre direction, mais heureusement ce ne sont pas de fins limiers. Il leur arrive de prendre parfois des initiatives désastreuses - pour eux : faire fausse route, tomber d'une échelle, faire un petit parcours en boucle, bref c'est déroutant car ils sont plutôt imprévisibles ; je n'ai pas réussi à découvrir des règles de déplacements, comme dans Burger Time ou Amidar.

Heureusement, on peut (parfois) les rouler en jouant avec les échelles et les passages pour les entraîner sur une fausse piste ; sur une échelle, on peut lâcher un sac sur un garde en-dessous, pour qu'il soit projeté jusqu'en bas et assommé pendant quelques secondes. Si on se trouve sur les rails, on peut se laisser tomber dans un wagonnet, dans lequel les matons ne peuvent pas vous attraper (mais prenez garde car eux ne sont pas percutés par le wagon). Au pire, il y a çà et là quelques pioches qui permettent de les étourdir quelques instants (un peu comme le marteau dans Donkey Kong) ; attention, la pioche que vous ramassez peut être lâchée à tout moment, mais que vous vous en serviez ou pas, si vous la gardez en main elle disparaît au bout de quelques secondes. Comme vous voyez, on peut presque toujours trouver un moyen de les éviter, mais les représentants de la loi sont teigneux, et tant qu'ils vous voient ou qu'ils vous entendent, ils ne vous lâcheront pas.

Les deux gardes vont un peu moins vite que le joueur "à vide", et un peu plus vite que le joueur chargé d'un sac, aussi bien horizontalement (sur le sol) que verticalement (sur les échelles). Il faut donc parfois lâcher son butin pour pouvoir s'enfuir.

Je pensais être plus malin qu'eux...
... mais les deux gardes
m'ont pris en tenaille...
... et ils m'ont eu. Aïe aïe aïe !

Du moment que vous vous déplacez, votre score s'incrémente régulièrement d'environ 60 points pas seconde (ce qui n'est plus valable quand vous êtes dans un wagonnet ou un ascenseur). Mettre un sac d'or dans la brouette ne rapporte pas de points à proprement parler, mais ajoute les points bonus disponibles à ce moment. Assommer un garde ne donne aucun point non plus. Bref, si vous visez le hi-score, vous devez réussir à mettre les sacs d'or dans la brouette le plus vite possible.

Ne dites pas : "Une pointe de stylo jaune brillant", mais : "Une mine d'or"

Au sein de Valadon Automation, Alain VALADON réunit une petite équipe, et c'est Jacques BRISSÉ qui est le programmeur (et scénariste) de ce qui est donc le premier jeu vidéo français ; à l'instar de Pierre TEL, c'est un autodidacte, qui a tout appris en démontant et en analysant les cartes-mères de jeux connus. Comme il l'indique lui-même (source : Pix'n Love n°23) :

' Dépanner des machines ou modifier un peu le code, c'est une chose, mais appréhender concrètement le fonctionnement d'un jeu, c'est une autre paires de manches. Comment faire s'afficher une image à l'écran ? Comment fonctionne un tube cathodique ? À l'époque, il n'y avait pas d'école pour apprendre le jeu vidéo. Il a fallu se creuser les méninges pour déchiffrer tout ça. '

Alain VALADON et Jacques BRISSÉ décident de s'inspirer de Crazy Kong, un bootleg de Donkey Kong. L'idée maîtresse pour que leur jeu soit original, c'est comme je le disais plus haut d'avoir des ennemis aux déplacements non scriptés, qui se déplacent aléatoirement au départ jusqu'à ce qu'ils entendent ou voient le joueur. Le fait qu'il s'agisse d'un bagnard tombe sous le sens dès le début : l'univers du jeu rappelle également Lucky Luke. Techniquement, Le Bagnard est basé sur un Z80 à 3Mhz, chose assez courante à l'époque ; il est épaulé par deux chipsets sonores General Instrument AY8910 à @ 1.5 Mhz et TMS5110 à @ 640 Khz.

Photo d'archive de Valadon Automation, avec Jacques Brissé au centre.
Source : l'article de William AUDUREAU (Le Monde).

Au bout d'un an de travail acharné, l'équipe sait qu'elle va vendre Le Bagnard en France, mais veut aussi exporter son jeu aux États-Unis. Une visite chez Bally ne donne pas de suite ; c'est finalement Stern qui en achète les droits pour 200 000 dollars (254 000 euros) en 1982, soit la moitié du chiffre d'affaires annuel de Valadon Automation ! Le Bagnard prend le nom international de Bagman et est distribué aux États-Unis évidemment, mais aussi en Europe et au Japon. Au final, ce seront 7 000 unités vendues en France et plusieurs dizaines de milliers à l'international. D'ailleurs, Bally a admis plus tard s'être mordu les doigts de ne pas avoir finalisé l'aventure...

Visuellement, c'est un vrai petit dessin animé qui se déroule sous nos yeux. Les personnages sont petits mais très finement dessinés, du très beau travail pour arriver à faire ça dans des carrés de 16 pixels de côté ! C'est Alain VALADON lui-même qui s'est chargé de dessiner tous les éléments au pixel près, sur du papier quadrillé.
Le flyer (brochure publicitaire) est dessiné par Jean-Jacques BRAVARD : le premier jet a été fait en 5 minutes, "à l'arrache", puis il y a eu quelques retouches par la suite pour arriver au résultat final.
L'animation n'est pas en reste, très simple mais parfaitement fonctionnelle et bien dans le style des graphismes.

Je les trouve franchement réussis.

Les bruitages sont simples (surtout le bruit de la marche), amusants, mais ce sont surtout les voix qui mettent ce jeu en avant. Quand le joueur met un sac d'or dans la brouette, le bagnard s'exclame : "À moi l'magot !" S'il s'accroche à une poutre, il lance 'Ho-hisse !', puis "Hop-là !" en se laissant tomber dans le wagonnet. Et s'il se fait capturer, il s'écrie : "Aïe aïe aïe !", inoubliable ! Hé oui, il s'agit d'un des premiers jeux à utiliser l'échantillonnage, ce qui est très bien trouvé pour augmenter encore le capital sympathie du jeu, vu le ton enjoué du bagnard. Jacques BRISSÉ se rappelle (source : Pix'n Love n°23) :

' Le constructeur Texas [Instruments] nous a présenté la possibilité d'intégrer des voix digitalisées grâce à un composant de synthèse vocale - le TMS5110, utilisé dans La Dictée Magique -, et nous a livré un petit studio d'enregistrement sous forme d'une grosse valise avec un micro, un filtre, etc. Nous nous sommes amusés pendant plusieurs jours, chacun notre tour, pour voir ce qui rendait le mieux. C'est finalement un électricien qui a prêté sa voix au jeu. Nous avons bien rigolé ! '

Quant à la musique, on a droit à quelques petits jingles bien sympathiques en cours de jeu ; même quand on se fait attraper, c'est gai ! On retiendra surtout une version bien choisie de Turkey in the Straw chaque fois qu'on commence avec une vie. C'est aussi Alain VALADON qui s'est chargé de l'émulation sonore.

Le gameplay est très agréable, encore que comme je l'ai dit plus haut, il est parfois délicat d'arriver à monter sur une échelle - ou d'en descendre - dans le feu de l'action, quand on est talonné par un garde. Mine de rien (huhu !), Le Bagnard est assez difficile. Trouver un bon parcours et arriver à récupérer tous les sacs d'or, sans tomber, manquer de temps ou se faire capturer, est bien plus dur qu'il n'y paraît. Personnellement, je n'ai jamais réussi. Jerry McCloskey détient le record officiel avec 6 840 850 points, le 2 août 1983, et j'en suis loin.

Le jeu n'a jamais été adapté officiellement, mais cloné officieusement avec Gilligan's Gold ou Bagitman sur plusieurs supports à l'époque, tels que le C64, l'Amstrad et le ZX Spectrum. En décembre 2012, un remake gratuit nommé Buggerman - The Xmas Heist réalisé par Sokurah a vu le jour sur PC et Mac. Le plus dingue, c'est qu'en 2015, un passionné nommé Alekmaul en a fait la conversion sur... ColecoVision !

Gilligan's Gold sur C64.
Bagitman sur C64

Conclusion

Le Bagnard a une signification particulière pour moi. En effet, pour une fois c'est mon Papa qui l'a connu bien avant moi. Autour de 1983, en rentrant d'un déplacement je ne sais plus trop où (qui sait, peut-être du côté de Châlons-sur-Saône qui faisait partie de son secteur d'activité ?), il m'a raconté qu'il était allé dans un bar/resto un midi pour manger avec ses collègues, et qu'il s'était retrouvé à côté d'une borne d'arcade. Pendant qu'il mangeait, personne ne jouait mais l'Attract Mode tournait... et il a soudain entendu : "Aïe aïe aïe !" Ça l'a surpris et après le repas, il a jeté un œil et a vu le principe du jeu. Il l'a trouvé marrant, et s'est dit que je serais certainement intéressé... Il n'avait pas tort !

À fond la caisse
avec ma brouette...
Un des meilleurs écrans
de hi-score que j'ai connus.
Et en plus on brise
la limite des 3 caractères !

Il a fallu que j'attende de trouver la ROM sur MAME dans les années 1995 pour pouvoir enfin découvrir ce jeu. Je lui ai montré, il l'a tout de suite reconnu. Mais il n'avait pas encore commencé son expérience vidéo-ludique (il a craqué avec Riven quelques années plus tard) et ça ne l'a pas tenté d'y jouer. On était quand même contents de partager ça. :)

JPB
(04 septembre 2020)
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